LU ESSAI
Doué de tous les avantages de la fortune et de la naissance , versé dans l'antiquité et les sciences modernes, placé, à vingtquatre ans , au rang des premiers poètes de la Grande-Bretagne, entouré d'un charme inconnu , dont la source était dans ses voyages lointains et dans la sombre couleur de sa poésie, lord Bvron attirait tous les regards et se voyait recherché par tous les cercles. Sa belle chevelure noire , ses yeux ardens et expressift , la pose élégante de sa tête , la proéminence de son front , et tous les traits de son \'isage, faits pour peindre la passion et le sentiment, auraient offert à Lavater un sujet digne de ses observations *.
Le caractère prédominant de sa physionomie était celui d'une rêverie profonde qui s'animait rapidement dans une discussion. Aussi un poète le comparait-il à « un beau vase d'albâtre dont la perfection est surtout mise en évidence quand une lumière intérieure le colore, -n Les éclairs de gaieté , l'indignation ou le sourire satirique qui brillaient fréquemment sur le visage de lord Byrou, auraient pu tromper un étranger, tant ses traits mobiles étaient heureusement formés pour tous ces sentimens. Mais ceux qui avaient pu l'étudier et le suivre dans ses momens de calme et d'émotion s'accordaient à dire que son expression habituelle était celle de la mélancolie.
Cette physionomie remarquable de Byron faisait vivement éprouver la curiosité de savoir si une humeur qui contrastait avec le rang, la fortune et les succès du jeune lord, n'avait pas une autre cause plus puissante que l'habitude et le tempérament. On s'étonnait de le voir partager les amusemens de la société comme s'il les dédaignait et s'il sentait que sa sphère était bien au-dessus de la foule frivole au milieu de laquelle il se croyait exilé. Les ealhousiastes le recherchaient pour l'admirer de plus près; les hommes sérieux pour lui offrir leurs avis, elles cœurs
* Nous avons vu , à Londres , chez lady A. , un buste fort ressemblant de lord Byron , place à cùlé de celui de sir \Vallcr Scott , dont le front seul a peul-ilre (juelque cliose de plus imposanl encore. Le docteur Gall y efit remarqué avec inlcrèt que l'organe le plus développé pcul-êUe dans ces deux têtes est l'organe (\e\acombalivitc ou des guerriers. Si ces deux poètes n'étaient pas tous deux l)oite\ix, qui sait si l'Angleterre n'aurail pas eu deux généraux de plus et deux poètes de moins. AValter Scott et Byron aiment également les chevaux , les chiens, les armes, etc.
SUR LORD BYRON. liu
tendres pour essayer de le consoler. Quelques unes de ces consolations furent acceptées, et souvent plus d'une à la fois. Une lady , qui eut à se plaindre de la légèreté de lord Byion ou de ses dédains, s'en est vengée en le choisissant pour le héros d'un roman satirique intitulé Glenarvon *.
D'autres victimes de son indifférence ou de son infidcUté ne contribuèrent pas peu sans doute à ces perfides insinuations dont la plus innocente était de ne rien spécifier et de substituer seulement son nom à ceux de Childe- Harold, de Conrad et de Lara.
«...En l'examinant avec attention, on distinguait en lui quelque chose qui échappait aux regards de la foule , quelque chose qui commandait le respect, sans qu'on put dire pourquoi. Le soleil avait bruni son visage ; son front large et pâle était ombragé par les boucles nombreuses de ses noirs cheveux. Le mouvement de ses lèvres révélait des pensées d'orgueil qu'il avait peine à contenir. Quoique sa voix fût douce et son aspect calme, on croyait y voir quelque chose qu'il eût voulu en retrancher : le froncement de ses sourcils, les couleurs changeantes de son visage , causaient de la surprise et de l'embarras à ceux qui l'approchaient , comme si cette âme altière renfermait quelque secrète terreur et des sentiraens qu'on ne pouvait deviner. » (Le Corsaire , chant I".)
La frugalité sévère de Conrad était aussi devenue, ajoutaiton , celle du poète.
« On ne verse jamais pour lui le nectar couleur de pourpre j j amais la coupe n'approche de ses lèvres; le pain le plus grossier, les herbes les plus simples , quelquefois le luxe des fruits de l'été, composent tous ses mets qu'un anachorète rigide ne rejetterait pas. » {Ib.)
L'histoire de Lara, revenu tout-à-coup des pays lointains, semblait avoir encore plus de rapports avec celle de lord Byron .
« Son père en mourant l'avait laissé maître de lui-même dans un âge trop tendre pour sentir vme telle perte : héritage demal-
" Glenarvon, by lady Caroline Lamb. Les amours de lord Byron avec lady Caroline ont eu une sorte de publicité. Ce devait être une des parties les plus eu rieuses de ses mémoires. Ce qu'il en est dit dans les Conrersations est déjà passablement romanesque.
Liv ESSAI
heur, dangereux empire de soi-même dont l'hommeabuse pour détruire la paix du cœur, etc., etc..
» Mais Lara est bien changé! quel qu'il soit , on reconnaît sans peine qu'il n'est plus ce qu'il a été. Les rides de son front sourcilleux offrent les traces des passions, mais de passions anciennes: on remarque en lui l'orgueil, mais non le feu de ses jeunes années j un aspect froid et l'indifférence pour les louanges, une démarche altière, et un œil vif qui devine d'un regard la pensée des autres. Il avait ce langage léger et moqueur, arme poignante de ceux que le monde a blessés, et dont les coups lancés avec une fausse gaieté défendent la plainte à ceux qu'ils atteignent. Voilà ce qu'on observait dans Lara, et quelque chose encore que son regard et l'accent de sa voix pouvaient seuls révéler. L'ambition, la gloire , l'amour, ces fantômes que poursuivent tous les hommes, semblaient n'avoir plus d'attraits pour son cœur; mais on eût dit que c'était depuis peu , et parfois un sentiment profond et secret, qu'on vovilait en vain pénétrer, se trahissait un moment sur son front livide. » (Lara*).
* Nous n'avons jusqu'ici tracé le portrait de lord Byron que tel qu'il était avant l'événement fatal qui l'exila de l'Angleterre, et dont nous n'avons pas encore parlé. Voici comment s'exprime un voyageur qui a vu lord Bvron à Venise , et qui ne le flatte pas :
— Figurez-vous un jeune homme tout à tour vif, orgueilleux , timide , arrêtant sur vous des regards tels que le pinceau de Raphaël les eût inventés pour l'image d'un grand poète; entraînant à lui, comme dans le tourbillon d'une grande âme , tout ce qui l'approche. Ivre de sa noblesse comme un sot , et de son génie comme un roturier; plus ûerde la publicité qu'une miss riche et célèbre ilonna, par vengeance, à ses lettres d'amour, que des éloges publiés en son honneur par toutes les gazettes de l'Europe; aimant la liberté , comme la source de tout ce qui est généreux et vrai , et les femmes comme l'image la moins imparfaite du beau, que rêvent tous lesarts; chérissant la solitude, cette première de toutes les inspirations, et qui n'est autre chose que cette Egérie, à qui le législateur des Romains allait demander le génie de la sagesse; tantôt silencieux, tantôt inspiré, selon ses interlocuteurs; parlant le langage elliptique du génie , car plus on pense , moins on explique ; préférant dans ses entretiens les spéculations morales aux dissertations littéraires, parce qu'il vaut mieux discuter des idées que des mots ; prompt à saisir, avec la vivacité d'une imagination qui double ce qu'elle entend comme ce qu'elle voit, les récits, les pensées, les rapports qui échappent dans la conversation aux hommes les plus vulgaires , et empressé de traduire en beaux vers l'émotion qu'il a rc(;ue, de sorte que tous ses poèmes ne soient qu'un miroir plii'; l'ioii bi . plus anim'- . plu- ym' des impressions exlc-
SUR LORD BYRON. i.v
Lord Byron laissait faire à chacun son roman et ne daignait pas réfuter les applications dont s'amusait l'oisive imagination de la crédulité.
Ses amis espérèrent que ce qu'il y avait d'étrange et d'âpre dans ce caractère romanesque s'adoucirait peu à peu dans les chastes plaisirs de l'union conjugale; mais cette âme ardente et agitée n'était point faite , sans doute , pour le calme du bonheur domestique.
On prétend qu'il avait parié cinquante guinées avec M. Hay qu'il ne se marierait jamais. Il se souvenait de toutes sortes de mauvais présages qui auraient dû le faire l'ester célibataire. 11 était d'ailleurs retenu dans le célibat par les habitudes qu'il avait contractées. Les mœurs anglaises sont moins pures que le prétendent les Anglais avec leur affectation de pruderie et de moralité. Lord Bvron trouvait dans le beau monde des maîtresses qui se donnaient à lui , parce qu'il était à la mode ; d'autres qui se vendaient , parce qu'il tenait alors peu à l'argent. Mistress L. G. lui offrit un jour sa fille pour la somme de cent livres sterling. Il avait eu quelque temps à sa suite un joli page qui fit tout-à-coup une fausse couche. Byron , en un mot , ressemblait un peu à ce Don Juan devenu son héros favori ; ou , pour chercher une comparaison avec un type réel , au comte de Rochester, et à ce maréchal duc de Richelieu surnommé par Voltaire l'Alcibiade moderne *.
Il se décida pourtant à courtiser une héritière. Une fois son union arrêtée , on eût dit que sa femme allait absorber toute son existence. Dans la dédicace du Corsaire , adressée à Thomas Moore, le poète semblait faire un long adieu à la gloire poétique, et l'on apprit bientôt que son mariage avait été célébré
lieures, réfléchies par son imagination. Tels sont les principaux trails du caractère et des habitudes de lord Byron , telle est à mes veux la révélation d'un poète.
* Voici une petite anecdote pour justifier la comparaison avec le duc de Richelieu , que nous voyons dans ses Mémoires se tirer si heureusement d'affaire •ivec les dames par une repartie:
" Byron, alors membre du comité de Drury-Lane, parlait un soir dans les coulisses d'une actrice de Covent-Garden qui avait eu des torts avec le directeur : « A la place d'Harris, dit-il .jel'eussemise à la porte. —A la place de l'actrice, lui dit miss Kelly , j'aurais mis des culottes , et demandé raison à votre seigneurie. — Dans ce cas , reprit Byron , loin de faire le grand seigneur avec vous , je me serais fait sans-culoltes , et j'aurais accepté. •
Lvi ESSAI
dans le comté de Durham *, avec la ftllc de sir Ralph-Milbank- Noel, héritière de la fortune et des titres de la maison des Wentworth.
Heureusement trois compositions remarquables , les Mélodies Juives , le Siège de Corinthe et Parisina, prouvèrent, dans le cours de la même année , que la poésie était une occupation toujours nécessaii'c à l'existence de lord Byron.
Les Mélodies /«iVe^, destinées à être adaptées aux airs conservés par la tradition dans les synagogues , semblent annoncer un retour au sentiment religieux, quoique tous ces chants ne répondent pas précisément à ce que promet le titre. On y trouve quelques paraphrases , ou imitations des livres saints , mais quelques uns de ces petits poèmes ressemblent trop à des élégies d'amour, sans faire soupçonner la moindre allégorie religieuse. lien est qui s'élèvent jusqu'à la pompe de l'ode ; et, dansaucune langue, il n'est rien au-dessus de la Défaite de Sennacherib.
Une édition complète des Mélodies vient d'être publiée par M. Nathan avec les divers entretiens que lord Byron eut autrefois au sujet de ces compositions. Cet ouvrage annoncé avec emphase est cependant sans intérêt. M. Nathan y a mêlé des lettres et des vers de lady Caroline Lamb. Entre autres anecdotes, ce que M. Nathan raconte des perroquets de lord Byron confirme cet amour pour la gent animale que lui attribue M. Medwin. Lorsque M. Nathan allait chez le noble poète , il le trouvait souvent occupé à jouer avec un de ces oiseaux , qui était si jaloux des caresses de son maître , qu'il le mordait jusqu'au sang lorsqu'il le voyait les accorder à d'autres. Bvrou riait de ses petites colères qu'il regardait comme des preuves d'amitié. Il l'appelait Jenny , du nom de la personne qui le lui avait donné, et à laquelle il le comparait à cause de ses caprices et de ses malicieuses vengeances.
Dans le Siège de Corinthe, lord Byron a peut-être moins cherché à concentrer l'intérêt sur un seul personnage qu'à composer une succession de scènes et d'émotions touchantes et solennelles , dessinées au milieu du tumulte des terreurs et de la sauvage ivresse de la guerre. Les critiques ** ont trouvé que
* u janvier 1825. Il envoya le même jour les cinquante guinées du pari » M. Ilay.
"E<l. Kov.
SUR LORD BYRON, lvu.
quelques unes de ces oppositions étaientun peu ti'op contrastées, mais ils ont rendu justice à la magnificence de l'ensemble.
On ne saurait citer une scène de nuit plus belle que la description de celle qui précède le jour de l'assaut.
« Il est nuit; le disque argenté de la lune brille sur le Citlié- » ron; l'Océan déroule ses vagues d'azur; la voûte des cieux est » parsemée d'étoiles semblables à des îles de lumière au milieu » d'un autre Océan suspendu sur nos têtes. Qui peut les contem- » pler , et rainener ses regards sur la terre, sans éprouver un » triste regret, et sans désirer des ailes pour prendre l'essor vers » ces clartés immortelles !
» Le calme régnait sur les flots dont l'écume ébranlait à peine » les cailloux du rivage, et dont le murmure ressemblait à celui » d'un ruisseau; les vents dormaient sur les vagues ; les banniè- » res cessaient de flotter ; et au-dessus des lances qu'elles entou- » raient de leurs plis affaissés, brillait le signe du croissant. '
» La voix des sentinelles troublait seule par intervalles le si- « lence; parfois aussi le coursier faisait efitendre ses fiers hen- » nissemens répétés par l'écho des collines. Mais un murmui'e » sourd, semblable au fi'émissement du feuillage, s'éleva dans » le camp réveillé tout-à-coup. C'était la voix du muezzin qui » invitait l'armée à la prière de minuit. Cette voix retcniit » comme les accens solennels et mélancoliques d'un génie. Tels » des sons vagues et prolongés s'échappent d'une harpe solitaire » dont les cordes sont rencontrées par le souffle des vents. Elle » parut aux guerriers de Corinthe le cri prophétique de leur dé- » faite; les assiégeans eux-mêmes frémirent, comme frappés » d'un de ces pressentimens inexplicables qui saisissent soudain » le cœur, le glacent d'effroi, et le font bientôt palpiter avec » violence , honteux de sa terreur involontaire. C'est ainsi que » le glas de la cloche vous fait tressaillir alors qu'elle n'annonce » que la pompe funèbre d'un inconnu; etc. »
Le coucher du soleil à Athènes, dans le troisième chant du Corsaire, est seul comparable à ce morceau.
