‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 19 sur 114 · I.XXXV · texte numérisé non relu

I.XXXV

« De quels charmes tu es encore parce dans tes jours de dcuif, * The Ftiiry Quccn , Sppii cor.

SUR LORD BYRON. xliu

« patrie des dieux et de tant de héros dignes de l'Olympe! La » verdure éternelle de tes vallons , tes montagnes toujours cou- » ronnées de neige, te proclament encore l'objet de tous les » dons variés de la nature; tes autels et tes temples renversés , » leurs débris confondus avec les cendres des héros sont encore » brisés par le fer de la charrue. Ainsi périssent les monumeus » élevés par des mains mortelles j la vertu célébrée parles mu- » ses survit seule au ravage des siècles. »

» Une colonne solitaire est aperçue de loin en loin; le temple « de Minei-ve orne encore le rocher de Colonna , et apparaît au- » dessus des flots ; çà et là sont aussi les tombes ignorées de » quelques guerriers; leurs pierres noircies et leur vert gazon » bravent les siècles et non l'oubli ; des voyageiu-s étrangers sont » les seuls qui, comme moi , s'y arrêtent avec vénération , et » s'en éloignent en poussant un soupir.

» Beau climat , l'azur de ton ciel est toujours pur , et l'aspect » de tes rochers toujours pittoresque • la fraîcheur règne encore » dans tes bocages^ et la fertilité dans tes champs. Tes olives mù- » rissent comme au temps où tu voyais Minerve te sourire : l'a- » beille erre librement sur l'Hymète , et y construit encore sa » ruche odoriférante. Apollon n'a pas cessé d'embellir tes étés j » le marbre de Mendeli n'a rien perdu de son ancienne blan- » cheur; les arts , la gloire , la liberté, ne sont plus , mais la na- » ture est toujours belle. »

Quelques petits poèmes accompagnaient les deux premiers chants de Childc-Harold , entre autres les vers adressés à Thyrsa. Il y a dans ces plaintives élégies une grâce délicate qui consei've quelque chose de son charme , même dans la prose d'une traduction.

Les fragmens de l'histoire du « Giaour » commencèrent peu de temps après la série de ces compositions énergiques et sombies, qui sont le retour du même caractère, revêtu chaque fois d'attributs différens. Tous ces héros, le Giaour , Conrad, Lara , n'ont d'autre héroïsme que l'audace dans le crime ou le danger. Us font leur vertu de l'orgueil, comme le Satan de Miltou , vc-

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ritable type de tous ces rebelles qui ont déclaré la guerre à l'ordre et à la société : leurs passions impétueuses sont l'instinct qui les dirige; ils se considèrent eux-mêmes comme la foudre dont la mission est de frapper indifféremment le faîte du palais, le chaume de la cabane, l'homme et l'insecte qui se trouvent sur son passage.

Un seul sentiment humain leur reste , c'est celui de l'amour; mais d'un amour qui a toute l'énergie et l'exagération natui-elle de leur âme.

Lord Byron se plaît à représenter de tels caractères comme de nobles cœurs atteints d'une dégradation morale , et déchus de leur céleste destination , mais qui eussent été également capables de l'extrême vertu, si une fatalité aveugle n'en avait décidé autrement.

Le poète pénètre toutes les sombres passions , tous les secrets mouvemens de ces hommes extraordinaires; il les analyse et les peint avec une vigueur et une fidélité effrayantes , soit dans la terreur involontaire de leurs remords , soit dans les sauvages plaisirs de leurs vengeances. Un contraste est habilement ménagé entre le stoïcisme orgueilleux et farouche de ces âmes déshéritées du ciel , et la douceur, le dévouement et la chaste tendresse de l'héroïne. La rapidité du récit, « utie véritable condensation de pensées et d'images *, » la vigueur, l'originalité, la précision, tels sont les caractères du style de lord Byron , et qu'on retrouve dans tous ses rhythmes. Le plus sombre de ces héros est ce ravstérieux Giaour, qui prend plaisir à se nourrir de son désespoir comme d'un poison. Ce poème fut achevé en cinq jours; on comprend cette rapidité de composition : le poète , entraîné par sa verve, a négligé les transitions et les liaisons des différentes scènes entre elles. C'est moins une histoire que les fragmens d'une histoire; il y a eu négligence ou intention de la part de l'auteur, d'oser publier sans autre apprêt cette espèce de songe du désespoir. Il fut dédié à son ami Samuel Rogers, qui , dans Christophe Colomb, avait le premier dotuié l'exemple de ces réticences capricieuses. Ce n'est qu'à travers le voile d'un sombre nuage, que nous entrevoyons l'Emir, la belle Léila, le pêcheur que le hasard rend témoin de la plupart des incidens, — et

* Expression delà Revue d'Éd.

