‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 110 sur 114 · V.laS .C .K .R · texte numérisé non relu

V.laS .C .K .R

Le copiste a suivi et n'a pas corrigé les solécismes, dont quelques uns ne sont pas réels peut - être , puisque les lettres étaient évidemment tracées dans les ténèbres. Qu'on observe seulement qu'il faudrait lire bestemmia et mangiar dans la première inscription. Elle a été écrite probablement par un prisonnier coupable de quelque impiété commise dans des funérailles. Cortellarlus est le nom d'une paroisse près de la mer ; et les dernières initiales veulent dire : riva la sanla chiesa hatolica romana *.

" Un ancien auteur, décrivant Venise, a fait usage de la même Ggure , qui ne serait pas poétique si elle n'était vraie :

Qaô fil ut qui supernc urbcm contempleliir , turritam lelliiris imaginem wcdio oceano figuratam seputet inspiccre.

î Les chants bien connus des gondoliers , tirés de la Jérusalem du Tasse, ont cessé avec l'indépendance de Venise. On trouvait jadis communément , et l'on peut trouver encore des éditions du poème avec l'original sur une colonne, et les variantes vénitiennes de l'autre. L'extrait suivant servira à montrer la différence de l'épopée toscane et des canta alla barcarolla.

Clanto r armi pietose , e '1 capitano Che '1 gran sepolcro libero di Crislo.

Molto egli opro col senno e con la mano ; Mollo soffrl nel glorioso acquisto; E in van l'inferno a lui s' oppose , e in vano S' armo d' Asia e di Libia il popol misto ; Che il ciel gli diè favore , e sotlo ai sanli Segni ridusse i suoi compagni erranti.

* Voyez , datif le» noies do la ileitMenne inliluléc Promenade au Lldo , quclcfuci aiilros infcrip lions recupillir« par MH. G. ri C. Delitigxe. a. r.

V^NITIEIV.

L' arme pieloâe de canlar gho vogia E di GofTredo la immortal bianza Che al fin 1' ha libera co strassia , e dogia Del nostro buon Gesu la sepollura.

De mezo mondo unilo, e de quel bogia , Missier Pluton no 1' ha bu mai paura.

Dio r ha agiuta , e i compagni sparpagnai Tulti '1 gh' i ha messi insieme i di del dai.

Quelques uns des anciens gondoliers chantent encore quelquefois une stance du poète qui leur était jadis si familier.

Le 7 janvier passé , l'auteur de Childe -Harold , et un autre Anglais, rédacteur de cette notice, furent au Lido avec deux chanteurs, dont l'un était un charpentier, et l'autre \m gondolier. Le premier se plaça à la proue et le second à la poupe du bateau. Quelque temps après avoir quitté le quai de la Piazzelta , ils se mirent à chanter , et continuèrent jusqu'à ce que nous fussions arrivés à l'île. Ils nous donnèrent , entre autres morceaux , la mort de Clorinde , et la description du palais d'Armide ; mais ils chantèrent les vers toscans. Cependant le charpentier, le plus habile des deux, et qui était obligé souvent de souffler son compagnon, nous dit qu'il pouvait traduire l'original, c Je sais, ajouta-t-il, près de trois cents stances , mais je n'ai pas le courage ( il se servit du mot morbin ) d'en apprendre d'autres ni de chanter celles que je sais : il faut qu'un homme ait du temps de reste pour apprendre ou pour répéter ; et voyez mes habits et moi, je meurs de faim. » Ces paroles nous louchèrent plus que son chant, que l'habitude peut seule rendre agréable. Le récitatif était aigre, criard, monotone , et le gondolier venait au secours de sa voix en tenant sa main sur un des côtés de sa bouche. Le charpentier mettait quelque action d^ns son débit ; mais il se contraignait évidemment sans pouvoir dissimuler lout-àfait l'intérêt que son sujet lui inspirait. Ces deux hommes nous apprirent que le chant n'appartenait pas exclusivement aux gondoliers ; il v a plusieurs hommes de la basse classe du peirple qui savent quelques stances ; mais il est bien rare qu'on les entende chanter volontairement.

