XXX ESSAI
beautés de ce pays n'occupèrent pas moins ses loisirs que ses pèlerinages de ruine en ruine, l'étude de la langue romaïque, et l'ébauche de ses principaux ouvrages. Quelques unes de ses poésies légères sont consacrées à rappeler de tendres liens formés sur ces rivages lointains.
Nous ne citerons ici que ce qu'il raconte de l'état de désolation dans lequel il laissa les restes d'Athènes :
« Nous sommes tous susceptibles d'éprouver ou d'imaginer, dit-il , le douloureux regret causé par le spectacle des ruines de ces cités qui furent jadis des capitales d'empire; mais jamais la petitesse de l'homme et la vanité de ses plus nobles vertus, qui sont le patriotisme et la valeur du citoyen, ne furent rendues plus évidentes que par le souvenir de ce que fut Athènes , et la certitude de ce qu'elle est aujourd'hui. Ce théâtre de la lutte des factions et des orateurs , du ti'iomphe et de la chute des tyrans, de la gloire et de l'ostracisme des guerriers, n'est plus qu'une scène de petites intrigues , et de querelles continuelles entre les agens tracassiers de certains nobles anglais. Les renards du désert, les hiboux, les reptiles des ruines de Babylone, étaient, certes, moins dégoùtans que des hôtes pareils. Les Turcs peuvent alléguer le droit de la conquête pour justifier leur tyrannie, et les Gi-ecs n'ont souffert que les chances de la guen-e, fatales aux plus braves. Mais quelle dégradation , depuis que deux peintres se disputent le privilège de piller le Parthenon , et triomphent tour à tour, suivant la teneur de chaque firman î
» Svlla ne put que punir Athènes , Philippe la soumettre, et Xercès l'incendier I mais il l'estait au misérable antiquaire et à ses vils mercenaires de la rendre aussi méprisable que lui-même. Le Parthenon, avant les ravages du siège fait parles Vénitiens, avait été successivement un temple , une église et une mosquée. C'était un édifice trois fois sacré : sa j)rofanation est un triple sacrilège*. »
Pendant son séjour à Athènes, lord Byron se joignit à deux voyageurs anglais ** pour rendre un hommage à la tombe d'un jeune savant , élève comme lui de l'université de Cambridge , et qu'une mort prématurée avait surpris au milieu de ses voyages. Ses cendres reposaient ignorées dans le temple de Thésée. Ce ne
"Notes fin W chant.
♦* Wuli^olc cl Fioli.
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fut pas sans éprouver quelque opposition de la part du wayvode que ses compatriotes placèrent sur sa sépulture un marbre funéraire, avec une inscription.
Quand il eut visité la Morée, et toute l'Achaïe, lord Bvron s'embarqua pour Constantinople sur la frégate « The Salsete, » capitaine Bathurst. Pendant que le navire était à l'ancre dans les Dardanelles , il s'éleva parmi les officiers une discussion sur la possibilité de traverser l'Hsllespont à la nage, et de vérifier ainsi les récits d'Ovide et de Musée, au sujet de Léandre. Loi-d Bvron et le lieutenant Ekenhead convinrent d'en faire l'expérience, et l'exécutèrent le 3 mai 1810. Il raconte lui-même son exploit, dont un accès de fièvre fut la suitej ce qui lui fournit le sujet d'une pièce de vers assez plaisante.
Depuis cette aventure, un Anglais nommé Turner renouvela la même tentative sans réussir, et se permit quelques remarques sur le récit du poète. Celui-ci , offensé de ses doutes , se hâta de les réfuter dans une lettre adressée au libraire Murray.
Ravennc, 21 février iiSai.
Mon cher monsieur ,
« A la page 44 ■> ^ol. i des Voyages de Turner (que vousni'avez envoyés dernièrement) , \\ est dit que lord Bvron, en publiant combien il était facile de traverser le détroit d'Abydos à la nage, semble avoir oublié que Léandre fit le double trajet avec et contre le courant; tandis que le noble lord n'en fit que la partie la plus aisée, en nageant de l'Europe à l'Asie.
» Je ne pouvais certainement avoir oublié ce qui est su de tout écolier, que Léandre traversait la mer le soir, et revenait le matin. Mon but était de vérifier si l'Hellespont pouvait être traversé à la nage, et c'est à quoi nous réussîmes , M. Ekenhead et moi, l'un en une heure et dix minutes , l'autre en cinq minutes de moins. Le courant ne nous favorisait pas; au contraire, la grande difficulté consistait à nager malgré le courant, qui, loin de nous porter vers le rivage d'Asie, nous poussait vei*s l'Archipel. Nous n'avions aucune idée delà différence du courant dont parle M. Turner : jcî dis nous, c'est-à-dire ni ]\L Ekenhead, ni moi , ni personne à bord de la frégate , depuis le capitaine (aujourd'hui l'amiral Bathurst) jusqu'au dernier matelot. Voici la
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première fois quej'ea entends parler, ou j'aurais pris l'autre direction.