Le spectacle des chiens se x-epaissant de cadavres sous les murs de Corinthe a quelque chose de- trop horrible peut-être. Ces vers,
And their while (itsks crolched o'er the whiter shxutl
As it slipped thro' their Jaws, when their edge grew dull,
Etc. .etc.,
rvin ESSAI
pourraient servir de pendant à ceux où le Dante fait ronger la tête de l'archevêque Ruggieri par Ugolin. Racine a dit :
Un horrible mélanj^e D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorans se disputaient entre eux *.
Quelques uns de ces hommes aujourd'hui si communs en Angleterre**, qui cherchent partout de criminelles intentions, se sont écriés que lord Byron a voulu consacrer l'adultère et l'inceste, en choisissant l'histoire tragique de Parisina pour le sujet d'un poème. La Phèdre de Racine ne trouverait pas grâce auprès de ces censeurs scrupuleux. Parisina est peut être le plus fini des ouvrages de lord Byron, celui où l'on admire davantage le sentiment exquis du beau. Ce n'est plus ici un drame de terreur , mais un drame de pitié.
II y a encore plus de mélancolie que de volupté dans cette ravissante exposition', où le crépuscule est peint avec toute la douceur de ses teintes. Le jugement et la condamnation des deux coupables, la défense hardie, fière et cependant modeste du fils, la muette douleur de la fatale beauté; tous ces détails sont traités avec une sensibilité et un talent admirables.
Ilad Iter eye in sorrow wept A thousand warriors forih had leapt , A thousand swords had sheathlcss shone.
And made her quarrel all their own.
Ces vers sont peut-être la réminiscence d'un passage de l'éloquent adversaire de la révolution française. Parlant de cette malheureuse reine complètement justifiée , récemment encore, par l'amie dont on avait aussi calomnié les scntimens ***, Burke s'écrie :
« Je ne songeais guère, en la voyant obtenir ajuste titre tant de respect, d'enthousiasme et d'amour respecttieux, qu'elle serait jamais obligée d'employer contre l'infortune l'antidote cache au fond de son cœur. Je ne songeais guère que je vivrais assez pour voir tant de disgraces l'accabler au milieu d'ime nation
* Gomedenl canes carnes Jesabel , IV liber Regum. ch. IX. ver. 36.
* ' Lettre à Murray.
*** Publication des Mcm )ires de niadanip Canipan.
SUR LORD BYRON. mx
de braves, d'hommes d'honneur, et de gentilshommes fidèles. J'aurais cru que dix mille épées seraient sorties de leurs fourreaux pour punir même un regard d'outrage. » Dans ces vers sur Parisina,
And those who saw , it did surprise Such drops could full from human eyes !
on retrouve la pensée d'un auti'e écrivain éloquent comme Burke, et poète comme lord Byron :
tt Et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contenaient les yeux des rois. » ( Chateaubriand. )
Mais ce qu'il y a de supérieur dans le poème de Parisina , c est l'exécution de la terrible sentence. Ici tout est grand et solennel, parce que tout est simplement conçu et simplement écrit. Le goût a rejeté l'inutile pompe du langage; etjamais poésie ne fut plus pathétique.
« Les cloches balancées dans la tour du couvent font entendre !> ces sons prolongés et lamentables qui agitent df-uloureusemcnt » tous les cœurs. Déjà on chante l'hymne composée pour les ha- » bitans du tombeau, et pour ceux qui doivent bientôt v des- » cendre. C'est pour l'âme d'un homme qui va périr quereten- » tissent les cloches lugubres et les chants de mort : il est près du » terme de ses jours , les genoux fléchis aux pieds d'un moine , » sur la terre nue et froide. Odouleurl l'échafaud esi devant lui j » les gardes l'environnent, et le bourreau, le bras nu, se tenant » prêt à frapper un coup prompt et sûr, examine le tranchant de » la hache. La foule accourt, et vient voir dans une muette tcr- » reur le fils recevant le trépas par ordre du père.
» C'était un beau soir d'été ; les derniers ravons du soleil tom- » bèrent sur la tête de Hugo, lorsque terminant ses tristes aveux, » et déplorant sa destinée avec l'accent du repentir, il se baissait » pour entendre de la bouche de l'homme de Dieu les paroles » sacrées qui ont le pouvoir d'effacer les souillures du crime : ce » fut dans ce moment que les feux de l'astre du jour éclairèrent I) les boucles pendantes de sa noire chevelure; mais ce fut sur- » tout sur la hache homicide que viut se réfléchir cette lumière, » telle qu'un éclair menaçant. »
A la fin de cette année ^ lord Byron fut le père d'une fille ; mais la naissance de ce gage d'amour conjugal, qui aurait dû cimenter la félicité des deux époux , fut suivie de leur séparation.
j.x ESSAI
All milieu des fabuleuses explications de cette rupture, il es^t difficile d'en démêler la véritable cause. Il paraît cependant que la jalousie de lady Byron eut de trop justes motifs de plainte. On prétend même qu'une rivale avait été introduite auprès d'elle, pendant sa grossesse, par son volage époux, qui, habitué malheureusement aux mœurs relâchées de l'Orient, ne savait point borner sa tendresse à un seul objet. La part qu'il avait prise à la direction du théâtre de Drury-Lane ne pouvait aussi que l'entourer d'un cortège dont sa belle et chaste compagne devait au moins s'inquiéter.
Des ennemis habiles, et même d'officieux amis , s'empressèrent déjouer un rôle indiscret dans cette division domestique. Les débats d'un procès achevèrent de mettre le public dans une espèce de confidence. Les erreurs de ceux que leurs talens ont élevés au-dessus du vulgaire ne sont pas aisément oubliées parla médiocrité jalouse.
Les journaux anglais , accoutumés à amuser leurs lecteurs des procès nombreux en adultère; car en France un mari trompé se lait, en Angleterre il plaide j les journaux s'emparèrent de cette querelle conjugale, se déclarant tous contre le mari, excepté V Examinateur ^ rédigé par Leigh Hunt. Byron se vit comparé à Néron , à Apicius, à Epicure, à Caligula, à Héliogabale^ à Henri y III, \& Barbe-Bleue des rois; enfin au prince régent, que le poète lui-même avait flétri d'une sanglante épigramme au sujet de sa conduite immorale, et de ses torts euvers la princesse son épouse. Pour justifier tous ces noms, il fallut inventer les détails d'une dispute de ménage : on mit en scène une mistress Mardyn , actrice peut-être fort sage , mais qu'on fit siffler au théâtre , comme la cause des malheurs de ladv Bvron.
Lord Byron eut à lutter contre une véritable persécution; il nous l'apprend lui-même, aimant à faire allusion à ses chagrins particuliers dans les digressions de tous ses poèmes.
« Ici la calonuiie , écumant de rage, m'accusait à haute voix; » là de lâches envieux prononçaient mon nom à voix basse , et » distillaient leur venin le plus subtil : gens à deux visages, don t )) l'œil significatif interprète le silence, et qui, par un geste ou » par un hypocrite soupir , communiquent au cercle des oisifs » leur médisance muette*. »
"ChildeHi.iold. ri), iv.
SUR LORD BYRON. lxi
Enfin uneligue de femmes se forma contre le poète au nom de la morale, de la religion et de l'honneur national. Ces belles insulaires avaient à venger des injures adressées aux nymphes de la Taraiise en général ; elles n'avaient point pardonné sans doute les vers où , donnant la pomme de la beauté aux vierges de l'Ibérie, Harold s'écriait :
« Qui irait chercher les pâles beautés du nord ? qu'elles me » paraissent ici fades et languissantes * I •->
Vainement lord Byron implora sa grâce d'une épouse offensée , vainement les tendres caresses d'une fille au berceau plaidèrent pour un père au désespoir; le divorce eut lieu. Le noble lord prit soudain la résolution de s'exiler d'une patrie qui ne lui offrait plus que d'amers souvenirs. Sa dignité blessée ne se vengea^ contre celle qu'il accusait d'avoir empoisonné lady Byron de ses conseils ** , que par une satire pleine de fiel , mais qui lui fait peu d'honneur. Heureusement il a laissé aussi à la postérité un plus noble mouvunent de ses regrets , dans l'élégie touchante de ses adieux , qui faisait dire à madame de Staël : « Je voudi'ais avoir été malheureuse comme lady Byron , et avoir inspiré à son époux les vers qu'il a faits pour elle ***. »
« Adieu! et si c'est pour toujours, pour toujours encore » adieu I Tu refuses eu vain de me pardonner; jamais mou cœur » ne se révoltera contre toi. Que ne peut-il s'ouvrir à tes yeux , » ce cœur sur lequel tu as si souvent reposé ta tète , alors que » tu goûtais ce paisible sommeil que tu ne connaîtras plus I Que
"Premier chant deChilde-HaroId.
** Esquisse d' une vie privée , dirigée contre mistress Charlment, dame de compagnie de laJy Byron.
•'• Lord Byron a^oue dans les Conversations s' è\.re une fois emporté contre sa femme. Un jour qu'il avait de l'humeur, lady Byron, s'approchant, lui demanda:! Byron, am 1 in your way?Bvron , est-ce que je vous gène?... — Damnably. — Diablement , répondit-il ( damnablement ). » Il faut avouer que ce tort serait bien léger s'il était seul; car il peut arriver aux meilleurs maris du ir.onde d'avoir de l'humeur et de brusquer leurs femmes. Lord Byron reproche à la sienne dans le Don Juan et les Conversations quelques ridicules. Elle avait entre autres à ses veux celui de faire le bel esprit. (Nous avons traduit deux pièces de vers de lady Bvron dans les Mélanges. ) Elle se faisait aussi des idées d'avance sur les gens, et ne revenait jamais sur ce qu'elle avait dit. Si jamais les Mémoires paraissent , malgré M. Moore et la famille de Byron , on y trouvera la véritable explication de tous ces désordres domestiques dont Byron riait et gémissait tour à tour.
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» ne peut-il te dévoiler ses plus secrètes pensées! Peut-être » avouerais-tu enfin qu'il y eut de l'injustice à le mépriser ainsi I
» Nous vivrons éloignés, chaque jour nous l'éveillera sur » une couche veuve et solitaire. Quand tu voudras te consoler » avec ta fille j quand ses premiers accens frapperont ton oreille, » lui apprendras-tu à dii'c : « Mon père I « quoiqu'elle ne doive » jamais recevoir ses caresses ! Quand ses petites mains te pres- •» seront, quand ses lèvres iront chercher les tiennes, penseà celui » qui fera toujours des vœux pour ton bonheur... Et si les traits » de notre enfant ressemblent à ceux de l'époux que tu ne dois » plus revoir, ton cœur, fidèle encore, palpitera pour raoil.. »
Le début du troisième chant de Childe-Harold et les stances qui le terminent attestent aussi l'inconsolable douleur d'un poète condamné , si jeune encore , à pleurer sa femme vivante et sa fille qui grandit sans connaître son père.
« Ressembleras- tu à ta mère , ô ma tendre enfant , Ada , sevde » fille de mon cœur , seul espoir de ma maison I Lorsque je » contemplai pour la dernière fois l'azur de tes yeux célestes , je » reçus ton doux sourire et te dis adieu... Je m'éloigne encore » de toi... j mais aujourd'hui c'est sans espérance... »
« O ma fille I ce chant commença avec ton nom; c'est encore » avec ton nom , chère Ada , que je le terminerai. Je ne puis te » voir ni t'entendre ; mais jamais père ne s'identifia comme moi » avec sa fille. Tu seras l'anVie qui consolera mon ombre après la » fuite des années. Tu ne dois jamais revoir les traits de ton père ; » mais ma voix retentira dans tes rêves à venir , et parviendra » jusqu'à ton cœur, lorsque le mien sera glacé par la mort. » Tu entendras encore cette voix paternelle s'échapper de ma » tombe pour te parler de mon amour. »
« Développer ta jeune intelligence , éjiier ton premier sou- )) rire, suivre les progrès de ton enfance, te voir comprendre » peu à peu les objets qui sont encore des merveilles pour loi , » te bercer légèrement sur mes genoux , et imprimer sur tt>s
SUR LORD BYRON. lxui
» lèvres le baiser d'un père; sans cloute que ces tendres soins » n'étaient point faits pour moi... Hélas! ils auraieut charmé » mon cœur... au milieu des malheurs qui l'affligent , je sens » une émotion vague et indéfinissable , mais que je crois rccon- » naître pour l'expression de ce besoin.
» Ahl quand même la haine te serait prescrite comme un de- » voir, tout m'assure que tu m'aimeras j en vain te serait-il dé- X fendu de prononcer mon nom comme s'il était un de ces mots » sinistres, présage de malheur et de honte, tout me dit que tu » m'aimeras encore après que la mort nous aura séparés; en vain » voudrait-on exprimer de tes veines tout le sang que te trans- » mit ton père , tu tiendrais à ce sang plus qu'à la vie , et tu ne » pourrais cesser de m'aimer.
» Enfant de l'amour , tu naquis cependant au miheu des tran- » ses de la douleur , et tu fus nourrie d'amertume ; tels furent » les élémens du cœur de ton père, et tels sont aussi les tiens; » mais le feu qui entretient ta vie sera plus tempéré , et l'espé- » rance embellira tes jours. Paix au berceau où ton enfance re- » pose ! Des plaines de la mer et de la cime des monts , qui sont » tour à tour mon asile , je voudrais t'envoyer toutes les béné- » dictions que tu aurais appelées sur ton père, s'il avait pu res- » ter toujours auprès de toi. »
Le noble exilé traversa rapidement la France pour visiter le théâtre de la dernière guerre , où ses rivaux , sir W. Scott * et Southey **, étaient, comme lui , allés chercher des inspirations moins heureuses que les siennes quoique plus nationales. De la Belgique, lord Byron se rendit à Coblentz , suivit le PJiin jusqu'à Bale , et de Baie vint à Clarens , sur le lac de Genève , par Soleure et Morat; la pyramide d'ossemens , terrible trophée de la défaite des Bourguignons en 1476 , existait encore en partie dans ce dernier lieu. L'auteur de Childe-Harold s'empara de quelques débris de ce monument , pour les conserver , dit-il , avec soin. Il s'indigna de voir les postillons suisses enlever comme
* La Bataille de Tf'alertoo , [loème.