Il parait que ce n'est pas l'usage des gondoliers de ramer et de chanter en même temps. Si l'on n'entend plus guère les vers de la Jérusalem , il est encore du moins très fréquent d'entendre la musique sur les canaux de Venise ; et, les jours de fête, un étranger qui est à une trop grande distance, ou trop peu versé dans la langue pour distinguer les mots, peut s'imaginer que la plupart des gondoles résonnent encore des chants du Tasse. L'auteur de quelques remarques qui furent insérées dans les Curiosités littéraires me permettra de le citer deux fois ; car , à l'exception de quelques phrases un peu trop ambitieuses et extravagantes, il nous a donné une description aussi exacte qu'agréable.

« A Venise , les gondoliers savent par cœur de longs passages du Tasse et de 1 Arioste , et les chantent souvent avec une mélodie toute particulière; mais ce talent semble aujourd'hui se perdre. Ce ne fut du moins qu'avec q'wlqne peine

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que je pus trouver deux pci-sonnes qui me récitassent de cette manière un passage du Tasse.

• Les gondoliers se réunissent toujours deux pour chanter alternativement les strophes. Nous connaissons les airs par Rousseau , qui les a fait imprimer avec sps chansons : ils n'ont pas une mélodie proprement dite. C'est une sorte de milieu entre le canto ferma et le canlo fîguralo , qui se rapproche du premier par une déclamation de récitatif, et du dernier par des passages et des roulades dont l'effet est de prolonger et d'embellir le son d'une syllabe.

» Il était minuit lorsque j'entrai dans la gondole. Un chanteur se plaça sur le devant et l'autre derrière , et nous nous dirigeâmes vers San-Georgio. Le premier commença le chant; quand il eut tini sa strophe , le second continua la strophe suivante , et ainsi de suite , en alternant. D'un bout à l'autre , les mêmes notes revenaient sans cesse; mais, suivant le sujet, mes deux chanteurs mettaient plus ou moins d'emphase et changeaient même le ton de tout une strophe.

» Sur le tout, cependant, les sons étaient rudes et criards. On eût dit que les deux gondoliers faisaient consister, comme les peuples sauvages, tout le charme de leur chant dans la force de leur voix. Ils semblaient se disputer à qui aurait les poumons les plus robustes , et, loin de jouir de cette musique, je me trouvais dans une situation très désagréable au fond de la gondole.

j) Mon compagnon, à qui je m'expliquai là -dessus, fut jaloux de l'honneur de ses concitovens, et m'assura que ce chant était très harmonieux entendu d'une certaine distance. Nous descendîmes en conséquence sur le rivage, laissant un des chanteurs dans la gondole , tandis que l'autre alla 'se placer à quelques centaines de pas. Ils commencèrent alors à chanter en se répondant, et je me mis à aller et à revenir de l'un à l'autre , m'éloignant toujours de celui qui commençait sa partie. Je m'arrêtais souvent aussi pour les écouter tousles deux.

