‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 20 sur 114 · L ESSAI · texte numérisé non relu

L ESSAI

immédiats : toutes les récriminations contre le passé restaient légitimes , mais l'avenir semblait encore plus à craindre. A l'enthousiasme succédait le découragement ; une misantliropie chagrine faisait prendre en haine à quelques uns non plus seulement telle forme de gouvernement , mais la société tout entière. L'épigraphe de Caleb PVilliam est une dénonciation contre l'homme en général :

« Amidst the woods the Leopard knows his kind The tiger preys not on the tiger brood Man only is the common foe of man. »

« All milieu des forêts le leopard reconnaît le léopard ; le tigre ne fait pas sa proie du tigre ; l'homme seul est l'ennemi de l'homme.

Cette espèce de déclaration de guerre à la société est aussi la pensée fondamentale d'un roman français aussi distingué par les couleurs du stvle que par la profondeiu- de la conception : indépendamment de l'intérêt des situations, il y a dans Jean Sbogar, comme dans Caleb FFilliam , cette continuelle analyse de sentimens et d'idées qui caractérise ce qu'on a appelé le roman psy. cologique , dont René et quelques autres productions plus récentes sont des variétés , mais qu'il ne faut pas confondre avee ces fictions superficielles où chaque événement amène une digression étrangère à l'action et au personnage.

Il existe encore une frappante analogie entre le génie de M. Godwin et celui de lord Byron, comme entre le cai-actère de Falkland et celui de Lara. Les deux poètes, car M. Godwin est un de ces romanciers qui ont éle^é le roman à la hauteur du poème , les deux poètes ont créé avec la même imagination d'clfrayautes personnifications de l'orgueil , de la misanthropie , du désespoir et de la démence. Le fond de leur tableau a quelque chose de sombre à la manière de Rembrandt : leurs scènes de terreur sont dignes du pinceau de Salvator Rosa j et tous les deux également savent entremêler dans leurs drames tragiques des épisodes d'amour et de pitié que le contraste rend encore plus touchans : quoi de plus gracieux que l'épisode de miss Emily Melville, dans Caleb William? quoi de plus ravissant que la douce figure de Kaled , dans Lara ? Cette analogie , du reste , s'explique nioin? par le rapprochement des détails que par la solennité de l'impression que produit au même degré la Icc-

SUR LORD BYRON. li

turc de ces deux ouvrages qui diffèrent sous taut d'autres rapports. En effet, malgré ces traits d'une ressemblance générale, il est difficile de citer deux auteiu's dont l'originalité respective soit plus incontestable et qu'il soit moins facile d'imiter.

Puisque nous en sommes à chercher des rapprochemcns , n'oublions pas le Schedoni de mistress Radchffe : son apparition dans l'église des Pénitens îioirs rappelle le Giaour sous le costume des moines : les deux figures sont également belles, car il y a aussi de la poésie dans les romans d'Anne Radcliffe, trop oubliés aujoui'd'hui peut-être après avoir été trop vantés.

Mais on préféra voir Byron lui-même dans ses héros, et en s'appuyant de quelques indiscrétions mal interprétées, on n'épargna aucune supposition pour compromettre le poète par ses ouvrages.

De merveilleux récits circulaient à son retour d'Orient sur ses aventures et ses premiers amoui's. Il excitait personnellement cette même curiosité pénible et un intérêt indéfini que font naître ses Giaour^ ses Corsaire, ses Lara, etc. * .

* Le capitaine des bas-bleus anglais , lady Morgan , qui réunit tant de pédantisme à une certaine vivacité irlandaise , et une ignorance incroyable à quelques idées neuves : lady Morgan, que lord Byron trouvait si ridicule, quoiqu'il ait accordé l'éloge d'une épithèle à son Italie, vient de publier un livre singulièrement intitulé le livre du Boudoir. Se donnant à l'ordinaire les airs d'un libéralisme dédaigneux, tout en rappelant ses prétendues liaisons aristorraliquc5, elle raconte qu'à l'époque où le patronage d'une de ses compatriotes l'introduisit dans la haute société de Londres, elle y aperçut pour la première fois lord Bvron.€ Mes yeux éblouis, dit -elle, s'arrêtèrent sur un très beau jeune homme dont l'air sombre tenait le milieu entre la hauteur et la timidité. 11 était seul les bras croisés , occupan» un coin près de la porte ; et quoiqu'il fût dans une foule brillante et animée, il n'en faisait point partie. — « Comment vous portez-vous , lord Byron ? » lui demanda une jolie petite créature de la mode. Lord Byron ! tous les braves Birons de la chevalerie française et anglaise se présentèrent à mon imagination quand j'entendis prononcer ce nom célèbre dans l'histoire; mais j'ignorais alors que le beau jeune homme qui en avait hérité fût destiné à lui donner de plus grands droits à l'admiration de la postérité que les vaillans preux de France et les loyaux Cavaliers d'Angleterre qui l'avaient porté avant lui. Car la renommée n'avance qu'à pas lents dans notre baronnie de Tirerag; et quoique lord Byron eût déjà fait son premier pas dans la carrière qui se termina par le triomphe de son puissant génie sur tous ses contemporains, je n'en étais encore , dans l'article Byron, qu'au Pends - toi , brave Biron, de Henri IV. » Cette pauvre lady Morgan n'est pas heureuse dans ses allusions historiques; car c'est à Crillon et non à Biron qu'Henri IV écrivit : Pends-toi , brave Crillon , nous avons vaincu à Arques, et tu n'y étais pas!

Page 1