"' Pèlerinage du poète à Waterloo.
Lxiv ESSAI
lui ces gages de la victoire de leurs ancêtres , mais pour des usages plus proliines : ces ossemens, blanchis par trois siècles, ser- . valent à faire des manches de couteau! Ce fait nous rappelle la description du champ de Waterloo , par le romanciei'-historien qui y vit la dépouille de nos braves mise aussi à prix d'argent pour aller orner le cabinet de l'antiquaire , ou figurer parmi les ustensiles grossiers du paysan et du soldat montagnard *.
Clarens , terre classique pour les enthousiastes de Rousseau, fut quelque temps la résidence du poète , dont l'imagination y évoqua plusieurs fois les ombres de Saint-Preux et de Julie. Le même sentiment qui lui avait fait traverser à la nage le détroit d'Abydos , lui fit parcourir le lac de Genève.
« J'eus le bonheur, nous dit-il, de me rendre de la Meillerie à Saint-Giugo, par un temps d'orage qui ajoutait à l'impression de tous les objets environuans , malgré le danger que courait notre petit bateau. Grâces à un hasard que je ne regrettai pas, nous étions dans cette partie du lac où Rousseau amena le bateau de Saint-Preux et de madame deWolmar, pendant une tempête. Eu abordant à Saint-Gingo, nous trouvâmes que la violence du vent avait abattu quelques vieux châtaigniers au pied des montagnes. C'est sur la hauteur que s'élève une habitation appelée le Château de Clarens. Les coteaux sont couverts de vignobles , entrecoupés de quelques charmans bocages , dont l'un était jadis appelé le bosquet de Julie, et en conserve le nom. Ce nom lui survit depuis que le brutal égoïsme des misérables frelons d'une superstition odieuse, a remj)lacé par des ceps de vigne cet ombrage sacré. Rousseau n'a pas été heureux dans la conservation des localités où il avait placé les créations de son génie. Le prieur du grand Saint-Bernard a détruit une partie de SCS arbres pour garnir son cellier de quelques tonneaux de plus , et Bonaparte aplanit une partie des rochers de la Meillerie, pour améliorer la route du Simplon. La route est excellente; mais je ne puis applaudir à la remarque que j'entendis faire ** : que « la route vaut mieux que les souvenirs. » Nous sommes fâchés que cet enthousiasme pour Rousseau ait mis dans la bouche de lord Byron des paroles si sévères contre ces pieux
* Lettres de Paul. Sir W. Scoll a vu une cuirasse de la Garde employée comme marmite par un montagnard.
•* Par M. Rocca , le mari anon^me de madame de Staël.
SUR LORD BYRON. i.xv
cénobites qui ont choisi un poste aussi pijrilleux pour remplir les saints devoirs de la charité évangélique. Les moines del'abbayede Newstead, que ses ancêtres chassèrent de leurs possessions, étaient peut-être des frelons dans la ruche; mais la révolution elle-même respecta l'asile de ceux qui ont même su, pourrait-on dire, enflammer de leur zèle de charité ces animaux dociles et sagacieux, compagnons de leurs périls. Peut-être la jN^ouvelle Héloïse étaitelle d'ailleurs ignorée des religieux de l'hospice : mais leur dévouement vaut toute la science des ministres anglicans. Il est vrai que Byron n'a jamais non plus été dupe de la prétendue moralité de ceux-ci.
Malheureusement lord Byron fut presque complice d'un autre outrage adressé à ces bons pères. Lorsqu'il visita le prieur de Saint-Bernard, à Chamouny, avec quelques uns de ses compatriotes , ou leur présenta l'album du couvent pour y inscrire leurs noms, et Percy Bysshe Shelley*, ami particulier de sa seigneurie, ajouta au sien, en caractères grecs, l'audacieuse épithète d'AÔEo;, Athée.
Ce fut Southey qui dénonça le premier ce blasphème , que les moines , simples comme les apôtres , n'avaient pas encore compris.
De Clarens , lord Byron fit des excursions dans toute la Suisse; les caprices de son humeur apprirent bientôt aux Genevois qu'ils avaient parmi eux un poète non moins bizarre que le fut jadis le malheureux auteur d'Emile. On prétend que lord Bvron désertait tout-à-coup sa maison, oubliant qu'il avait des hôtes invités par lui-même ; une autre fois , au milieu d'un cercle , le contact des hommes l'effarouchait soudain, et il disparaissait pour ne plus revenir**.
11 trouva cependant à Copet une âme qui sut comprendre la sienne. Le souvenir de l'hospitalité qu'il reçut de madame de Staël ne l'a jamais quitté. Plusieurs fois il a exprimé tout son enthousiasme pour celle qu'il associe aux plus grands noms.
« Au milieu des tableaux sublimes du lac Léman , dit-il , mon
" Auteur de la reine Mab , de Promcthée, etc.
** MM. Pictet et Bonstetten étaient les Genevois qu'il voyait le plus souvent. Il trouvait d'ailleurs à la société genevoise le ridicule du pédantisme et appelait Genève la ville bat-bleu.
Lxvi ESSAI
» plus grand bonheur fut de pouvoir y admirer les aimables ver- 1) tus de l'incomparable Corinne*. »
On ne sera pas fâché sans doute de connaître quelles furent les premières impressions de lord Byron , quand le sublime spectacle de la Suisse s'offrit à ses regards. L'extrait de son journal que l'on va lire n'est que le croquis d'un de ces riches paysages si brillans dans ses vers ; mais l'on aime à mettre les ébauches des grands peintres à côté des tableaux dont leur pinceau a depuis disposé les groupes et coloré les images**.
« Septembre ^2, 1816. — Parti de Thunn dans un bateau qui nous a fait traverser le lac en trois heures ; le lac peu étendu , mais les rives belles; rochers jusqu'à l'extrême plage. — Débarqué à Newhouse ; passé Interlachen ; — succession de sites audessus de toute description ; — inscription sur un rocher : deux frères; l'un assassina l'autre ; — juste le lieu pour un tel crime. — Après une variété de détours, arrivé à un énorme rocher au pied de la montagne (le Jungfrau). — Glaciers. -— Torrens ; l'un de ceux-ci forme une chute visible de neuf cents pieds. — Halte chez le curé. — Parti pour voir la vallée. — Entendu une avalanche tomber comme le tonnerre. — Glaciers énormes. — Orage. — Tonneri-e, éclairs, grêle. — Spectacle d'une beauté parfaite. — Le torrent bondissant sur les rochers ressemblait aux crins flottans d'un grand coursier blanc , — tel qu'on se figure le cheval pâle sur lequel est montée la Mort dans l'Apoca-
"^ Corinne n'est pas restée en arrière dans son admiration pour le poète. 0 Le piquant, l'originalité , l'imagination, voilà ce qui lui plaisait avant tout, dit madame de Necker de Saussure ; voilà ce qui donnait de l'élan à son esprit , des ailes à son génie. >
» . . .Voilà pourquoi certains auteurs étrangers l'enclianlaient si fort. Lord Byron en particulier avait pour elle une valeur inépuisable. Il mettait en jeu toute son imagination , et elle écrivait de nouveau sur les conceptions de ce poète. Convenez que votre liichard Cœur-de-Lion sera un Lara, lui dis-je une fois. Peut-ùlre , me répondit-elle en souriant ; mais je vous promets que personne au monde ne s'en doutera. En effet, elle n'a jamais rien imité, mais des germes inaperçus se développaient chez elle sous une forme originale, etc., etc.
i> René, l'épisode de Velleda dans tes Martyrs, \a scène de l'enterrement dans l'Antiquaire, et les premiers poèmes de lord lîyron , lui ont causé des émotions inexprimables, et ont pour un temps renouvelé son existence. »
( I\'otice sur tes écrits et le caractère de madame de Staël. )
•* Vovez Manfred sur le Jungfrau.
SUR LORD BYRON. lxvii
lypse. — Ce n'est ni vapeur ni eau , mais quelque chose entre les deux. — L'immense hauteur lui donne une ondulation, ici plus étendue , là plus condensée ; — effet merveilleux impossible à décrii'e.
» Septembre 23. — Gravi le Wringen. La Dent d'argent brillait d'un côté, comme la vertu; de l'autre s'élevaient les nuages du vallon tournant sur eux-mêmes en précipices perpendiculaires , tels que l'écume de l'Océan des enfers pendant la marée haute. — C'était un abîme blanc et couleur de soufre d'une incomnaensurable profondeur en apparence. Le côté par lequel nous gravîmes n'était pas si effrayant; mais, parvenus au sommet, nos yeux dominèrent une mer de vapeurs qui se brisait contre le roc sur lequel nous étions.
» Arrivé au Grindehvald ; — montés à pied jusqu'au plus haut glacier. — Crépuscule. — Mais clarté distincte et très belle. — Glacier, semblable à une tempête glacée. — Lumière des étoiles admirable. — Tout ce jour a été aussi beau que celui où le paradis fut créé. — Traversé des bois entiers de pins flétris. — Flétris entièrement. — Troncs sans feuilles et sans vie; effet d'un seul hiver ! etc. »
Mais tout le charme de ces lieux ne put fixer long-temps l'esprit inquiet du noble lord, qui descendit des Alpes dans la belle Italie.
Privée peut-être * pour toujours de revoir le poète , l'Angleterre reçut avec plus d'enthousiasme encore les productions de son exil volontaire. La Monodie de Sheridan fut accueillie avec acclamation au théâtre; mais le Prisonnier de Chillon fut lu et relu avec transport dans la solitude comme la plus pure de toutes ses conceptions. Ce poème moins pompeux, moins riche d'images que ceux qui l'avaient précédé, respire la simplicité touchante du poète des lacs**, quand son âme contemplative se complaît dans la mélancolie et les sentimens tendres.
La mort du plus jeune des martyrs, les émotions de celui qui survit , l'épisode de l'oiseau que son imagination lui fait prendre d'abord pour l'àme du dernier de ses frères; le moment oii il
* Ecrit avant sa mort.
** Wordsworth dont nous parlons longuement dans noire Voyage en Angleterre. Ruth , Michel, les Deux Frères, et quelques épisodes de l'excursion , justifient ce rapprochement.
Lxviii ESSAI
peut jeter un regard sur le lac et les montagnes , la fin de s:« captivité, tout dans le Prisonnier de Chillon appelle puissamment la sympathie des lecteurs.
Ce fut aussi de la Suisse que lord Byron envoya à Londres la continuation de Cliilde-Harold.
Ce troisième chant reproduit avec plus d'originalité encore la poésie énergique des deux premiers. Mais ici lord Byron , rival encoi'e de WordsAvorth , a ouvert son âme avec plus d'abandon aux inspirations de la nature; il est sublime comme elle dans la partie descriptive du Pèlerinage. Ici Harold paraît moins souvent et Byron davantage. Il nous conduit dans des lieux qui nous intéressent par leur association av^ec l'histoire de nos jours; au nom de Waterloo l'Europe tressaille! C'est pour verser des larmes sur la tombe d'un ami , c'est pour expier par cet hommage une injure faite à son père , que lord Byron est venu visiter cette plaine , « tombeau de la France, et fouler » aux pieds la poussière d'un empire. » Ce n'est point la bataille qu'il nous déci-it comme le barde d'Ecosse ou comme le Lauréat; il nous dépeint Bruxelles au milieu d'une fête au moment où. le canon fait retentir son sinistre signal ; il nous transporte tout-à-coup au soir du ten-ible jour, lorsqu'il n'existe plus un seul de ces officiers qui naguère n'étaient occupés qu'à jouir du bal et à conquérir les cœurs de la beauté ; enfin , traversant un plus grand intervalle , il nous montre les moissons, fécondées par la pluie de sang de la guerre , et le tableau de cette abondance et de ce calme nous fait vivement sentir combien nos plus grands débats sont peu de chose en présence du pouvoir de la nature qui en efface bientôt jusqu'aux moindres vestiges.
Le principal acteur du grand spectacle dont Waterloo fut témoin n'est pas oublié : « C'est là que l'aigle prit son dernier essor et fondit sur ses ennemis; mais la flèche des nations abat soudain l'oiseau orgueilleux qui traîne après lui quelques annaux brisés de la chaîne du monde. » Considérant les grands évenemens de i8i5 comme homme et non comme Anglais, lord Byron s'est attiré le reproche d'avoir voulu flétrir la gloire de sa patrie. Il n'a pas même daigné nommer le général que l'Angleterre appelle soti Turennc ; Byron n'a jamais vu dans ce général qu'une intelligence bornée : mais , d'ailleurs , à ses yeux , il a ici le tort d'etre un ministre d'oppression. Admirateur des lauriers
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cueillis à Marathon , et du trophée élevé à la liberté helvétique dans les champs de Morat , le poète n'a vu dans les vainqueurs de Waterloo que des esclaves stipendiés combattant contre un usurpateur pour consolider la tyrannie de leurs maîtres. De Waterloo, Byron pensait se rendre à Paris j a mais ]& Sainte- Alliance v était, dit-il, je ne m'y serais pas trouvé à l'aise. »
Le poète dit adieu au théâtre des combats pour contempler le tableau de la nature ; il s'égare sur les bords du Rhin , et nous fait admirer ce fleuve imposant et les lieux enchanteurs qu'il arrose ; l'onde qui se déroule entre des coteaux chers au dieu du nectar, les rians vallons , le vert feuillage des arbres , les rochers, les villes éparses , « et surtout ces châteaux solitaires qui semblent dire tristement adieu au vovageur; le lierre tapisse leurs murs grisâtres; leurs ruines sont revêtues d'un manteau de verdure, w Après avoir salué la tombe de notre brave Marceau, «champion désintéressé de la liberté *, 5) et les plaines glorieuses de Morat, le poète s'enfonce dans les Alpes pour y chercher un spectacle plus sauvage et plus conforme aux goùfs de celui qui se réfugie dans la solitude, «pour y réveiller dans son âme des pensées oubliées un moment, mais toujours chéries. »
Ferney et Lausanne lui rappellent Voltaire et Gibbon, qui obtiennent tous deux l'hommage de sa muse; mais c'est surtout le souvenir de Rousseau qui l'inspire à Clarens, à Vevay, à la Meillerie , et dans tous les lieux consacrés par la Nouvelle Hé- Idise. Après y avoir mêlé la voix de ses douleurs aux raugissemens d'une tempête , il se calme avec la nature.
