XL VII
Cependant, Italie, vainement l'histoire de tes fautes serait répétée sans cesse par toutes les nations ; reine des arts» comme tu l'as été de la guerre , ton bras redoutable fut autrefois notre sauvegarde , tu es encore notre guide ; mère de notre religion, les peuples s'agenouillent à tes pieds pour obtenir les clefs du ciel ! L'Europe repentante de son parricide brisera un jour tes fers. Je crois voir déjà reculer avec épouvante les flots de Barbares qui ont inondé tes campagnes ; je les entends implorer ta pitié !
Mais l'Arno nous appelle aux murailles de marbre, où 1 Athènes de l'Étrurie demande et obtient im tendre intélèt, pour ses palais dignes des fées. Des collines disposées en amphithéâtre forment sa ceinture ; l épi de Cérès , le
pampre de Bacchus et l'arbre de Minerve lui prodiguent leurs trésors; l'Abondance, portant sa corne, source de richesses , lui sourit avec amour. Sur les rives où l'Arno arrose avec joie cette terre féconde , le luxe moderne naquit du commerce; les sciences ensevelies sortirent de leurs tombeaux , et virent luire une nouvelle aurore.
C'est ici que la déesse de Paphos aime sous le marbre et remplit l'air qui l'entoure de l'éclat de sa beauté ^^. Le regard dévore ses formes divines, dont l'aspect nous communique une partie de son immortalité ; le voile des cieux est à demi soulevé pour nous : immobiles devant elle, nous contemplons dans les contours de ce corps , et dans les traits de ce visage , ce que peut le génie de l'homme , plus parfait ici que la nature ; nous envions aux adorateurs de Vénus cette flamme intérieure qui rendait leur âme capable de créer et d'animer une semblable divinité.
Nous la regardons avec surprise, et détournons la tête, éblouis et enivrés par tant de beauté, jusqu'à ce que le cœur s'égare, trop plein de son admiration; enchaînés comme des captifs au char triomphal de l'Art , il nous en coûte de nous éloigner. Loin de moi les mots et les termes précis, fastidieux jargon du traficant de marbre, et que la pédanterie fait admirer à la sottise. J'ai des yeux ; mon cœur, qui bat, confirme le jugement du berger dardanien.
Est-ce sous cette forme , 6 Vénus , que tu te montras à Paris , et à Anchise mille fois plus heureux , ou bien dans tout l'éclat de ta divinité , comme lorsque tu vois tomber à tes pieds le dieu de la guerre? ]\Iars contemple ton front eomme un astre , assis sur tes genoux , et ne pouvant détourner sa vue qui s'onivre de tes célestes attraits '*', pen-
CHANT QUATRIÈME. î>79
dant que de ta bouche vermeille s'échappent, comme d'une urne , des baisers de feu qui parcourent ses paupières, son tiont et ses lèvres frémissantes.
Troublés et muets dans 1 amour qui les embrase, les dieux ne peuvent trouver dans leur divinité des transports plus parfaits , ni exprimer ce qu'ils éprouvent : ils ne sont plus que de simples mortels. Il est dans la vie de l'homme des momens dignes des plus doux plaisirs de l'Olympe; mais le poids de la terre retombe bientôt sur nous... n'importe ; nous pouvons rappeler ces visions , et créer de ce qui fut, ou de ce qui pourrait être, des formes dignes de ta statue,.© Cypris, des formes semblables à des dieiix.
Je laisse à la plume savante des connaisseurs, à l!artiste et à son imitateur *, le soin de nous décrire avec leur goût accoutumé les contours gracieux , les courbures voluptueuses de ce marbre animé ; de nous décrire enfin ce qui ne peut être décrit. Que jamais leur souffle impur ne vienne troubler le cristal limpide sur lequel se réfléchit à jamais pour moi ce chef-d'œuvre de la sculpture; miroir fidèle et pur du rêve le plus ravissant qui soit descendu du ciel pouiexalter l'âme recueillie.
