‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 3 sur 114 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

un passage , la fente des pierres sépulcrales , et puis s'assied sur les tombeaux avec un aspect semblable à celui des vivans. Ces images imparfaites de la créature qui n'est plus viennent demander au Fils de l'Homme 1 immortalité qu'il leur a promise, et le Fils de l'Homme paraît pour leur annoncer le néant , dont cet inconcevable ouvrage est l'Epopée. 11 ne s'agit pas ici d'examiner ce qu'une pareille fiction a de profane et de monstrueux, puisque nous sommes renfermés dans les bornes étroites d'une discussion littéraire ; mais nous ne contesterons pas à cette composition le mérite d'exprimer avec une horrible puissance les idées prédominantes du siècle. Voilà la poésie qu'il nous a faite.

Un autre caractère qui lui est propre, et qui reconnaît une origine commune avec ceux que nous avons remarqués jusqu'ici, c'est-à-dire l'incroyable déviation de la raison humaine , c'est ce vague de passions dont l'admirable épisode de René est le type classique , mais qui , tout-à-fait isolé des idées religieuses , ne présente qu'un des symptômes les plus redoutables de la grande révolution qui s'accomplit dans la société. L'exercice de la pensée corrompue par un fol orgueil est devenu un tourment pour les intelligences les plus actives et les plus élevées. A mesure que les liens de l'institution ancienne , relâchés et dissous par la force d'anéantissement à laquelle le monde social est soumis , ont laissé à l'homme solitaire et comme abandonné la faculté de réagir sur lui-même , et que cette faculté , convertie en besoin , a fait place à un individualisme de plus en plus effrayant, ce vague s'est accru de toutes les ténèbres du <loute appliqué à toutes les perceptions de l'être rationnel et sensible. L'àme plongée comme à plaisir dans un chaos d'incertitudes , a trouvé une sorte de volupté à s'emparer du néant par anticipation , et la moralité de la vie a disparu tout entière devant je ne sais quelle philosophie expérimentale qui n'est appuyée sur aucune croyance. Une envie passionnée do pénétrer dans la réalité des choses , et d'arriver partout à lincoiuiu, a entraîné l'imagination au-delà de toutes les bornes.

PRELIMINAIUE. vu

Les digues salutaires que la religion , les lois , la nature ellemême avaient opposées aux irruptions de cette curiosité funeste, n'ont fait qu'irriter son activité infernale. On connaît la sublime allégorie des Egyptiens, qui avaient placé l'inviolable sanctuaire d'Isis derrière un grand nombre de voiles qui se levaient pour les initiés suivant les progrès qu'ils avaient faits dans les mystères , jusqu'à un voile inaccessible au vulgaire, qui ne se levait que devant les prêtres, et après lequel Isis, encore voilée, restait cachée à leurs propres yeux. C'est ce voile que le génie insensé des modernes déchire par lambeaux, dans l'horrible espérance qu'il ne cache qu'un cadavre. Telle est l'idée sur laquelle sont fondées ces fictions romantiques qui appartiennent à un ordre de passions délirantes , ignorées des anciens , mais trop réelles et trop exaltées pour n'être pas poétiques. Le sentiment que nous inspire la poésie résulte de l'intérêt sympathique que nous prenons à des émotions et à des douleurs, avec lesquelles notre pensée est plus ou moins familière. Ainsi , les héros classiques devaient être exposés à des dangers réels , attaqués par des ennemis visibles , ou poursuivis par des êtres moraux dont la croyance publique admettait l'existence et le pouvoir. Les héros des fables modernes n'ont guère de lutte à soutenir que contre leurs propres penchans, leurs erreurs , leurs préjugés, leurs passions , parce que notre sécheresse et notre égoïsme n ont pas laissé d autres agens de sympathie à la disposition du poète. C est là l'idée première des principaux poèmes de lord Byron. Il n'en est aucun qui ne puisse servir à l'histoire philosophique de la pensée.

Ces considérations , difficiles à exprimer clairement sous la forme à laquelle j'ai été obhgé de les réduire , pouvaient se développer, selon moi, avec beaucoup d'intérêt, et fournir aux aperçus les plus instructifs , dans leur application à l'examen raisonné des poèmes de lord Byron; et j'avais accepté le soin de ce travail , non sans quelque défiance de mes forces, mais non sans quelques motifs d'en attendre

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