«Limpide Léman! le contraste de ton lac paisible avec le » monde orageux au milieu duquel j'ai vécu, m'avertit d'aban- » donner les vagues de la terre pour une onde plus puie. La )) voile de la nacelle dans laquelle je parcoin-s ta surface polie » semble une aile silencieuse qui me détache d'une vie bruyante; » j'aimais jadis les mugissemens de l'Océan furieux ; mais ton » doux murmure m'attendiùt comme la voix d'une sœur qui nie y> reprocherait d'avoir trop aimé de sauvages plaisirs. »
Tels sont les principaux traits du troisième chant de ce voyage poétique dont l'Italie doit fournir les derniei-s tableaux. Mais en
*« Il avait conservé , dit-il , la candeur de son âme, el les hommes pleurèrent sur lui . Ji>
Lxx ESSAI
suivant l'ordre des dates, il nous faut d'abord parler du poème dramatique de Manfred , dont l'action se passe dans les majestueuses solitudes des Alpes.
Le fameux Goethe , trop grand pour être jaloux d'aucune gloire contemporaine , a peut-être eu tort de réclamer dans un journal d'Allemagne l'idée originale de Manfred. Lord Byi'on a répondu en dédiant sa dernière tragédie à l'auteur de Faust. La prétention de Goethe sen'ible d'autant plus extraordinaire qu'un auteur anglais * a été évidemment mis à contribution par lui ^our le sujet et pour plusieurs détails de son drame bizai're. On trouve entre autres dans la tragédie de Marlowe l'apparition d'Hélène de Troie, et les vers que lui adresse l'amoureux sorcier prouvent, avec beaucoup d'autres passages, que ce contemporain de Shakspeare mérite d'être lu par les poètes :
« Est-ce là celle pour qui mille vaisseaux couvrirent la mer, et qui fut cause de l'incendie de cette Ilion dont les touis se perdaient dans les nues ? Tendre Hélène , rends-moi immortel par un baiser I — Tes lèvres attirent toute mon âme ! Viens , Hélène, je ne saurais plus m'éloigner de toi. — Le ciel luimême est sur tes lèvres ', tout ce qui n'est pas Hélène n'est que méprisable. Oh ! tu es plus belle que le soir d'un jour pur paré de la' beauté de mille étoiles^ tu es plus aimable que le monarque des cieux dans les bras de la voluptueuse Aréthuse. »
Mais ni dans le Faust de Marlowe , ni dans celui de Goethe , on ne trouve rien qui puisse ravir à Blanfred le mérite del'ori-' ginalité. Nous pencherions plutôt vers l'opinion des critiques à qui le Prométhée d'Eschyle a paru un modèle plus direct de ce poème.
MarloAve , Goethe et Byron ont conçu la même idée des communications de l'homme avec le monde invisible ; mais Byron seul l'a traitée d'une manière sérieuse et solennelle. Marlowe et Goethe en ont plus souvent tiré des scènes burlesques. Leur Faust possède de grands attributs; mais il n'y a qu'indécision et inconstance dans son âme. Il est souvent en contradiction avec lui-même , parcequ'il a conserve le cœur d'un enthousiaste avec la tête d'un sceptiqiie. S'il aspire au sublime, c'est pour redevenir bientôt, dans ses opinions et ses actes coupables, l'instrument docile et vil quelquefois de Méphistophélès. Le caractère
* The tragical hisiory of doclor Faust hy Mtuluwc.
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de Manfred est plus fiei-, plus graud, plus tragique. Sa dignité u'est jamais compromise.il ne reconnaît d'autre puissance supérieure que celle de son implacable remords.
Rien n'est plus terrible que la lutte de cette noble intelligence contre ses propres pensées ', elle n'a été douée d'une énergie surnaturelle que pour être capable de soulïi'ir davantage et de souffrir plus long-temps. Son désespoir ressemble à un véritable suicide de l'âme.
Ces deux pièces ne diffèrent pas moins parle plan, les détails, et surtout par les impressions qu'elles laissent.
Quant à l'action, elle est à peu près nulle dans Man/red, parce que tout se rapporte à un seul caractère qui n'est en présence que de ses souvenirs et des fantômes qu'il évoque; le critique Jeffrey remarque que ces personnages du monde immatéi'iel ne sont guère qu'une espèce de chœur- Manfred est réellement le seul acteur, et ses souffrances sont toute la pièce. Je ne sais si l'on admettra l'apologie de l'obscurité de cette production originale. Cette obscurité^ selon Jeffrey, fait partie de sa grandeur; et le lointain vaporeux dans lequel se perdent certains évènemens , a été habilement imaginé pour ajouter à la majesté des premiers plans du tableau , accroître la curiosité, et inspirer une mystérieuse terreur.
Nous admirerons plus volontiers, avec le même critique, la magie poétique par laquelle lord Byrou a su personnifier de véritables abstractions métaphysiques et ces existences merveilleuses qui rappellent les créations de Prospero*.
Dans Maîifred lord Byron donne des formes visibles à ses sentimens , à ses idées , pour pouvoir mieux les saisir et les contempler dans son enthousiasme. La nature inanimée ne suffit plus à la passion exaltée de son âme : la fée des Alpes, qui semble une émanation de l'écume lumineuse de la cataracte , est un de ces symboles poétiques dignes de rivaliser avec les évocations brillantes de la mvthologie de l'Orient.
Mais ce qui frappe surtout dans Manfred, c'est l'hommage rendu à cette existence supérieure , proclamée par le vénérable abbé de Saint-Maurice, fort de sa foi et de sa charité. On a cru y reconnaître une tendance au manichéisme; mais le triomphe dubon principe est un aveu précieux pour la morale et la leligion.
* Sliahspearc. La Tempête.
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Il était pennis de se flatter que l'âme du poète, écartant peu à peu les images dont elle avait jusqu'alors été enveloppée, se montrerait avec une majesté moins sombre. Ce n'est plus ici une aveugle fatalité qui a précipité le héros dans le malheur et le crime; mais l'abus des dons précieux de son intelligence, l'égarement de ses passions ;, et l'orgueil surtout , qui perdit les anges. Lord Byron reconnaît des devoirs tracés à l'homme, des limites qu'il lui était défendu de franchir. Comme notre premier père, Manfred a osé dérober les fruits de l'arbre de la science. Son désespoir est criminel, mais on sent que cette âme puissante pourrait encore redevenir digne de sa céleste origine :
Yct shall rcascend Sel f raised , and repossess its native seat *>
Manfred est puni dans ce qu'il aime ; l'incertitude du bonheur d'Astarté fait son plus grand malheur , et quand il revoit son ombre , il la supplie de lui dire qu'elle jouit de la céleste félicité.
Say That I do bear'
The punishment for both. — Thai thou wilt be One of the blessed... etc **.
L'apparition de cette ombre bien-aimée est conçue avec le même sentiment religieux. Cette victime si jeune, si belle, moins coupable qu'égarée, ne se montre à nous que pour nous révéler la mort , la justice divine et l'éternité.
Goethe a composé son Faust en pensant aux universités allemandes; il lui est resté quelque chose de la poussière des bancs de l'école : son drame est plus remarquable parle caractère de Méphistophélès que par celui de Faust lui-même qui , tel qu'il est cependant, a bien aussi son originalité. Manfred est né, dans la solitude, au milieu des glaciers et des rochers de la Suisse : il a presque oublié les hommes. A force de s'identifier avec les scènes sublimes qu'il a devant les yeux, à force de vivre avec ses pensées ou avec les esprits , il ressemble à une de ces hautes montagnes, superbe, dominant tout ce qu'elle entoure, mais isolée et triste dans sa grandeur.
* '( Elle saura se relever elle-même et reprendre possession de sa céleste pairie. >• ** « Dis-moi que je suis puni pour toi ef pour moi , et que tu frrns partie du rhœur des bienheureux. •
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On aurait pu croire en vovant bientôt Beppo succéder à Man- Jred y que le génie de Bvron allait se rapetisser en Italie; mais toute la solennité et toute la grandeur de ce génie devait briller encore dans le quatrième chant de Childe-Harold , teraiiné à Rome, et dédié à Hobhouse, qui était venu rejoindre son noble ami à Venise , pour parcourir avec lui la patrie du Dante et de l'Arioste.
Ce quatrième chant offre les mêmes défauts que lesprécédensj absence presque continuelle de transitions, idées vagues, incohérentes, et quelquefois d'une obscurité impénétrable; mais des sentimens vifs et généreux, la puissance de la pensée réunie à la magie du style, émeuvent et enchaînent l'âme du lecteur. Qui n'y admirerait les lamentations sur Yenise , les rêveries qu'excitent dans le cœur du poète la tombe de Pétrarque , l'hommage qu'il rend au Tasse, au Dante , à l'Arioste, à tous les grands poètes de l'Italie; son enthousiasme pour les chefs-d'œuvre de l'art dans Florence et dans Rome ; le contraste de la sanglante bataille dont Thrasymène fut témoin , et du paysage charmant qu'offre aujourd'hui ce lac argenté; les horreurs de la cascade de Vélino , l'imposante enumeration des montagnes qu'a visitées le pèlerin, la description des grands monumens et des ruines de la ville éternelle , l'apostrophe terrible et pathétique à Némésis , près du temple des Furies , l'éloge funèbre de la princesse Charlotte, et ses adieux solennels à l'Océan; enfin la plus grande partie de ce chant est bien digne de l'enthousiasme qu'il a excité! Mais c'est surtout quand le noble pèlerin s'approche de la ville éternelle que l'on s'attend à de solennelles révélations de sa muse. Ici chaque pierre est un monument. Ce qui n'est plus que ruine est aussi sublime que ce qui a résisté aux ravages des siècles pour attester les grandes destinées du peuple-roi. La Grèce elle-même, avec toutes ses grâces naturelles et le cortège de ses illustrations , le cède en majesté à ce qui reste de Rome antique; son nom règne encore au loin sur les esprits des hommes , et , à l'aspect de ses augustes remparts, l'âme la plus froide éprouve « un sentiment romain; » c'est ici qu'elle conçoit le patriotisme converti en passion , et le génie lui-même moins fier de sa gloire individuelle que de sa patrie. Quand à ce premier enthousiasme succède la tristesse que fait naître l'abaissement de cette reine déchue, il v a encore de
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grandes pensées dans cette nouvelle émotion. En errant parmi ces décombres sacrés , on sent cjue la langue des hommes n'a pas de paroles assez imposantes pour exprimer le deuil du Capitole. Les gigantesques images qu'évoque le poète n'ont rien d'exagéré. Sa poésie est en harmonie avec le sublime spectacle qui l'entoure : c'est une intelligence supérieure qui récite l'hymne des douleurs de Rome :
« La Niobé des nations est devant vousprivée de ses enfanset de ses couronnes , sans voix pour dire ses infortunes! Ses mains flétries portent une urne vide dont la poussière sacrée est dispersée depuis long-temps. Le monument de Scipion ne contient plus ses cendres. Oui , les mausolées ne sont plus la demeure des héros. Peux-tu couler , antique fleuve du Tibre , près de ces déserts de marbre! soulève tes flots jaunâtres pour en couvrir comme d'un manteau les affronts de Rome! »
Ici se termine la séi'ie des principaux ouvrages sur lesquels principalement est fondée la renommée de lordByron en Angleterre et en Eui'ope. La plupart de ceux que nous allons examiner sont le résultat d'un autre système , d'une autre direction de sentimens et d'idées. Quelques reproches que le goût et la morale puissent adresser aux premièi-es créations de sa muse, il y a tant d'éclat et de force dans ses rêveries les plus irrégulières, tant de solennité dans ses plaintes contre le sort et la société, qu'on ne désespérait pas de le voir enfin revenir à des principes plus purs, à des croyances plus consolantes,
Ilis form had not yet lost All Ilis original ùrightncss , nor appeared Less than archangel ruined.
(Milton , Paradise Lost. )
0 Son aspect n'avait pas encore perdu toute sa splendeur divine , il était encore un archange , quoique déchu.»
Son scepticisme n'était point encore vuic froide raillerie. Il n'y a ni philosophie, ni charité, disions-nous avec ses admirateurs, dans ces condamnations amères et sans appel qu'on prodigue si souvent à la disposition involontaire d'une âme qui flotte dans le doute. Hélas ! les ombres et les spectres c[iii assiègent l'imagination de Bxron n'ont-ils donc jamais troublé la nôtre? Ne soyons pas aveugles aux éclairs fréquens qui percent les ténèbres dont
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il esl entouré. Reconnaissons que la sublime tristesse que lui inspirent les mystères de l'existence mortelle , est toujours mêlée à un désir de Tiramortalité et exprimée dans un langage digne du ciel *.
* Notice de la II« édit. de cette traduction. Nous reproduirons ici les vers de RI. de Lamartine. Cet illustre poète, qui a eu aussi des jours de doute, comme le prouve sa méditation du Désespoir ^ a imité souvent avec bonheur la manière et les passades de lord Byron. On reconnaîtra aussi des vers de Milton ci lés tout àTheure. C'est à l'auteur de Childe-Harold que M. de Lamartine adresse cette apostrophe :
Toi y dont le monde encore ignore le rrai nom ,
Esprit mvsiérieux , mortel . an»e , démon .
Qui que tu sois , Bvron , bon ou mauTais génie ,
J'aime de les coneeris la sauvage harmonie ,
Comme j'aime le bruit de la foudre et des vents , '
Se mêlant dans forage à la \oix des torrents.
La nuit est ton séjour, l'horreur esl ton domaine:
L'aigle , roi des déserls , dédaigne ainsi la plaine ;
Il ne Teut, comme toî , que des rocs escarpés
Que rbÏTer a blanchis , que la foudre a frappes ,
Des rivages couverts des débris du naufrage ,
Ou des champs tout noircis des rotes du carnage ;
El tandis que Toiseïu qui chante ses douleurs ^
Bâiit au bord des eaux son nid parmi les (leurs ,
Lui des^riomuiels d'Athos franchit l'iiorril'le cime ,
Suspend aux flancs des monis son aire sur l'abîme ;
£t là, seul, entouré de membres palpitans,
De rochers , de sang noir sans cesse dégoultans ,
Trouvant sa volupté dans les cris de sa proie , Bercé par la tempête il s'endort dans sa joie. Et loi , Byron y semblable à ce brigand des airs . Les cris du désespoir sont tes plus doux coneeris . Le mal est ton spectacle et l'homme est la victime. Ton œil , comme Satan , a mesuré l'abime; £t ton âmcy plongeant loin du jour et de Dieu , A dit à Tempérance un éternel adieu.