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même le personnage principal, ce Giaour, dont la confession trahit plutôt ses pensées tumultueuses, que les détails de sa tragique histoire. Malgré tant d'obscurité, je ne sais quel intérêt entretient dans l'âme du lecteur la curiosité, et tour à tour les émotions d'une terreur et d'une pitié réelles. L'épisode de la tète sanglante d'Hassan apportée à sa mère est évidemment suggérée par l'histoire dramatique de Sizara , dans le livre des Juges *. On y retrouve la noble simplicité de l'historien sacré^ mais rien n'égale le tableau de la sohtude où le Giaour vit avec les fantômes de son imagination et frappe d'une superstitieuse épouvante les moines du couvent.

On a moins admiré la diction de la Fiancée cU Abjdos que celle du Giaour, sans doute parce que, dans un récit dont toutes les parties se tiennent , beaucoup de beautés échappent , qui auraient frappé vivement l'attention si chaque passage saillant lui était offert isolé. La Fiancée d'Abydos est un drame régulier dont la catastrophe est amenée selon toutes les règles des unités de temps et de lieu. La fidélité du costume oriental , les vives couleurs du paysage y ressortent encore mieux que dans les autres ouvrages de l'auteur; la figure de Zuleika a toute la grâce et la pui'eté des figures de Raphaël ; c'est le beau idéal du naturel, de la grâce, de la candeur et de l'amour chez la femme. Si vous avez aimé, vous avez prêté à celle qui vous charmait les dons ravissans de Zuleika ; si votre cœur est encore indécis , il vous semble que vous préférerez celle qui lui ressemblera davantage. Sélim est de tous les héros de lord Byron celui qui inspire un intérêt sans mélange. Le cœur s'associe sans hésiter à l'instinct d'indépendance qui a séduit son jeune âge. Soumis à un maître, il conserve sa noblesse; quand l'espérance embellit l'avenir pour lui , il est digne de sa bonne fortune; il n'est téméraire que parce qu'il est jeune; qi^id le danger s'approche , i! s'y dévoue avec une héroïque générosité.

Un poète, noble interprète des douleurs de la France malheureuse, et dont la verve fut naguère ranimée par le réveil héroïque des Hellènes , a fait quelques heureux emprunts à la fin touchante de la Fiancée d'Abydos, pour la catastrophe de la sixième Messénienne où l'on reconnaît également plusieurs traits

* Chap. 5, versets 28-00.

xLvi ESSAI

du Giaour, et, entre autres , la comparaison de la Grèce à une beauté sans vie ;

Au bord de l'horizon , le soleil suspendu

Regarde cette plage autrefois florissante,

Comme un amant en deuil qui , pleurant son amante.

Cherche encor dans, ses traits l'éclat qu'ils ont perdu ,

Et trouve après la mort sa beauté plus touchante.

Il nous semble que M. Casimir Delavigne n'a été que trop timide dans ses emprunts ; il fallait s'emparer de la comparaison tout entière : pour un poète comme lui, traduire, c'est lutter fièrement contie un génie rival , sans perdre aucun droit à l'originalité. Nous aimerions à le voir naturaliser dans notre littérature un plus grand noiubre de ces brillantes images qui abondent dans les créations de lord Byron ''■. Depuis plusieurs années, la poésie française semblait s'être réfugiée dans la prose de l'auteur des Martyrs et dans celle d'un autre écrivain dont la modestie s'effarouchera peut-être du voisinage d'un si grand nom'^*. Lies étrangers nous demandaient alors ce qu'était devenue pai'mi nous la langue de Racine. J'ai eu à répondre moi-même à cette question sur les rives des lacs du Westmoreland*** et sous le toit hospitalier des poètes nationaux de l'Ecosse : j'ai été heureux d'y pouvoir réciter quelques vers du Paria, les élégies épiques des premières Messéniennes, et les Méditations d'une autre chaste muse, inspirée parla mélancolie et la piété ****.

