XXVIII ESSAI
Le poète-voyageur se hâta de franchir « l'onde argentée qui sépare les deux royaumes rivaux. » La patrie chevaleresque de Pelage était alors le théâtre de la glorieuse lutte de l'indépendance nationale contre une agression impie. Malgré son adraii-ation pour la valeur castillane, lord Byron ne crut pas au succès de la bonne cause , et il pensa que le glaive de Bonaparte mis dans la balance devait l'emporter contre les destinées de l'Europe conjurée : qui lui eût dit alors que, quelques années plus tard , sa muse , oubliant ses malédictions , irait déposer une guirlande funèbre sur la tombe du dominateur des rois dans une île lointaine du monde * !
Après avoir visité les champs de bataille , les villes incendiées et les cités moins malheureuses , qui, telles que Seville et Cadix, n'avaient point vu leurs enceintes profanées par l'invasion étrangère, les deux amis prirent leur passage sur une fi'égate anglaise, et partirent pour aller parcourir l'Albanie, la Grèce et l'empire ottoman". La philosophie chagrine d'Harold s'était déridée quelquefois aux sons voluptueux de la guitare , mariés à la voix plus séduisante encore des tendres ïbériennes. Il les proclama plus tard dignes de la couronne de l'Amour, mettant bien au-dessous d'elles « les fades beautés du nord **. »
Une mystérieuse Inez charma surtout son exil volontaire , et lui inspira un chant de mélancolie et d'amers regrets. Mais déjà la course rapide du vaisseau , et les divers objets qui se succèdent à ses yeux , l'ont rendu aux rêveries de son indifférence : c'est même en vain que l'île de Calypso lui révèle une enchanteresse non moins dangereuse que l'amante d'Ulysse ***. « Son cœur capricieux est de marbre » pour cette Florence, surprise de n'obtenir de lui que le stérile hommage de quelques vers.
Il reconnaît Actium, Lépante, le pauvre royaume d'Ithaque, le promontoire de Leucade, et salue enfin les rivages de l'Epire et les classiques sommets du Parnasse; Janina, Bérent, Tépalen , sont visités tour à tour. Le costume des Albaniens lui rappelle ceux des montagnards éco&sais, parmi lesquels s'est écoulée sa première enfance. Ali-Pacha le reçoit avec honneur à sa cour sauvage j et l'hospitalité des Souliotes lui devient précieuse
• Voyez l'Ode à l'ile de Sainte-Hélène.
'* Childe-Harold. chant I".
**' L'ile de Goza. Voyez les vers à Florence.
SUR LORD BYRON. xxix
dans un danger. L'aspect de tous ces sites sublimes ou gracieux charme le trouble de son âme : mais le voilà en présence des débris imposans d'une terre consacrée par les arts et le génie j 1? voilà parmi ce peuple « ruine vivante lui-même*, » sur la poussière de tant demonumens de toutes les gloires, \ivementcrau parce contraste d'une nature toujours belle, et de l'iiuiuiliation delà postérité des héros, courbée sous le joug des barbares , le noble lord retrouve toute sa sensibilité, tout son enthousiasme. Ce n'est plus un Sybarite poursuivi par le malaise de l'ennui, c'est un poète digne de célébrer les disgrâces de la patrie des Muses, et de réjouir dans leurs tombeaux tant de mânes illustres par des chants de vengeance et de liberté. Il rougit de voir sa terre natale s'enrichir des dépouilles de la ville de Cécrops, et sa satire contre lord Elgin ** exprime toute son indignation.
Le nouvel Erostrate avait fait inscrire son nom et celui de lady Elgin sur iinc des colonnes du temple de Minerve. En lisant cette inscription d'une vanité toute britannique, lord Byron cria au sacrilège : au danger de sa vie, il gravit la colonne, et effaça lui-mèrne le nom odieux du spoliateur, en épargnant toutefois celui de sa compagne. Il porta le zèle plus loin , en faisant graver profondément ces deux lignes, en latin gothique, sur le marbre profané :
Quod non fecerunt GljIIu Hoc fecerunt Scoli ***.
Loi'd Byron a entrait de ses mémoires quelques notes curieuses qui accompagnent les deux premiers chants de Childe-iHarold; il y examine la question de l'affranchissement de la Grèce avec impartialité : malgré son opinion prononcée contre le despotisme turc, il trahit dans ses notes tout le mépris que lui inspirent les gouvcruemens de l'Europe en général , sans en excepter celui de l'Angleterre. Il va même parfois jusqu'à préférer le caractère des Ottomans à l'hypocrisie des sociétés chrétiennes. Les mœurs de l'Orient avaient séduit ses goûts aristocratiques, et les
" Expression de lord Byron si heureusement transportée dans notre langue par un éloquent professeur (M. Yilletnain), dans une séance de l'Académie.
"* Voyez la traduction de la M.tlédiclion de Minerve, poème dont le noble auteur a transporté le début au III^ chant du Corsaire.
*"* Ce que les Golhs ne Crent pas, des Ecossais l'ont fait.