Comme lui maintenant régnant dans les ténèbres. Ton génie invincible éclale en chants funèbres. Il triomphe , et ta voîx , sur un mode infernal , Chante Thymne de gloire au sombre dieu du mal.
Ahi si jamais ton luth , amolli par les pleurs , Soupirait sous tes doigts Thymne de te» douleurs Ou si , du sein profond des ombres éteruelïes, Comme un ange tombé tu secouais tes ailes, £t . prenant vers le jour un lumineux essor , Parmi les chœurs sacrés tu l'ssspyais encor : Jamais , jamais i'écbo de la céleste voûte, Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoiili" Jamais des séraphins 1rs chœurs mélodieux De plu5 divins accorc^s ne raviraient les cieux .'
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Mais il semblerait que le noble poète se lasse de la dignité de sa muse et de ses éloquentes douleurs. Dans les ouvrages sérieux qui ont succédé à l'Odyssée de Cliilde-Harold , il cesse de prêter ses propres sentimens à son héros ; ce n'est plus que dans le satirique badinage, auquel s'exerce sa verve facile, qu'on i-etrouve encore son individualité : et là le rêveur Harold a pris le masque d'Aristophane , livrant à la dérision Socrate aussi bien que les sophistes. S'il revêt parfois ses lugubres attributs, il en fait uu costume de cai^navalj s'il lire encore de sa lyre de pathétiques accords , il les interrompt tout-à-coup par des airs de parodie. Plaignons-le de ne pouvoir dire , avec la candeur de Corinne : « Je n'ai jamais donné un ridicule à la plus petite vertu. » Hélas I il pourrait répondre qu'il a vu l'homme et le monde tels qu'ils sont. Néanmoins , avant de louer tout ce qu'il y a encore de poésie et de vérité dans ce désenchantement , plaignons le poète d'avoir dédaigné la gloire sans reproche de son rival sir Walter Scott , qui , dans ses poèmes , comme dans ses romans , est à la fois écrivain moral et grand écrivain.
La rivalité de ces deux princes de la littérature anglaise moderne a souvent inspiré aux critiques des parallèles qui sont plutôt des oppositions. Comme nous l'avons déjà remarqué, dans les poèmes de lord Byron , le poète paraît toujours , et partout avec ses pensées, son caractère individuel j tout est chez lui déclamation , réflexion spontanée.
Dans sir Walter Scott *, le poète disparaît complètement derrière les héros et les cvènemeus.
Courage! enfaot déchu d'une race divinp ,
Tu porles sur Ion frool la superbe originel
Toul homme en le ToyanI reconnaît dans le:* yeux
Un rayon éclipsé de la splendiur de.- cieux ! ^
Koi des champs ioiiuorlel», reconnais-loi loi-uiéuit
Laisse au Gis de la nuil le doute et le blasphème.
Dédaigne un faux encens qu'on l'olTre de si bas ,
La gloire ne peut èlre où la venu n'esl pa».
Viens reprendre ton rang dans la .-plendeur première
Parmi ces purs enfaus de gloire et de lumière ,
Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer^
Et qu'il fil pour chanter, pour croire et pour aimer.
f MbDITAT. l'OÉTIQl f.s. ;
Depuis la mort de lord Byron M. de Laiiiaiiine a osé ajouter un cinquième ehant au Pèlerinage de Childe-IIarold ; cl lui seul peut-être parmi nos poêles avail droit de l'oser.
' Nous ne citons ici (jiie W. Scott poclc; car s'il entrait en lice avec le cor-
SUR LORD BYRON. lxxvii
Dans le premier un seul et même caractère revient sans cesse quoique la draperie soit changée; et l'action peu importante est subordonnée au caractère. Dans l'autre, les caractèi'cs sont diversifiés , l'action marche avec rapidité,, mais avec ordre.
Sir Walter Scott aime à miiltiplier les héros , les images, et à les grouper avec art pour produire des effets analogues à ceux delà peinture j lord Byron ne cherche que la simplicité et l'unité d'une création isolée; ses héros sont seuls sur un piédestal, déployant leur force surnaturelle ou l'énergique et calme repos de leur douleur.
L'artiste qui voudrait reproduire la poésie de Scott serait donc obligé d'avoir recours à la magie du pinceau ; et, comme Moore l'a dit le premier , je crois , de loid Bvron , l'artiste qui voudrait emprunter les figures de ses sombres histoires devrait s'ai'mer du ciseau du sculpteur ou les jeter en bronze.
Lord Bvron aime surtout à analvser l'àme de ses acteurs , et Scott , plus minutieux dans les costumes , laisse ses héros dévoiler eux-mêmes leur âme, ou se contente de les faire agir dans des évènemens réels.
Scott compte beaucoup sur le choix de son sujet ; Bvron ne compte que sur lui-même.
Dans les descriptions , Byron est plus passionné ; Scott plus pittoresque.
La poésie de Byi-on , comme celle de Scott , ressemble à une improvisation ; mais on dirait que Byron improvise à la fois et son sujet et ses vers, tandis que Scott s'est d'abd^'d imposé un plan .
Aussi y a-t-il dans Byron plus de désordre et d'obscurité , mais plus d'inspiration , plus de profondeur , plus de force , et dans Scott moins d'exagération et moins de vague , plus d'ensemble, de suite et de clarté. Il semble que l'un n'a produit que des ébauches ou des fragmens; les poèmes nationaux de l'autre sont déjà , comme ses romans , des narrations historiques , mais parées de ces brillantes couleurs que le génie seul peut donner à la réalité. En un mot , si Walter Scott est plus artiste , Byron est plus poète.
tége des héros célébrés dans sa prose, quel rival, je ne dis pas en Angleterre, mais en Europe , oserait se mesurera un si terrible jouteur?
Lxxviii ESSAI
Que ne pouvons-nous du moins , pour le bonheur de lord 13yron, trouvant un rapprochement plus facile entre son existence privée et celle du barde d'Ecosse , décrire ses tranquilles loisirs dans l'antique manoir de ses pères , où son cœur n'eût pas moins joui des douceurs de la vie domestique que du bruit de sa renommée I C'est toujours dans l'exil que sa muse est condamnée à chercher ses inspirations.
Il passa une partie de l'année 1816 à Milan , et là il achevait le dernier chant du Pèlerinage de Childe-Harold entre Monti , l'autetu' de la Basi^'igliana, dernier héritier de la lyre du Dante, et le poète plus tendre de Fraiicesca de Rimini , ce malhcvu'eux Pellico , qui a expié dans les cachots autrichiens son imprudent amour de la liberté. C'est à Milan qu'il fut rencontré par un critique ingénieux , mais quelquefois fantasque , qui tour à tour loue en lui le poète éloquent , et blâme le pair anglais. M. Beyle nous apprend qu'il eut le bonheur d'exciter sa curiosité en lui donnant des détails personnels sur Napoléon , et sur la retraite de Moscou, qui en t8i6 n'étaient pas encore un lieu commun. Il cite surtout quelques promenades tête à tête dans l'immense et solitaire foyer de la Scala : « Le grand homme , dit M. B. , )) apparaissait une demi-heure chaque fois , et alors c'était la » plus belle conversation que j'aie rencontrée de ma viej un » volcan d'idées neuves et de sentimens généreux , tellement n mêlés ensemble qu'on croyait goûter ces sentimens pour la » première fois. Le reste de la soirée était tellement anglais et » lord , que je ne pus jamais me résoudre à accepter l'invitation » d'aller dîner avec lui , qu'il i-enouvelait quelquefois. » J'avoue ([ue , sans aimer peut- être extraordinairement les dîners en ville, j'aurais passé, plus facilement que M. B. , sur les aspérités de l'anglais et du lord pour acquérir à table un degré d'intimité de plus avec le grand Iwnune.
« Au musée de Brera , continue M. B. , j'admirai la profon- )) deur du sentiment avec laquelle ce grand poète comprenait » les peintres les plus opposés : Raphael , le Guerchin , Luini , .) le Titien. Agar renvoyée par Abraham, du Guerchin, » l'électrisa ; de ce moment l'admiration nous rendit tous muetsj » il improvisa une heure, et mieux, suivant moi , que ma- » dame de Staël. » C'était dans ce moment peut-être que Byron composait les strophes du quatrième chant du Pèlerinage,
SUR LORD BYRON. lxxix
où la poésie s'élève à la hauteur des chefs-d'œuvre de la statuaire et de la peinture que Childe-Harold admire en Italie.
Encore une citation de M. B. , qui croit, avec raison selon nous , que le fond de misanthropie de Byron avait été aigri par la société anglaise. « Ses amis observaient que plus il vivait avec » des Italiens, plus il devenait heureuxet bon. Si l'on met l'hu- » meur noire à la place des accès de colère puérile , l'on trou- » vera que le caractère de lord Byron avait les rapports les plus » frappans avec celui de Voltaire. » Nous étions arrivés à la même conclusion par la simple lecture du Don Juan.
Après la publication du dernier cliant de Childe-Harold , Venise et ses environs furent pendant plus de deux années la résidence de lord Byron. Sa demeure était une vieille abbaye entourée d'arbres sombres et sublimes. Il allait assez souvent le soir à l'Opéra j lord Bvron trouvait une ravissante poésie dans l'heureuse alliance de la musique et de la langue italienne. Il aimait aussi à parcourir silencieusement les Lagunes dans une gondole, où. il excitait les rameurs à répéter encore les chants presque oubliés du Tasse et de l'Arioste*. Cependant, la « Rome de l'océan » paraissait peu convenable à ses habitudes ; passionné comme Alfiéri pour l'exercice du cheval , c'était un besoin pour lui de s'y livrer chaque jour encore plus qu'à la nage**. Heureusement il existe près de Venise un terrain sablonneux de peu d'étendue, où lord Byron dressait ses chevaux ; les Vénitiens , peu accoutumés à ce spectacle, allaient souvent admirer son adresse. Le poète s'était aussi acquis des titres à leur reconnaissance : on raconte qu'un gondolier eut le malheur de voir sa maison deveinr la proie d'un incendie. Lord Bvron s'eioipressa d'acheter le terrain. Une habitation plus commode que la première y fut bâtie par ses ordres en peu de temps, et il fit dire au gondolier qu'il pouvait retourner chez lui.
On prétend aussi qu'une jeune fille , désolée de ne pouvoir s'unir à celui qu'elle aimait, faute d'une dot, trouva dans le noble étranger un bienfaiteur désintéressé. Nous citerons tout à l'heure vui trait du même genre qui nous a été attesté en An-
* Notes (lu quatrième chant de Ciùldc-IIarotd.
"* Nou-s avons cité déjà la lettre dans laquelle il rappelle un de ses exploits dans l'Adriatique : les Vénitiens l'appelaient quelquefois il pesce inglese, le poisson anglais.
i.xxx ESSAI
gleterre, et que nous nous ferons un plaisli' et un devoir d'opposer aux absurdes accusations dont on a essayé de noircir son caractère à Venise comme ailleurs.
Lord Byron , aimable et gai avec ses amis , évitait autant qu'il pouvait de nouvelles liaisons , et n'était pas toujours prêt à satisfaire une indiscrète curiosité. Le dépit de ses compatriotes qui n'ont pu parvenir à être introduits chez lui a seul répandu les fables de ses goûts dépravés. Lord Bvron a pu être parfois ce que les Anglais appellent wn homme excentrique ( un homme fantasque et original ) ; mais fallait-il en faire un ogre cruel , comme on a souvent voulu le représenter à l'Europe? Nous avons cité quelques réflexions d'un critique français sur ce caractère jugé de tant de manières. Voici ce portrait un peu idéal qu'en a tracé la comtesse Albrizzi , qui a connu lord Bvron à Venise.
« Il est à peu près inutile de s'arrêter long-temps sur la beauté physique d'une tête dans laquelle brillait l'expression d'un génie extraordinaire. Quelle sérénité sur ce front où se bouclaient les plus beaux cheveux châtains disposés avec tant d'art , que l'art était caché par une adroite imitation de la nature ! Quelle variété d'expression dans cet œil dont la couleur semblait un emprunt fait à l'azur des cieux ! Ses dents avaient la forme, la transparence et la blancheur de véritables perles j mais le pâle incarnat de ses joues avait peut-être une nuance trop délicate. Son cou, qu'il laissait découvert autant que l'usage du monde le lui permettait , semblait avoir été formé dans un moule antique, et il était d'ailleurs d'une extrême blancheur. Ses belles mains auraient pu passer pour un chef-d'œuvre de l'art *. Sa taille et son maintien ne laissaient rien à désirer, surtout à ceux qui voyaient moins un défaut qu'une nouvelle grâce dans la légère incertitude de sa démarche lorsqu'il entrait dans un salon J incertitude dont on était rarement tenté de rechercher la cause, et qu'il eût été difficile de deviner , grâce à l'ampleur des pantalons qu'il avait soin de porter. On ne l'a jamais vu marcher dans les rues de Venise , ou se promener à pied sur les rives délicieuses de la Brenta, ou il venait passer quelques semaines de l'été j on a même dit que jamais il ne contempla autrement que du haut
* La comtesse Albriz/.i aurait pu ajouter que Bvron a dit quelque part que <h billes mains sont des preuves ^'aristocratie. *. e.
SUR LORD BYRON. lxxxi
d'une feuêtre les merveilles de la place Saint-Marc, tant était puissant dans sou cœur le désir de ue révéler aucune de ses imperfections corporelles. Toutefois je suis persuadée qu'il ne laissa pas de contempler souvent ces prodiges ; mais ce fut à ces heures silencieuses où la paisible et douce lueur de la lune prête un nouveau charme à cette scène de magnificence*.
» Tranquille , on pouvait comparer son visage à la mer, pendant une belle matinée du printemps. Mais, comme elle, il devenait tout-à-coup teri'ible et impétueux , si quelque passion , que dis-je une passion ? si un mot , une idée, venaient agiter son âme. Ses yeux perdaient alors toute leur douceur^ ils étincelaient tellement qu'il était presque impossible d'en soutenir les l'egards. On avait peine à c roire une transition si rapide. L'orage était, à tout prendre, l'état naturel de cette âme violente et passionnée.