» Cet expédient me réconcilia avec la musique des gondoliers. La déclamation forte, et même perçante, frappait l'oreille de loin , et appelait toute mon attention ; les transitions rapides , qu'il était nécessaire de chanter dans un ton plus bas , ressemblaient à ces sons plaintifs qui succèdent à l'expression d'une émotion soudaine ou delà douleur. Le second chanteur, qui écoulait attentivement, recommençait aussitôt en reprenant les vers où l'autre les laissait , et lui répondait avec des notes plus douces ou plus sonores , selon que l'exigeait le sens de la strophe. Les canaux silencieux , les palnis élevés , la splendeur de la lune , les ombres prolongées de quelques gondoles qui allaient çà et là comme des esprits, tout donnait au tableau que j'avais sous les yeux un aspect bizarre , et toutes les circonstances réunies faisaient ressortir le caractère de l'harmonie singulière que j'entendais. Elle convient parfaitement à un marinier solitaire qui , étendu dans sa barque sur un des canaux de Venise , attend qu'il lui vienne des passagers. Le monotone ennui de cette situation est en quelque sorte allégé par les chants et les histoires poétiques qu'il a dans sa mémoire. Il élève souvent la voix autant qu'il le peut. Elle retentit à une grande distance sur le paisible miroir de l'onde; comme tout est tranquille autour de lui , il est comme dans une solitude au milieu d'une ville grande et populeuse. Point de roulement de voitures, point de bruit île piétons; une gondole silencieuse glisse de temps en temps auprès de 'ni i et les mouvemens des rames sont à i>cinc entendus.

» Tout-à-coup une vois retentit dans le lointain, une voix inconnue peut-être La musique et la poésie mettent tout de suite en rapport ces deux hommes étrangers l'un à l'autre. Le marinier devient comme l'écho qui répond à cette voix , et il s'exerce à lui faire parvenir aussi les sons delà sienne. Par une convention tacite, ils alternent vers par vers : le chant durerait toute la nuit, qu'ils s'entretiendraient ainsi sans fatigue ; ceux qui passent écoutent, et prennent leur part de ce plaisir.

» L'accentuation de la voix plaît surtout à un grand éloignement. Elle a alors un charme inexprimable : elle est plaintive, mais n'a rien de sombre; et il est des momens où il est difficile de retenir ses larmes. Mon compagnon, qui n'avait pas du reste une organisation très délicate , me dit spontanément : È singolare corne quel canto intcnerisce , e molto put quando lo cantano megllo.

• On m'a dit que les femmes de Libo* , longue rangée d'iles qui séparent l'Adriatique des Lagunes , et surtout les femmes des cantons plus éloignés de Malamocca et de Paleslrina , chantent de la même manière les poèmes du Tasse. Lorsque leurs maris pèchent sur la mer, elles sont dans l'usage d'aller s'asseoir le soir sur le rivage , et de crier leurs chants jusqu'à ce que chacune d'elles puisse distinguer la réponse de .son mari **.t

Les Vénitiens de toutes les classes se distinguent même au milieu du peuple musicien de l'Italie, par l'amour de la musique et de la poésie. La ville seule peut fournir des auditoires assez nombreux pour deux et même pour trois salles d'opéra chaque soir; et il est peu d'évènemens dans la vie privée qui n'inspirent un sonnet imprimé et courant les cercles. Un médecin ou un avocat prend-il ses grades, un abbé prèche-t-il son premier sermon, un chirurgien fait-il une opération, .\rlequinannonce-t-il son départou une représentation à son bénéfice, vous mariez-vous, votre femme accouche-t-ellc, gagnez-vous un procèsf les muses sont invoquées pour dicter au poète le même nombre de syllabes; et l'es vers transcrits .sur un papier blanc, ou surdes placards de toutes couleurs, tapissent tous les murs de Venise. La dernière révérence d'une prima donna fait pleuvoir un déluge de ces tributs poétiques du haut de ces régions élevées qui , dans nos théâtres , n'envoient ordinairement sur la scène que des Cupidons ou une neige postiche. Il y a, dans la vie même d'un Vénitien , une poésie qui est variée par toutes ces surprises et ces changemens qui font le charme de la fiction ; mais , bien différens de l'austère et monotone existence des peuples du Nord , à Venise les amusemens sont proclamés des devoirs, les devoirs deviennent des amusemens; et chaque objet, étant considéré comme faisant partie de l'affaire de la vie, est annoncé avec la même indifférence et la même gaieté. La gazette vénitienne se termine constamment par le triple avertissement que voici :

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