L'enceinte sacrée de Santa-Croce ^' contient des cendres qui la sanctifient doublement et qui seraient elles seules un gage d'immortalité , (^aûd il ne resterait que le souvenir du passé et une partie des dépouilles de ces génies sublimes qui sont allés se réunir au chaos; ici reposent les ossemens desséchés d'Angelo , d'Alfieri et de Galilée, célèbre par ses malheurs et par la connaissance des sphèïes célestes ^^- c'est
Tlic artift and liis apc , l'artiste tt son siH^-e : serail-ce l'artiste et l'amateur? A. T.
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ici que le corps de Machiavel retourna à la terre dont il
avait été formé ^^.
Voilà quatre génies qui, couiuie les élémens, suffiraient pour créer un aiUre univers. O Italie ! le temps , qui a déchiré en mille lambeaux ton manteau impérial, a refusé à toute autre contrée la gloire de voir sortir des grands hommes de ses ruines ; ta décadence est encore imprégnée d'une force divine qui te couronne de son rayon reproducteur. Canova est aujourd'hui digne de tes grands hommes d'autrçfois.
Mais où reposent les trois plus illustres enfans da l'Etrulie , Dante , Pétrarque et l'auteur des Cent nouvelles (Tamour, cet esprit créateur qui les suit de près, le barde de la prose ? Où sont déposés leurs osseraens pour être distingués du vulgaire après leur mort comme durant leur vie? Leur cendre est-elle ignorée .^^ Les marbres de leur patrie n'ont-ils rien à nous apprendre? ses carrières n'avaient-elles pas de quoi leur consacrer un buste? n'ont-ils pas confié leurs restes à la terie qui leur donna le jour?
Ingrate Florence ! Dante repose loin de tes murs ^", et, comme Scipion , il est enseveli sur un rivage qui te reproche ton injustice ^M Dans les horreurs de la guerre civile, tes citoyens factieux proscrivent le poète dont leurs petitsneveux, agités par un vain remords , adorent le nom sacré. Le laurier qui fut posé sur le front de Pétrarque '^ avait crû sur un sol étranger et lointain. Sa vie, sa gloire, son tombeau , ne t'appartenaient pas, quoiqu'on te les ait ravis.
Lvin.
Boccâce ^^ du moins a laissé sa poussière à sa patiie j il est placé sans doute au milieu des grands hommes qu'elle a
produit?, et l'hymne solennel des morts est lépété souvent avec un chant pieux sur la tombe de celui qui forma la langue de sirène des Toscans ; cette langue dont les accens sont une mélodie, vraie poésie des langues? Non. — La tombe de Boccace a essuyé les outrages de l'hyène du fanatisme; elle fut même rejetée d'entre les morts obscurs, où elle aurait pu réclamer un soupir du passant qui aurait lu son nom.
Santa-Croce est privé de ces cendres illustres ; mais elles n'en sont que mieux remarquées , de même qu'aux funérailles de César l'absence de l'image de Brutus n'en rappela que mieux à Rome le plus grand de ses enfans. Plus heureuse Ravenae , dernier rempart de l'empire chancelant ! c'est sur son antique rivage que dort l'immortel exilé ! Arqua refuse aussi de céder les restes du barde qu'elle est fière de posséder ; Florence réclame en vain en pleurant les dépouilles terrestres de celui qu'elle bannit.
Que sont pour nous sa pyramide de pierres précieuses ^*, le porphyre, le jaspe, lagate et les marbres de toutes couleurs qui couvrent les ossemens de ses princes-marchands ? Ces marbres somptueux , qui protègent la tête des rois , ne sont jamais foulés avec autant de respect et de recueillement que le vert gazon dont la fraîcheur est entretenue par une rosée brillante du reflet des étoiles, modeste monument de ces morts dont les noms seuls sont des mausolées pour la Muse.