Le Corsaire ne tarda pas à partager avec le Giaour &i la Fiancée df Ahydos l'enthousiasme excité par ces deux poèmes.

Nous ne nous arrêterons pas à exposer le plan et les détails de cette histoire, une de celles qu'on a le plus relues. On retrouve dans Conrad une nouvelle personnification de cet idéal extraor-

* Écrit en iSas : depuis , M. Delavigne a placé heureusement dans iaMesiénienne sur Byron cette comparaisoil>;plus développée.

"* La prose si harmonieusement cadencée du Bey spatatin est un véritable rhylhme. Nous citons cette composition de préférence, parce qu'un critique, après avoir condamné des ouvrages de plus longue haleine, disait de celui-ci: Voilà un poème l le prenant pour la traduction d'un barde étranger.

*"* C'est aux pieds du Skiddaw , près du lac de Keswick , qu'habite Southey , l'auteur de Roderic, C'est sur la croupe sublime du mont Rydal que Wordsworth cultive son jardin et la muse des grandes pensées.

'*" La Revue d'Edimbourg a depuis consacré un article à MM. de Lamartine, Delavigne et Béranger.

SUR LORD BYRON. xlvii

diuaire, d'après lequel lord Byroii dessinera cucore Lara et Alp ; Medora et la sœur de Sélim ont aussi à peu près les mêmes traits caractéristiques. Comme Sliakspeare, énergique et profond dans le tableau des passions orageuses du cœur de l'homme, lord Byron fait de la femme un être faible mais digne de protection et d'hommages j il la peint affectueuse, pleine de candeur, et dévouée à celui qu'elle aime avec toute la confiance d'un premier amour. Telles sont Desdemone, Juliette, Imogène : telles sont Zuleika , et l'amie du Corsaire , etc. Ici l'intérêt romanesque est plus vif, plus soutenu, et ne repose plus sur une seule scène ou une seule situation, mais on sent que c'est encore de l'analyse presque toute métaphysique des pensées secrètes du principal personnage que le poète attend les plus grands effets.

Lord Byron a su ennoblir avec un talent remarquable une allusion à l'électricité, sans défigurer ce phénomène physique par l'emploi d'un agent merveilleux. C'est la passion seule de Conrad qui voudrait prêter un sentiment à la foudre dont il invoque vainement les coups.

Le Corsaire , vaincu , captif, est enfeimé dans une tour, lorsqu'une tempête vient mêler sou horreur à l'obscurité de la nuit.

« Conrad écoute avidement le choc bruyant des flots qui jusqu'alors n'avaient jamais interrompu son sommeil. Son imagination sauvage s'exalte inspirée par l'élément qu'il chérit. Combien de fois il a volé sur le dos de ces vagues rapides I Qu'il aimait leur agitation qui rendait sa coui'se plus prompte! Maintenant le mugissement de l'Océan est pour lui une voix bien connue qui lui dit en vain qu'il n'en est séparé que par une courte distance.

» Le vent fait entendre de longs sifflcmeus , et la voûte du cachot retentit des roulemens de la foudre. A travers les barreaux brille l'éclair dont la lumière réjouit plus Conrad que celle de l'astre des nuits 5 il traîne ses lourdes chaînes pour attirer le tonnerre , et , soulevant ses bras chargés de fer , prie le ciel de lancer , dans sa pitié , un de ses carreaux pour l'anéantir. Le métal qui l'enchaîne et ses vœux impies appellent également la foudre ; i'orage passe et dédaigne de fi-apper. Conrad gémit conune si un ami infidèle eût repoussé sa prière. »

Nous aimons à rapprocher de cette nuit teiTible, la nuit si

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calme et si belle , pendant laquelle lord Byron contemple Athènes

triste et silencieuse au milieu de ses ruines :

« Mais déjà , depuis le somftiet de l'Hymète jusqu'à la plaine, la reine des nuits commence son règne silencieux. Son front d'argent n'est point voilé , son disque lumineux n'est entouré d'aucun nuage avant-coureur des tempêtes. Ses rayons vont se briser sur les corniches de la blanche colonne , et communiquent leur éclat à l'emblème de la déesse sur la flèche du minaret ; les bosquets d'oliviers répandus au loin, l'onde épuisée du Céphisc, le cyprès qui s'élève tristement près delà mosquée sacrée, les tourelles bi'illantes des kiosques , le palmier solitaire du temple do Thésée , tous ces objets charment ma vue , et bien peu sensible serait celui qui les verrait avec indifférence.