» Notre seul motif, pour partir du rivage d'Europe, fut la considération que le petit cap au-dessus de Sestos était un point Je départ plus marqué , et que la frégate, qui était à l'ancre audessous , formait un meilleur point de vue.
» M. Turner dit : « Tout ce qu'on jette à la mer de cette partie du rivage d'Europe doit constamment aborder au rivage d'Asie. »
)) Cela est si peu exact, que le courant vous entraîne plutôt vers l'Archipel^ quoiqu'il puisse arriver parfois qu'un vent violent du rivage d'Asie produise un effet contraire. M. Turner tenta le trajet du coté de l'Asie , et ne réussit pas, y renonçant au bout de vingt-cinq minutes, épuisé complètement, et sans avoir avancé plus de cent toises. Cela est très possible ; il aurait pu lui en arriver autant s'il était parti du rivage opposé. J'ai positivement remarqué, et M. Hobhouse comme moi, que la résistance des flots nous força de faire un trajet de trois à quatre milles, tandis que le détroit n'en a qu'un d'étendue. Je puis assurer M. Turner que son succès m'eût fait grand plaisir, parce qu'il m'eût fourni une preuve de plus : il n'est pas très bien à lui de prétendre que, parce qu'il a lui-même échoué, Léandre n'a pu mieux faire que lui.
» On peut citer quatre exemples de la possibilité du trajet : M. Ekenliead et moi nous avions été précédés par un jeune Napolitain et un Juif.
» Quant à la différence du courant, je n'en reconnus aucune. Il n'est favorable d'aucun côté , mais il peut être surmonté si le nageur plonge dans la mer plus haut que le point opposé du rivage où il tend. La résistance est forte, mais, en calculant bien, ou peut arriver à terre.
» Ma propre expérience , et celle des autres, me fait prononcer que le passage de Léandre est très praticable : tout jeune homme bien portant et passable nageur peut le pratiquer des deux rivages. J'ai mis autrefois trois heures à traverser le Tage, trajet bien plus hasardeux, puisqu'il exige deux heures de plus que rilellespont.
» Je mentionnerai un autre fait poui- prouver tout le chemin qu'on peut faire à la nage.
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» En 1818 , le chevalier Mengaldo , bou nageur de Bassano , désira faire une espèce de défi avec mon ami Alexandre Scott et moi. Comme il paraissait y tenir beaucoup^ nous le satisfîmes.
» Nous partîmes tous ti'ois de l'île du Lido , et nageâmes jusqu'à Venise. A l'entrée du grand canal, Scott et moi nous étions déjà trop loin pour voir notre ami d'Italie : il ne courait aucun danger, du reste , car une gondole le suivait pour garder ses vêtemens , et le secourir au besoin.
«Scott dépassa le Rialto , oii il s'arrêta, moins à cause de la fatigue que du froid , étant resté quatre heuies dans l'eau sans se reposer, si ce n'est en nageant sur le doS;, ce qui entrait dans nos conditions.
» Je continuai ma course jusqu'à Saiita-Chiara , y compris tout le givmd canal ( outre la distance depuis le Lido). Je ne cessai de nager qu'à- l'endroit où la Lagune se rouvre à Fusina.
» J'étais resté dans l'eau quatre heures et cinq minutes , à ma montre, sans toucher la terre ni aucune barque. Cette partie eut pour témoin M. Hoppner , consul général , et d'autres personnes s'en souviennent.
» M. Turner peut aisément vérifier le fait, s'il le juge à propos, en s'adressant à M. Hoppner. Nous ne pûmes mesurer exactement la distance parcourue j elle devait naturellement être considérable.
» Je traversai l'Hellespout en une heure et dix minutes seulement. J'ai aujourd'hui dix ans de plus, et vingt si je compte d'après ma constitution. Cependant il y a deux ans que je fus capable de nager pendant quatre heures et vingt minutes^ ctje suis persuadé que j'aurais pu continuer deux heures encore quoique j'eusse des pantalons , accoutrement qui n'aide nullement, comme on sait. Mes deux compagnons restèrent aussi quatre heures dans l'eau. Meugaldo pouvait avoir trente ans, et Scott vingt-six. Après de tels essais sur les lieux et ailleurs, qui pourrait me faire douter de l'exploit de Léandre ? Si trois individus ont fait plus que de passer l'Hellespont, pourquoi auraitil pu faire moins? Mais M. Turner ne réussit pas, et, cherchant naturellement une cause plausible^ il eu rejette la faute sur le rivage d'Asie. Selon moi, cette cause est évidente. Il voulut nager directement , au lieu de remonter plus haut pour prendre
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l'avanUigc du courant. Autant aurait valu essayer de voler pardessus le mont Athos.