» Ce qui le ravissait un jour, il le prenait en dégoût le lendemain j s'il mettait une sorte de constance dans quelques habitudes, c'était pure insouciance ou dédain. Quelle qu'en fût la douceur, il ne s'y laissait pas asservir. Toutefois son cœur, doué d'une vive sensibilité, reconnaissait l'empire de la sympathie • mais son imagination , dans ses rêves trop brillans , désenchantait d'avance la réalité. Dans sa superstition poétique, il crovait aux présages , et se féhcitait de partager cette faiblesse avec Napoléon.
» Il semble que l'éducation morale de Byron n'avait pas été aussi complète que son éducation intellectuelle, et qu'il ne reconnut jamais d'autre loi que ses instincts capricieux. Cependant, qui le croirait? cette âme si haute et si fière avait la timidité d'un enfant; cette disposition était même si manifeste, que , malgré la difficulté d'associer l'idée de lord Byron à celle d'un sentiment qui ressemblât à de la modestie , personne ne s'est jamais avisé d'en contester la sincérité. Persuadé que , partout où il se présentait, toutes les lèvres, et surtout celles des femmes, s'entr'ouvraient pour murmurer : Cest lui! c est lord Byron! il se trouvait forcément dans la situation d'un acteur obligé de jouer un rôle, et de rendre compte, non pas à autrui ( car il avait peu de souci de l'opinion des autres ) , mais à lui-même , de tou-
' Il faut être femme peut-être pour deviner ces secrels de coquelterie. k. p.
Lxxxii ESSAI
tes ses actions et de toutes ses paroles. C'est de là que naissait ce malaise qui n'échappait pas aux moins penetrans.
» En i8i4, à l'occasion d'une gi'ande catastrophe qui occupait tous les esprits , il lui arriva de dire que « le monde n'était digne ni de la peine qu'on prenait à le conquérir, ni du regret qu'on éprouvait à le perdre*. » Ce mot, si toutefois un mot peut se comparer à tant de Jiauts faits éclatans , semblerait Annoncer une hauteur dépensée qui le placerait au-dessus du héros dont il déplorait la destinée. Je ne parle pas de son génie poétique : ses compatriotes en sont les meilleurs juges, et, s'il faut les en croire, sa mort a laissé un vide immense dans la littérature anglaise. 11 n'est pas de sujet qu'il n'ait abordé, pas de cordes de la lyre divine qu'il n'ait fait vibrer et dont il n'ait tiré k's plus suaves et les plus énergiques accords. Il aimait à venir s'uispirer aux lieux témoins des évènemens qu'il se pi'oposait de chanter, bien que sa mémoire et son imagination n'eussent pas besoin d'un pareil secours.
» On a comparé Byron à Shakspeare : on l'a placé , comme Garrick , entre les deux muses de la tragédie et de la comédie j mais il sympathisait plus volontiers avec la première des deux sœurs**. Ses vers , qui souvent coulaient de sa plume sans le moindre effort, étaient, pour son éditeur, autant de lettres de change tirées sur le public. Il est certain qu'à l'apparition de ses ouvrages toute l'édition, quelque considérable qu'elle fût, s'écoulait entière le premier jour. On l'accusa de s'être peint souvent dans les héros de ses poèmes , et souvent peut-être à son insu- Il ne parvint jamais à se justifier complètement de ce repi'oche. On sait qu'à dix-neuf ans sa réputation littéraire était déjà colossale : il ne put se soustraire au tribut que réclamait cet âge d'effervescence , et la manie de ces opinions dites libéi'ales ( expi'ession que chacun interprète au gré de ses passions ) le subjugua plus violemment que personne au monde. Il suffira de rappeler ici qu'à ses yeux un gentilhomme, un pair de la libre Angleterre , n'avait rien qui le distinguât du dernier des esclaves. Il aurait souhaité vivre dans une république idéale et
* La CQpHesse fait allusion à uu ver» de Chllde-IIurold sur la bataille de W;itcrloo. A. p.
"" Don Juun vaut cependant ChUde-Uarold dans un autre genre. -> . p.
SUR LORD BYRON. lxxxiii
poétique, oubliant l'arrêt porté contre ses pareils par Platon, le poète de la politique.
» On le voyait passer des exercices les plus violens au repos le plus absolu : son corps , aussi souple que son esprit , se prêtait à toutes ses fantaisies. Pendant tout un hiver , il allait chaque matin dans sa gondole aborder à l'île des Arméniens*, pour y jouir de la société de quelques solitaires hospitaliers et instruits, et se familiariser en même temps avec les difficultés de leur langage : et le soir, remontant dans sa gondole, il retournait à Venise, où il donnait quelques heures à la société. L'hiver suivant, toutes les fois que les vents soulevaient les eaux, il aimait à en braver les périls , ou bien, courant sur le rivage, il fatiguait deux ou trois de ses meilleurs chevaux.
» Jamais on ne l'entendit prononcer un seul mot français , quoiqu'il possédât parfaitement toutes les finesses de cette langue; mais il avait pris en haine la France et sa littérature moderne**. Il ne méprisait pas moins notre littérature italienne ; et , par une restriction où le ridicule le dispute à l'outrage , il disait que l'Italie ne possédait qu'un seul auteur vivant. Sa voix était douce et flexible; il parlait avec une grâce exquise lorsqu'il n'était pas contredit, mais il s'adressait plutôt à son voisin qu'à toute la compagnie. Il était naturellement sobre, il préférait le poisson à la viande, craignant , disait-il, que celle-ci ne le rendît féroce***. Il n'aimait pas à voir les femmes manger, et cette antipathie bizarre avait sa source dans l'idée qu'il s'était formée de leurs perfections.^ Les misères de la vie matérielle ne pouvaient se concilier avec la nature divine que son imagination leur attribuait. D'ailleurs, ayant toujours vécu l'esclave des femmes , il avait besoin , pour absoudre ses faiblesses , d'en diviniser l'objet. Toutefois cette adoration se concilie difficilement avec le mépris qu'il se plaisait souvent à leur prodiguer ; mais de pareilles contradictions ne devraient pas surprendre dans un caractère tel que celui de Byron : aussi bien n'a-t-on pas toujours v ' les esclaves maudire leurs tyrans?
" Ilot situé au milieu d'uu lac tranquille , à une demi-lieue enTJron de Venise. Dans cet îlot se trouve un couvent célèbre d'Arméniens catholiques.
*' La comtesse se trompe , car Byron écrit presque le contraire dans la ^préface de Marino Faliero. A. p.
"** Il paraît qu'il a souvent changé de régime, a. p.
Lxxxiv ESSAI
» Sans avoir une Héro qui l'attendît au rivage opposé , il passa i'Hellespont à la nage, dans la seule vue de mettre un terme aux discussions des érudits sur la réalité des rendez-vous de Léandi'e. Pour résoudre une difficulté semblable, il traversa le Tage, dont le rapide courant l'exposait à de plus grands dangers j cet exploit le rendait encore plus fier que la traversée de I'Hellespont. Pour épuiser la matière, j'ajouterai qu'on le vit un soir, au sortir d'un palais situé sur la place du Grand- Canal , au lieu d'entrer dans sa gondole, se jeter tout habillé dans les flots , et regagner sa demeure à la nage. Le lendemain , pour ne pas s'exposer aux dangers qu'il avait courus la veille dans l'obscurité, menacé par la rame des gondoliers et leurs barques légères, il traversa le même canal , nageant avec le bras droit , et tenant de sa main gauche une petite lanterne qui éclairait sa route, au milieu des vagues et des gondoles. A. la vue de cet étrange voyageur , quel ne fut pas l'étonnement de ces paisibles bateliers , qui , nonchalamment couchés sur les bancs de leurs barques , attendaient , en chantant les beaux vers d'Herrainie , que le coq matinal leur annonçât l'heure où les beautés errantes de cette cité regagnent leur logis? Il exigeait peu de services de ses domestiques , avec lesquels il était bon , généreux et affable. Dans le nombre il menait partout avec lui un vieux serviteur, parceque ce vieux serviteur l'avait vu naître.
» Lord Byron n'aimait pas ses compatriotes , parcequ'il savait que ses habitudes étaient l'objet de leur censure. Les Anglais , rigides observateurs des devoirs de famille , ne pouvaient lui pardonner sa négligence à les remplir; aussi évitait-il avec soin leur présence : de leur côté, ses compatriotes, surtout lorsque leurs femmes les accompagnaient, n'étaient pas fort curieux d'entrer en rapports avec lui *. Cependant ils avaient tous un violent désir de le voir, et les femmes , qui ne pouvaient le regarder que d'une manière furtive, désespérées de cette contrainte;, murmuraieiit à demi-voix : «Quel dommage! » Si cependant quelque Anglais de haute naissance et de grande réputation lui faisait les premières politesses , il y répondait avec courtoisie, et paraissait flatté de ces avances. Il semblait que ce fût un baume salutaire versé sur les blessures de son cœur.
" Pruderie , affectation , liNporrisie onj^laise. Canl fer tvcr. a. i-.
SUR LORD BYRON. i.xxxv
» En parlant de son mariage , sujet délicat , triste et touchant souvenir , il était vivement ému , et disait que c'était la cause innocente de tous ses chagrins et de toutes ses fautes. Il aimait à rendre hommage aux qualités de sa femme, dont il louait le cœur et l'esprit , et il s'attribuait généreusement tous les torts de leur cruelle séparation. Un tel langage était-il dicté par la justice ou par la vanité? Ne rappelle-t-il pas un peu le mot de César? Quant à sa jeune fille , sa chère Ada , il en parlait avec la plus vive tendresse, et paraissait fier du sacrifice qu'il s'était imposé , en la laissant à sa mère. La haine vigoureuse qu'il portait à sa: belle-mère et à une espèce d'Euryciée* de lady Byron, auxquelles il attribuait l'éloignement de sa femme pour lui, démontrait clairement, en dépit de quelques traits amers semés dans ses écrits, et lancés plutôt par le ressentiment que par l'indifférence , combien leur séparation lui avait été pénible. Il était si irritable, si impatient de toute censure, qu'on l'entendit s'écrier, en parlant d'une dame qui avait osé critiquer un de ses vers : a Je voudrais la voir au fond de l'Océan , » comme si le lac de Venise n'était pas assez profond à ses yeux. Quand il entendait dire qu'on se préparait à le traduire, il pâlissait de peur que le traducteur fût au-dessous de sa tâche. Sa main était prête à secourir l'infortune, mais ses compatriotes sévères l'accusaient de ne pas assez cacher ses bienfaits^ comme si l'absence d'une seconde vertu pouvait annuler la première. »
L'anecdote suivante viendra à l'appui des qualités que la comtesse Albrizzi accorde à lord Byron.
Peu de temps avant son mariage, une jeune personne douée de quelque mérite littéraire se trouva dans un embarras pécuniaire, par suite des malheurs de sa famille. Privée peu à peu de ses dernières ressources , réduite à offrir vainement son manuscrit à des libraires qui demandaient des garanties de succès , elle se déc'da à s'adresser à lord Bvron pour obtenir sa souscription et l'appui de son crédit. Elle ne le connaissait que par ses ouvrages; mais elle s'était fonné de son caractèï'C une tout; autre idée que celle qu'ils semblaient en donner au commun des lecteurs. Elle entra chez lui , persuadée qu'il était aussi affable que généreux. Son imagination l'avait mieux deviné que la crédulité
* Mistress Charlemcnt.
Lxxxvi ESSAI
malicieuse du monde. Elle lui expose simplement les motifs qui l'amènent , et demande une souscription dont le prix doit sauver du beîoin des parens respectables.
Lord Byron a la délicatesse d'interrompre ce pénible récit et d'y substituer un autre sujet d'entretien ; pendant que la jeune personne s'abandonne au plaisir de l'écouter, il écrit négligemment un billet , le plie et le lui présente : « Voilà ma souscription , dit-il; mais, malgré tous les vœux que je fais pour vos succès^ permettez-moi de vous dire qu'il ne convient peut-être pas que je vous aide trop activement à vous donner des souscripteurs. Nous sommes jeunes vous et moi... Le monde est enclin à médire. Je craindrais de vous faire tort plutôt que de vous servir. »
Quand , après avoir quitté sa seigneurie , la jeune personne ouvrit le billet , elle reconnut que c'était un mandat de cinquante livi'es sterling sur son banquier.
On sait aussi que quelques uns des ouvrages de lord Byrou ont été libéralement donnés par lui ù ses amis; ses vers étaient payés jusqu'à une guinée la pièce *.
* Voici la noie des sommes comptées à lord Byron , par M. Murray , pour le manuscrit de ses principaux ouvrages , dont quelques uns ont eu jusqu'à vingt éditions :
Childe -Harold, chants I et II 6oo'i'n-
— chant m i.SjS
— chant IV 3,100
Le Giaour 525
La Fiahcée d'Abydos 525
te Corsaire 525
Lara yoo
Le siège de Corinthe 525
Parisina 525
Les Jamenlalions du Tasse 3i5
Manfred 5i5
Beppo 525
Don Juan, chants I et II i.SaS
— chants III, IV et V i.SaS
Le Doge de Venise i,o5o
Sardanapale, Cain , Foscari 1,100
Mazeppa 5a5
y/ reporter. . . i4,48o
SUR LORD BYRON. lxxxvii
Malheureusement Beppo et Don Juan sont venus servir de nouveau texte aux calomniateurs de la morale et de la vie privée du poète.
Beppo seul n'est certes pas un délit bien grave. Le fond léger de ce conte est brodé avec une heureuse facilité^ et quelques traits satiriques y rappellent l'ingénieuse malice de Prior et de Peter Pindar *. Le charme du style, presque complètemoiit évapoi'é dans la traduction, consiste dans l'aisance et le nature!. Le ton de la conversation familière est conservé par le poète malgré la mesure de la versification. Dans la correspondance de lafamille Fudge, Thomas Moore a réussi dans un genre analogue; et il est vrai de dire qu'il a moins respecté les lois de la bienséance et surtout celles de l'hospitalité que lord Byron.
Mais c'est surtout Don Juan qui a fait fulminer l'anathème contre le noble poète. Il n'a pu s'empêcher de déplorer luimême , dans le premier chant, la perte de ses illusions :
a C'en est fait! c'en est fait , je ne sentirai plus cette rosée vi- » vifiante qui entretient ces émotions toujours nouvelles dont la » soin-ce est dans nos cœurs, trésor semblable à celui que l'abeille » porte dans son sein. Malheureux! il était en ton pouvoir de » doubler même la suavité d'une fleur.
