ACTE PREMIER. t
BERTUCCIO FALIERO
Et quel châtiment attendiez-vous pour prix de son crime?
LE DOGE
La mort. Ne suis-je point le souverain de l'Etat, insulté sur mon trône et devenu un objet de dérision pour ceux qui doivent m'obéir ? n ai-je pas été outragé comme époux , méprisé comme homme , raillé , déshonoré comme prince ? Une offense comme celle de Sténo n'est-elle pas une complication de trahison et d'insulte? il vit.!.... Si, au lieu de souiller de son mensonge le trône du Doge, il avait voulu flétrir le toit d'un vassal , son sang en evit rougi le seuil, car le vassal l'eût aussitôt poignardé.
BERTUCCIO FALIERO
N'en doutez pas, avant le coucher du soleil il aura cessé de vivre; laissez-moi m'en charger, et calmez-vous.
LE DOGE
Arrête, Bertuccio , cette vengeance m'aurait suffi hier encore ; aujourd'hui je n'ai plus de colère contre cet homme.
BERTUCCIO FALIERO
Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas aggravée par cette infâme je ne dirai pas absolution , car c'est pis encore , c'est un aveu de 1 outrage qu'on laisse impuni ?
LE DOGE
L'offense est aggravée, mais non par lui: les Quarante ont prononcé une réclusion d'un mois , nous devons obéir aux Quarante.
BERTUCCIO FALIERO
Leur obéir! à ceux qui ont oublié leur devoir envers le souverain !
LE DOGE
Comment donc! tu t'en aperçois enfin ? Ils m'ont dépouillé de tous mes droits , et comme citoyen qui demande justice , et comme Doge qui la commande; car le souverain est aussi citoyen. Mais cependant ne touche pas à un seul cheveu de la tête de Sténo: il ne la portera pas long-temps sur ses épaules.
BERTUCCIO FAHERO.
11 ne l'eut pas conservée plus de douze heures encore, si vous m'en aviez laissé le soin. Si vous m'aviez écouté avec calme, vous auriez compris que je ne songeais pas à laisser échapper ce misérable 5 mais je vous suppliais de réprimer les transports de votre colère , pour nous concerter plus sûrement ensemble sur les moyens de nous en délivrer.
LE DOGE
Non, Bertucclo, il vivra: une vie telle que la sienne ne serait rien à cette heure: dans les temps anciens quelques sacrifices demandaient une seule victime , de grandes expiations exigeaient des hécatombes.
BERTUCCIO FALIERO
Vos désirs sont ma loi , et pourtant je vous prouverais volontiers que l'honneur de notre maison est cher à mon cœur.
LE DOGE
Ne crains rien , tu pourras le prouver en temps et lieu; mais ne sois pas trop emporté comme je l'ai été : je suis maintenant honteux de ma colère; je t'en prie, pardonnela-moi.
BERTUCCIO FALIERO
Ah! je reconnais là mon oncle, l'homme d'Etat, le chef de la république et le maître de lui-même. Je m'étonnais de vous voir oublier la prudence à votre âge, quoique la cause
LE DOGE
Oui, songe à la cause, n'en perds point le souvenir. Quand tu te livreras au sommeil , qu'elle prête ses sombres couleurs à tes songes; et quand le matin reparaîtra, qu'elle demeure entre le soleil et toi comme un nuage de sinistre augure dans un jour de fête : elle sera telle pour moi; mais ne dis rien, ne lais rien , laisse-moi le soin de tout : nous aurons beaucoup à faire, et tu joueras ton rôle : mais à présent, retire-toi; il convient que je sois seul.
BERTUCCIO FALIERO
(// relève la toque ducale , et la replace sur la table.) Avant de vous quitter, je vous piie de repi endie eotte