« Qu'un jeune Grec des temps héroïques, amoureux et robuste, ait réussi dans cette entreprise, il n'y a rien là d'étonnant ni de douteux j qu'il l'ait fait ou non , c'est une autre question, parce qu'il aurait pu avoir un petit bateau pour s'en éviter la peine.
« Je suis tout à vous, « By RON.
<( P. S. M. Turner dit que le trajet de l'Europe à l'Asie était » la partie la plus facile du voyage. » Je doute que Léandre le trouvât ainsi, parce que c'était pour lui le retour : cependant il avait plusieurs heures dans les intervalles.
» Un peu plus haut comme \\n peu plus bas, dit aussi M. Turner, le détroit s'élargit tellement, qu'on ne gagnerait guère à y chercher un point de départ. » Cet argument n'est bon que pour de mauvais nageurs 5 un homme, tant soit peu exercé, fei'a toujours moins d'attention à la distance qu'à la force de l'eau. Si Ekenhead et moi nous avions voulu traverser l'espace le plus étroit, au lieu de partir du cap , nons aurions été entraînés à Ténédos. Le détroit n'est pas cependant extraordinairement large ni au-dessus ni au-dessous des forts. Comme la fi-égate stationna quelque temps dans les Dardanelles , en attendant le firman, je me baignai plusieurs fois depuis notre premier trajet, et généralement du côté de l'Asie, sans m'apercevoir de la plus grande violence du courant, dont parle M. Turner, pour pallier son mauvais succès. Notre amusement, dans la petite baie sous le fort d'Asie, était de plonger pour attraper les tortues de terre, pendant qu'elles rampaient en amphibies au fond de l'eau: ce qui ne prouve pas que le courant soit là plus rapide que du côté de l'Europe.
» Quant à ce qui est de la modeste insinuation que nous choisîmes ce rivage comme plus « facile, «j'en appelle à M. Hobhousc et à l'amiral Bathurst, le pauvre Ekenhead étant mort.
» Si nous avions entendu parler de cette prétendue différence des courans, nous l'aurions du moins examinée, sans y renoncer au bout de vingt-cinq minutes , comme M. Turner. »
Nescmblerait-il pas, quand on lit cette lettre, que le poète est
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plusjalouxdcsoxi habileté comme nageur, que de toute sa gloire littéraire? Il est curieux de rapprocher des détails de ces divers exploits aquatiques le passage des « deux Foscai'i* , » où le jeune Vénitien , à la vue de l'Adriatique, se rappelle les plaisirs de ses jeunes années. On n'est plus surpris que lord Byron ait traité ce sujet plusieurs fois avec amour.
« Que de fois j'ai fendu ces vagues , opposant à leur résistance » un sein plus audacieux 1 Avec le geste rapide du nageur, je re- » jetais en arrière ma chevelure humide, puis j'élevais en sou- » riant mes lèvres au-dessus de la mer, qui les caressait comme » une coupe. Plus les flots s'élançaient, plus ils me soulevaient » avec euxj et souvent, eu me jouant, je plongeais dans leurs » gouffres de vert cristal, et j'allais toucher les coquillages et les «plantes marines, invisible à ceux qui, restés sur le rivage, » tremblaient de ne plus m'apercevoir ! Soudain je reparaissais, » portant à la main les gages qui prouvaient que j'avais mesuré » l'abîme. Je m'élevais en frappant avec force les ondes reten- » tissantes, et, donnant un libre cours à mou souffle long- » temps suspendu, j'écartais avec dédain l'écume qui m'en- «tourait, et je poui-suivais ma carrière comme l'oiseau de la » mer. »,
Après avoir parcouru la ïroade, Homère à la main, lord Byron passa quelque temps à Constantinople , fit plusieurs excursions dans la Romanie , e^t revint à Athènes, où son ami Hobhouse se sépara de lui, et le précéda en Angleterre. Enfin, le jeune lord revit lui-même, au bout de trois ans d'absence, les rivages de sa patrie -y mais , hélas I il n'y retrouva plus de sa mère qu'un vain tombeau ; un de ses condisciples qu'il aimait beaucoup** avait aussi cessé de vivre. — Une amie, plus chérie encore, Maria Cha^vorth, était à jamais séparée de lui par une barrière insurmontable***. Que de nouvelles sources d'amers regrets s'étaient ouvertes pour son âme ! Sa muse du moins resta fidèle à ses douleurs.
On put s'étonner que le jeune lord , parvenu à sa majorité , dédaignât de siéger parmi les pairs de la Grande-Bretagne. Il
" Acte I, scène I.
"* Voyez les notes du premier chant de Ckilde-Harold.
"** Elle était devenue Mrs. Musters.