» C'en est faiti c'en est fait I ô mon cœur! tu ne peux plus être i> mon seul univers : toi qui étais mon unique bien, te voilà » comme séparé de moi; tu ne saurais plus suffire à ma félicité » ou à mon malheur; l'illusion s'est évanouie pour toujours. Tu » es devenu insensible, je crois, mais pas plus mauvais pour » cela, et à ta place j'ai acquis une dose de jugement, quoique
Htport, . . i4,48o'''"
Le Prisonnier de Chillon 555
Divers Mélanges 45o
i5,455 Environ oSô.ôjS francs.
Les œuvres de lord Byron ont été réimprimées à un grand nombre d'exemplaires en France, en Allemagne et en Amérique. Quant à la traduction, s'il était permis d'en parler sous le rapport mercantile , elle a rapporté seulement au traducteur plus de4o,ooo francs.
* Pseudonyme du facétieux docteur Wolcolt dont nous parlons dans le . Voyage en Angleterre et en Ecosse.
xxxxMii ESSAI
» Dieu seul sache comment le jugement a pu trouver à se loger )) chez moi.
» Mes jours d'amour sont finis; les charmes desjeunes beautés, » ceux d'une épouse ne m'abuseront plus, encore moins ceux » d'une veuve. 11 faut changer de vie î plus d'espérance cré- » dule... plus d'ambition!...
» A quoi aboutit la gloire? à nous faire remplir une page in- » certaine! Les uns la comparent à l'action de gravir une hau- » teur dont le sommet est perdu dans les vapeurs comme celui » de tous les monts, Les hommes parlent, écrivent, prêchent; » les héros tuent, les poètes consument leur lampe nocturne; et 1) pourquoi ? pour obtenir , quand ils ne seront plus que pous- » sière, un nom, un mauvais portrait ou un buste pire en- » core *. »
C'est évidemment sur les contes philosophiques de Voltaire que ce nouveau poème est modelé. On peut dire que , jusqu'ici, lord Bvron avait plutôt considéré les hommes à travers le même prisme que Rousseau. Quelles qu'aient été les erreurs de l'auteur à' Emile, ses vues de la nature humaine sont le plus souvent justes et pi'ofondes. Il ne cherchait point, comme le philosophe de Fcrney , à combattre sa sensibilité , mais il préférait souffrir jusqu'à la fin en se consolant des peines auxquelles le condamnait son génie par les inspirations généreuses dont s'enivrait son àme. Ses sublimes rêveries étaient de véritables révélations du beau idéal , et s'il fut appelé sophiste, c'est que, dans l'application de ses principes , il oubliait que la pureté des sentimens qu'il exprimait n'était point faite pour les passions grossières de la société.
Voltaire vit le monde tel qu'il était, avec ses élémens de discorde, ses vices et sa misère mal fardée; son cynisme se consola, en riant, de sa laideur. La philosophie de Candide ne flatte aucune passion, ne conduit à aucune immoralité positive; elle excite seulement l'homme au mépris de tout ce qu'il doit à ses semblables ; elle n'inspire point l'orgueil , mais elle anéantit tout respect pour l'espèce humaine.
' Dans le chant IV. Byron a dit :
n Mon imagination laisse tomber ses ailes, et la trisle vérité , qui plane audessus de mon i)npitie, rhange en burlesque ce qui était jadis romantique. «
SUR LORD BYRON. xxxxix
Lord Bvron semble, en adoptant ces principes, avoir pris en même temps des leçons du démon de Faust, le satirique Méphistophélès. On découvre dans les scènes de Don Juan un singulier mélange d'enthousiasme et de dérision , de légèreté et de sentiment, de tendresse passionnée et de froide indifférence; et cette alliance ne sert qu'à faire mieux ressortir le ridicule qu'il veut donner à l'enlliousiasme , au sentiment, et aux tendres affections. Avec lui la moquerie est une arme doublement empoisonnée.
a Amour, patriotisme, valeur, dévouement, ambition, constance; tout n'est plus qu'illusions, et folie de dupes, dit Jeffrey*, dont nous adoptons à peu près les expressions; on dirait que la seule existence désirable est celle qui consiste en une alternative de périls pour exciter les sens, et de banquets et d'intrigues pour les flatter de nouveau.
» Si cette doctrine se montrait seule sans ses exemples, elle révolterait plus qu'elle ne séduirait. Mais l'auteur a le don malheureux de personnifier toutes les consolantes et nobles illusions, avec tant de grâce, de force et de vérité, qu'il est impossible de ne pas supposer d'abord qu'il y croit lui-même; mais soudain il se dépouille de ce caractère d'emprunt; et , un moment après nous avoir émus et exaltés , il recommence sa moquerie sur tout ce qu'il y a de sérieux et de sublime , et nous abandonne avec une plaisanterie grossière, avec un froid sarcasme et une personnalité cruelle , comme pour nous démontrer , par son propre exemple, comment il est possible d'éprouver ou de feindre les beaux et grands sentimens , sans y avoir foi , et sans les respecter.
» Telle est la scène où le jeune Juan se cache dans le lit de dona Juha et qui finit par « le débordement de paroles éloquentes » avec lequel la femme coupable repousse audacieusement les trop justes soupçons de son époux. Toute celte scène est comique, sinon décente : mais quand le poète fait ensuite adresser par cette femme sans pudeur, à son jeune amant, une épître brûlante d'un pur et fidèle amour , il profane l'éloquence sacrée du cœur en l'associant indirectement à une impudique passion. De même la sublime et terrible description du naufrage est étrangement interrompue par des traits de bouffonnerie triviale.
* Ed. Review.
xc ESSAI
Nous passons des gémissemens d'un père sur son fils mourant de faim , à la demande que fait Juan d'une patte de son chien *. L'ode si belle sur la liberté des Grecs est suivie d'une suite de stances sans goût; et à la mort touchante d'Haïdée succèdent de joyeuses scènes d'intrigue et de mascarades dans le sér<iil.
» Tous nos meilleurs sentimens ne sont donc excités que pour nous accoutumer à leur prompte et complète extinction , et nous sommes sans cesse ramenés à la doctrine matérielle de l'ouvrage : l'absence de la fidélité dans les femmes , ou de l'honneur dans l'homme , et la folie de chercher dans les autres de telles vertus , ou de les cultiver pour un monde qui ne les mérite pas. Or tout cela est disposé avec tant d'esprit et de connaissance du cœur humain , que la leçon est rendue aussi agréable que le système plausible ; ce qui pourrait servir d'antidote a été prévu et présenté d'avance sous les formes les plus séduisantes, mais avec de telles associations , que l'efficacité en est neutralisée , ou qu'elle tourne au profit du poison. »
Cette critique est sévère , mais j uste . Lord Byron dit lui-même : « A mon avis , la plus élevée de toutes les poésies , comme le plus noble de tous les sujets , doit être la vérité morale. »
Osons le dire , cette guerre faite à l'enthousiasme n'a rien d'honoi-able pour le génie. Lord Byron ne l'aurait-il pas soupçonné lui-même en publiant Don Juan sans y metti'e son nom ? Ce n'était se cacher qu'à demi : de continuelles allusions aux évènemens de sa vie et à l'histoire de sa famille auraient trahi le poète quand on ne l'aurait pas reconnu dans les sublimes horl'eurs du naufrage, comme dans les traits plus gracieux de sou poème. Des digressions , d'une philosophie originale et gaie , font aussi regretter vivement que lord Byron ne s'en soit pas tenu au ton léger d'un badinage dicté par le bon goût et par une ingénieuse malice, au lieu d'effrayer les lecteurs par son s«^epticisme sans pitié , tel qu'un démon riant des rêves sublimes de la vertu.
Là s'arrêtait notre examen de Do?i Juan, lors de la première publication de cet essai. Nous n'en connaissions encore que les six premiers chants; le poème s'est étendu depuis jusqu'à seize, et reste inachevé. Sans craindre qu'on nous oppose à nous-même,
* Ce qu'il y a de bizarre, c'est que l'histoire du naufrage et du chien cstpres- (]ue littéralement copiée d'une semblable aventure de l'amiral Byron, giand-père du poète.
SUR LORD BYRON. xci
il nous est difficile de ne pas accorder aujourd'hui quelque chose de plus à l'éloge de cette Odyssée satirique dont telle est la nature complexe , que le poète , vrai Protée , y prend tous les tons, plaide toutes les causes , et se moque de temps en temps de luimême comme de ses lecteurs. Dans ce siècle où l'Angleterre a , plus encore que la France, ses dévots de place et ses censeurs d'office , l'auathème lancé contre Don Juan , par les Tartufes anglicans , nous révèle que le poète a trouvé le défaut de leur cuirasse. N'oublions pas que le cagotisme s'empresse de crier au blasphème, et d'appeler au secours des autels quiconque menace de lui arracher son masque. « On a laissé jouer sans réclamation l'indécente parade de Scaramouche ermite^ disait Louis XIV, et l'on veut me faire défendre Tartufe. — Sire , lui répondit Condé, Scaramouche ne jouait que le ciel et la religion, dont les bigots se soucient moins que d'eux-mêmes. » La grande plaie du caractère anglais, au dix-neuvième siècle, est ce cant, ou tartuferie morale, politique et religieuse^ dénoncée par lord Byron dans la Lettre à Murray. Dans cette guerre à mort déclarée au ca«f anglais, que de saillies spirituelles, que d'observations profondes et fines, que de philosophie , quelle pénétration et quelle connaissance des plus secrets ressorts du cœur de l'homme, quel inépuisable trésor de poésie enfin, qui demandent grâce pour des parenthèses un peu longues ou de mauvais goût, et pour l'oubli de quelques convenances I La variété des tons et des formes du style, qui soutient tant de transitions brusques et de digressions tour à tour sérieuses et bouffonnes , a quelque chose de mei'veilleux dans la langue anglaise. Les derniers chants, qui conduisent Don Juan sur le sol bi-itannique , sont des livres de Tom Jones et de Gil Bias , pour la vérité d'observation ; ou , sans chercher de comparaison , c'est Byron luimême retrouvant tous les souvenirs de sa propre vie , et s'en servant pour peindre cette société anglaise dont il fut un des héros, cette société dont il connaissait les secrets les plus intimes , ses vertus de convention, sa vanité, ses ridicules 3 — la ville, la campagne , les grands chemins , les salons, la vie du château , la charte , les élections , etc., etc, tout est là ; et ces tableaux ne sont pas seulement des descriptions , des personnages vivans les animent ; un art infini de contrastes les met en opposition et les fait ressortir chacun dans son cadre: ils parlent, ils agissent;
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mais le poète aime souvent à prendre lui-même la parole et à faire un peu parade de sa pénétration , comme Fielding. Quelquefois même il entre dans les moindres détails d'un caractère, comme Marivaux dans ses espèces de dissections morales.
Nous avons dit avec franchise dans un autre ouvrage* les raisons de notre prédilection toujours croissante pour Don Juan. Ces raisons deviennent malheureusement plus fortes chaque année. Qu'il nous soit permis d'ajouter qu'elles nous ont donné le courage de refaire presque en entier la traduction de cet ouvrage , dans la sixième édition qui vient d'en être publiée.
Don Juan est en contradiction avec les précédens poèmes de lord Byron , qui n'est pas toujours d'accord avec lui-même dans les seize chants dont se compose cette production si malheureusement inachevée. Le poète de Childe-Harold ei de Don Juan nous montre cette même nature ondoyante, comme dit Montaigne dans ses opinions littéraires; la dispute avec M. Bowles sur laquelle roule la Lettre à 3Iurraj-, est une levée de boucliers en faveur, non seulement de la morale, mais encore des doctrines classiques dont Pope fut le champion , en Angleterre, dans le siècle dernier :
« Comment Socrate fut-iâ le plus grand des hommes? par sa » morale. Qu'est-ce qui a prouvé que Jésus-Christ était le fils » de Dieu ? ses divins préceptes autant que ses miracles I »
Plus loin lord Byron ajoute :
« La populace de nos poètes modernes demande l'ostracisme » de Pope, parce qu'ils sont fatigués, comme l'Athénien, de » l'entendre appeler le juste. Ils combattent aussi pour la vie; » car, si Pope se maintient à son rang, ils retomberont au leur. » Ils ont élevé une mosquée à côté d'un temple grec de la plus » belle architecture ; et , plus barbares que les barbares qui me » fournissent cette figure , ils ne seront pas contens de leur édi- )) fice grotesque, qu'ils n'aient détruit le majestueux monument » qui les couvre de honte.
» On me dira que j'ai marqué dans les rangs de ces barbares : » cela est vrai , et j'en rougis. On m'a vu parmi ceux qui ont » bâti cette tour de Babel , suivie d'une confusion de langues ; » mais je n'ai jamais été de ces destructeurs jaloux du temple » classique de notre prédécesseur... »
Voyage littéraire en Angleterre et en Ecosse.
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En prenant le parti de Pope contre M. Bowie», celui d'Aristote contre Schlegel , en s'accusant lui-même d'avoir travaillé à la tour de Babel élevée sur le Parnasse britannique, lord Byron avait certainement une arrière-pensée. Il se trouvait lié, depuis ses succès, par l'intermédiaire de Shelley, avec une coterie de jeunes poètes qui prétendaient et prétendent encore révolutionner la littérature de leur pays , bien moins par des innovations originales que dans l'intérêt de leurs petites vanités. Il était d'abord bien convenu entre eux que la molle et fade affectation de Leigh Hunt, l'auteur de Rimini, serait toujours de la grâce j que les néologismes, et les cascatelles de syllabes du jeune Keats seraient toujours de l'énergie et de la mélodie j que les esquisses dramatiques de Barry Cornwall ( Procter ) seraient des tragédies admirables , etc. Pour intéresser davantage , par toutes sortes de moyens factices et de contrastes , Leigh Hunt avait dans sa conduite et ses écrits un singulier mélange de jacobinisme et de fatuité aristocratique. Keats se mourait réellement d'une phthisie pulmonaire, quoiqu'on ait prétendu qu'il ait été tué par un article de journal. Ilazzlitt , critique plein d'idées, mais d'une extravagance quelquefois risible, s'était institué l'Aristote bouffon de cette jeune secte littéraire , que nous ne confondons pas avec ce que nous avons appelé la nouvelle école. Cette secte , exagérant les défauts de Byron comme ceux de Wordsworth , se croyait en droit de déclarer surannée toute la poésie du temps de la reine Anne , sans faire aucune distinction entre l'épître passionnée d'Héloïse et les églogues de salon de Pope *. C'est comme si, en France, parce que Boileau a fait une ode ridicule , il n'était pas poète dans ses satires , ou si , parce que Racine a quelquefois un peu trop francisé ses héros, il n'était pas le^lus éloquent interprète des passions, quand ses héros oubhent leur perruque et leurs aiguillettes. Byron aima mieux s'accuser lui-même avec repentir d'avoir suivi un faux système,
* J'ai comparé, dil Byron dans une lettre, j"ai comparé aux poèmes de Pope , page pour page, les poèmes de JNIoore, les miens et quelques autres. J'ai été surpris (je n'aurais pas dû i'ètre) de la distance qui existe sous le rapport du boa sens . du savoir . de l'effet , et même de l'imagination , de la passion et de linvention , entre le petit homme delà reine Anne, et nous autres du Bas-Empire. C'était alors tout Horace, c'est aujourd'hui tout Claudien, etc.