» La mer d'Egée a calmé son sein courroucé. Elle déroule majestueusement ses vagues de saphir et d'or , pendant que les îles qui se détachent du milieu des flots déploient le rideau de leurs ombres , dont le sévère aspect contraste avec le sourire de l'Océan. »

Le Corsaii'e et Lara sont riches en semblables oppositions.

Lara, qui est peut-être Conrad, de retour au château de ses ancéti'es, montre un caractère plus odieux que celui du Corsaire : Conrad avait une véritable grandeur d'âme : Lara laisse voir un stoïcisme plus cruel ^ plus méprisant, qui va jusqu'à le mettre au-dessus du i-emords dans sa dernière heure. Un soupçon terrible plane sur sa tête à la mort d'Ezzelin ; ses bienfaits même ne sont que des perfidies : l'aveugle fidélité de Raled n'en reçoit qu'humiliation , et quand il lève l'étendard de la guerre , il sacrifie sans regret des milliers de vassaux abusés.

Ces deux histoires reproduisirent , plus encore que les précédentes, le soupçon de l'identité de l'auteur et de ses héros. Ou aurait pu , si l'on avait voulu s'arrêter à une discussion purement littéraire, faire observer que , dans le caprice ou l'exaltation de ses idées , lord Byron se confond avec ses personnages, comme un véritable acteur s'oublie tout entier dans ceux dont il revêt le costume. Il y aurait peut-être même une certaine ressemblance entre le genre de l'auteur du Corsaire et celui du Roscius français , qui , comme lui , affectionnait la représentation de ces victimes de la fatalité , dont l'héroïsme survit dans le crime et le délire do leurs fureurs.

SUR LORD BYRON. xlix

Ces conceptions hardies empruntent sans doute quelque chose au caractère du poète j mais il nous semble qu'il faut y chercher quelque chose de plus : c'est-à-dire cet esprit ré^'olutionnaire qui est devenu une des muses de l'époque et qu'on retrouve dans la poésie comme dans plusieurs romans remarquables, depuis 1789 jusqu'à nos jours.

Lorsque la société anglaise fut livrée à l'anarchie , et que la liberté s'y arma des textes de la Bible pour renverser le trône , oîia-t-on dit que Satan avait apparu à Milton? Dans le Pandemonium du parlement. Il parut en i'-94 un roman célèbre où tous les personnages étaient subordonnés au personnage principal , le Caleb TVilliam de Godwin. La passion la mieux peinte , la mieux développée, dans ce grand drame, c'est peut-être la haine : l'auteur est un de ces écrivains anglais un peu déclamateurs qui ont su donner à la prose une couleur poétique sans tomber dans l'enflure, sans s'écarter du naturel^ passionné, mais toujours vrai , alors même qu'il louche à l'exagération. Mais la date de l'ouvrage est importante pour en bien saisir l'esprit. Il avait été précédé du fameux Traité sur la justice politique et son influence sur le bonheur et la vertu, livre qui avait fait crier au sophisme et au paradoxe, les critiques et les philosophes en crédit. On avait surtout accusé M. Godwin de saper les institutions anglaises. Caleb TVilliam ne fut qu'une amplification romanesque du môme système. Qu'il nous soit permis de reproduire ici quelques réflexions que nous avons émises ailleurs au sujet de cette composition qui a fait du bruit dans un temps oii les principes opposés se combattaient sur une autre arène que celle de la polémique littéraire.

Le cri de l'émancipation de la France, en 1789, avait retenti en Angleterre comme dans le monde civilisé. Tous les amis de la liberté avaient cru entrevoir enfin l'aurore de la régénération complète de l'Europe. Il fallut tous les excès de nos démagogues pour détruire ces nobles illusions. M. Godwin les avait partagées avec Fox , Mac-Intosh, Wordsworth , Southey, Coleridge, et tout ce que les îles britanniques avaient alors de plus distingué dans toutes les classes. Toute la littérature anglaise de l'époque est comme imprégnée de nos passions révolutionnaires : mais déjà cette révolution tant désirée, et si féconde en espérances^ commençait à effrayer ses partisans désintéressés par ses résultats

Il D

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