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que de faire cause commune avec ces niveleurs de la littérature anglaise, trop petits pour remplacer les géans d'un autre siècle sur les piédestaux d'où ils voudraient renverser leurs statues. Au fond , il avait peur de se rendre solidaire des ridicules de la coterie en consentant à en être le chef. II avait long-temps ri avec Shelley des cinq à six amis de ce dernier; il protesta enfin tout haut dans la Lettre à Murray. En même temps il écrivit à Gifford de vouloir bien châtier l'orgueil de Keats , et la vanité de Hazzlitt, son séide. « Je pardonnerais à Keats, dit-il , ses vers somnifères, s'il ne voulait nous les donner à l'appui de ses blasphèmes contre Dryden , Pope, Swift, Congrèvc, Addison^ Young, Gray, Goldsmith, etc., qu'il -appelle « a school of dolts t) une école d'imbéciles I ... Hazzlitt étant parvenu à glisser un article en faveur de Keats dans la Revue d'Edimbourg : « Qu'ils se contentent, s'écrie Byron , d'avoir immolé Keats, qui ne manque ni d'imagination ni détalent , au Moloch de leur absurdité! Pope ne se doutait guère que son art de ramper en poe'sie deviendrait une étude sérieuse *. Or, comme la coterie affectait d'avoir ressuscité Shakspeare , trop négligé eu effet par les poètes plus polis mais moins énergiques des salons de la reine Anne, Byi'on affecta de juger sévèrement ce dieu de la tragédie anglaise. Peut-on penser qu'il en méconnaissait les sublimes inspirations? Non sans doute; mais il s'indignait de voir louer , avec Shlegel jusqu'à ses défauts , le fumier autant que la perle : il sentait Shakspeare , mais non pas comme ceux qu'on pourrait appeler les badauds de son génie. Tout le secret de ses rétractations est là , comme le prouve sa correspondance.
« Ah ! si je reviens jamais parmi vous , écrivait-il de Ravenne ( 1 1 septembre 1820 j , comme je vous donnerai une Bai'ïacie et une Mœviade , inférieures à celles de M. Gifford , mais bien mieux méritées. Vit-on jamais une coterie semblable à celle de vos cicistres ?...** Grâces aux cocknejs***^, aux lakistes et aux partisans de Scott, de Moore et de Byron, vous voilà arrivés
* Voyez la correspondance, a. p.
** Ce mot, que Voltaire prodiguait volontiers, nous semble rendre celui de ra/,'gamuffin qu'emploie lord Bjron.
*** C'est ainsi qu'un journal a appelé l'école de Hunt, Keats , Hazzlitt et les autres. Ce mot répond à celui de badauds. Les lakistes sont "VVordsworlh , Southey , Coleridge , etc.
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au déclin et à la dégradation de la littérature. Je ne puis y penser sans un remords de meurtrier. Que Johnson ne vit-il encore poui- les écraser I »
La lettre sur Pope servit en quelque sorte de transition entre les premiers ouvrages de Byrou et ses tragédies fondées sur le système des unités. La première tentative en faveur d' Addison , d'Aristole , dans la langue de Shakspeare , ne fut pas aussi heureuse qu'elle aurait dû l'être pour donner raison aux règles.
Marino Faliero n'avait point été destiné au théâtre; peutêtre si l'auteur n''avait pas cru au-dessous de lui de se soumettre au jugement d'un public , dont la partialité, il est vrai, est une terrible chance . il aurait rendu son sujet plus dramatique , et par conséquent sa pièce meilleure. Cette considération n'arrêta pas les spéculations du directeur de Drury-Lane , qui , en trois jours , mutila le pauvre Doge , distribua les rôles à sa troupe , et traduisit le poète devant le tribunal qu'il avait déclaré incompétent. L'utile précaution des billets donnés qu'on emploie à Drury-Lane et à Covent-Garden, comme dans la rue Richelieu , pour assurer les succès , fut négligée , et la cabale malveillante , qui , comme toute faction , a toujours de son côté la force de l'audace , avait de plus cette fois l'avantage du nombre. La porte assiégée de bonne heure s'ouvrit au torrent indompté de la foule anglaise , bien différente de cette foule parisienne dont des gendaiTnes dirigent si paisiblement le cours. La pièce fut jugée froide par un auditoire accoutumé au désordre pompeux et animé des jeux de la Melpomene britannique. Mais le mot magique de liberté , les principes républicains des conspirateui-s , exprimés en beaux vers par lord Byron , exercèrent leur influence ordinaire. L'opposition n'eut que la voix d'un sifflet isolé. Les représentations auraient continué; les acteurs auraient mieux compris et mieux ^u leur rôle; l'enthousiasme eût peut-être succédé à la satisfaction; mais l'éditeur, M. Murray, porta sa plainte aux tribunaux, et obtint gain de cause contre ceux qui avaient voulu faire de lord Byron un auteur dramatique malgré lui et malgré les unités.
Marino Faliero, qui fut autrefois imité en vers avec trop de précipitation au Théâtre-Français , puis dénaturé en prose à la Porte-Saiut-Mavtin , est devenu pour nous un sujet piquant de
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comparaison entre lord Byron et un poète qui a osé se mesurer avec lui sur le terrain du drame commun. M. de Lamartine avait osé déjà le faire sur celui du poème.
Sans dissimuler les défauts du drame de loi'd Byron , nous ne saurons nous empêcher de croire qu'il fallait le surpasser de beaucoup pour changer essentiellement , non pas la forme , non pas la distribution plus ou moins savante des scènes, mais la donnée des personnages. Une traduction littérale ne pouvait enti'er dans la pensée de M. Delavigne : il n'a pas même voulu paraître imiter ; ce qui n'a pas peu contribué à lui faire adopter une variante très prononcée du rôle d'Angiolina. Pour être indirecte, l'imitation reste toujours imitation ', aussi Racine ne s'est pas cru obligé de dénaturer tel ou tel caractère des pièces grecques qu'il a imitées en grand maître, d'ailleurs, comme M. Delavigne. a imité Bvron. Mais M. Delavigne a éié guidé par un autre motif^ il a cru qu'Angiolina coupable serait plus dramatique. Peut-être en effet peut-on critiquer la candeur d'Angiolina comme une froide vertu , et l'amour raisonnable du doge comme ridicule. Il existe cependant une heureuse opposition entre cette épouse si jeune, si calme, si pure, et le vieillard qui retrouve toute l'énergie de sa jeunesse quand il croit sou honneur blessé. Il y a quelque chose de touchant et d'honorable pour la nature humaine dans le noble sentiment qui consacre le nœud des deux époux ; aucune jalousie ne s'est inèlée au ressentiment du doge ; il ne s'attend pas à trouver l'exaltation de l'amour dans la compagne qui l'aime d'une tendresse toute filiale j mais il trouve en elle ce qui plaît davantage à sa grande âme : une innocence si pure qu'elle peut à peine croire à l'existence du crime.
La sympathie de loi'd Byron pour sou sujet se fonde sur l'analogie de son caractère avec celui du doge , quelque éloignée qu'elle paraisse d'abord. Voilà pourquoi il a si bien compris et si bien rendu ce caractère , qu'il nous semble que M. Delavigne a un peu affaibli. Pour com})rendre Faliero , il fallait peut-être savoir haïr; Byron disait quelquefois avec Johnson : I love a good îiaier(j' ai/ne un bonhaïsseur).L,ii\)dS$ionquï domineson Faîiei'O, c'est la haine j il veut se venger; c'est un doge offeusé encore plus qu'un vieillard amoureux; car il n'aime Angioliiia qu'avec un • amour de père. Le Faliero français esl un vieux mari: or, au théâtre, ce dernier caractère est difficilement tragique; aussi
SUR LORD BYRON. xcvii
Sleiio dit de lui que ce n'est qu'un Sganarelle , un Gé ix)nte j
Mais le doge irrité , jaloux jusqu'au délire ,
Prouva que d'un guerrier mille fois triomphant
La Vieillesse et l'Hymen ne font plus qu'un enfant.
Outre la passion de la haine , qui fait que Byron s'identifie en quelque sorte par tempérament av^ec le doge , il a été attiré vers ce personnage historique par une analogie de position. Faliero , prince de Venise, forcé de conspirer avec des plébéiens, de fraterniser avec des ouvriers , et ayant peine à dissimuler le dégoût avec lequel il se laisse toucher la main par ces hommes qu'il méprise , voilà ce qui a intéressé lord Byron , pair de la Grande- Bretagne, lord Byron, poète grand seigneur, qui s'était fait carbonaro en Italie. M. Delavigne (c'est ici un éloge pour ses opinions , comme le reproche de ne pas savoir hai^r en est un pour son cœur) , M. Delavigne a fait son doge trop fianchcment libéral. Jamais le Faliei'o vénitien n'eût dit :
Mes vœux tendent plus haut: oui, je fus prince à Rliode,
Général à Zara , doge à Venise; eh bien !
Je ne veux pas descendre , et me fais citoyen !
Ou si, dans l'intérêt de ses projets , il l'avait dit , il eût fait sentir dans un à parte, ou n'importe comment , combien cette flatterie adressée au peuple coûtait à son orgueil.
Quand Israël lui dit, nous , we, ce pronom seul le révolte. Nous, nousl dit-il ; puis se reprenant : — «N'importe j vous avez acquis le droit de dire nous; voyons, au fait I
« TVe-we-no malter-you liavc earned (he right 0 To Talk of us: but the point.'
C'est comme le Coriolan de Shakspeare, vrai patricien de Rome, et en même temps vrai noble anglais, lorqu'il est obligé de demander la voix des plébéiens , et qu'il change malgré lui ses .complimens à^ eligible en ironie.
Il serait sans doute curieux de comparer avec plus de développemensles deux Faliero. Nous nous bornerons à ces observations de l'imitation de M. Casimir Delavigne; mais, en avouant que nous n'aurions plus que de l'admiration à exprimer pour une foule de détails de sa pièce, soit lorsqu'il suit son rival à^ plus
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près, comme daus la scène entre le doge et Israel BerLuccio, soit lorsqu'il crée une scène tout entière, comme celle de l'interrogatoire dcBertramj nous pourrions aussi citer^ si nous n'écrivions trop tard pour cela, maint passage dans lequel l'auteur français a embelli l'original anglais; telle est la description du mal du pays que fait le neveu du doge , qui du reste n'est pas imitée du Marino Faliero de Byrou , mais de ses deux Foscari. Il est bien facile de dire à un auteur comment il aurait dû faire pour éviter tel ou tel défaut; mais le talent est de faire servir même un défaut à une beauté qui le rachète pleinement , et audelà : en admettant qu'il ait eu tort de faire Angiolina coupable, M. Delavigne a dû à cette idée la belle scène du pardon du deiiiier acte. Notre seul but est de prétendre qu'un poète du rang de M. Delavigne pouvait imiier et même traduire lord Byron, sans passer pour moins original.
Avec le 'Z>oge r/e Venise, lord Byron publia la Prophétie du Dante, espèce de Messcnienne sur les malheurs de l'Italie 5 composition richede nobles sentimens et d'une belle poésie, mais à laquelle nuit l'obscurité de quelques passages. L'idée de ce poème lui fut donnée dans une excursion à Ravenne , par une dame qui était parvenue à fixer son cœur, autant que son cœui' pouvait être fixé; en effet, il ne quitta plus la comtesse Guic* cioli que pour la Grèce. On s'accorde à peindre cette dame comme une Armide aimable et spirituelle ; leur liaison eut une origine assez romanesque. La persécution à laquelle fut exposée sa famille attacha encore davantage Byron à elle. Le noble poète ne fut pas son cavalier servant, à la mode italienne, du consentement du mari , mais malgré le mari et malgré le pape lui-même, qui joua un rôle, dit-on, dans cette intrigue amoureuse. Bvron dédia à la comtesse les Prophéties duT) ante: il avait /léjâ fait son portrait dans une des strophes de Beppo ; celle qui rappelle une des plus belles têtes du Giorgione. Ils quittèrent bientôt ensemble Venise pour Ravenne; mais auparavant Byron envoya en Angleterre de nouvelles productions. C'étaient encore des compositions dramatiques.
Les nouvelles tragédies du noble poète parurent avec une protestation réitérée en faveur des règles du drame classique , qui, selon lui, sont adoptées par la littérature des nations les plus civilisées. L'attaque était trop directe pour que l'orgueil
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de l'Angleterre ne se révoltât pas contre une opinion qui compromettait sa dignité , comme nation, et la gloire de sa littérature dramatique. Les critiques dont ces pièces furent l'objet attestent le ressentiment de cet outrage. Nous devons cependant souscrire à l'arrêt qui condamne les deux Foscari comme une tragédie faible d'intérêt , et dont les incidens sont peu naturels, en dépit de la vérité historique. Aucun des personnages n'est animé de ces passions exaltées qui remuent puissamment celles d'ime assemblée. Le vieux doge a un beau caractère, mais sa force n'est guère qu'une force d'inertie. Le jeune Foscari , dont le supplice nous révolte, ose à peine se plaindre j Loredano poursuit trop tranquillement le cours de sa vengeance, et son confident Roderigo reste à peu près nul.
Marina seule serait tragique par son noble dévouement digne de Rome et de Sparte , mais elle est réduite à de vaines imprécations quand la vengeance des Dix est accomplie. Il est inutile de dire que quelques belles scènes et quelques passages pleins d'éclat révèlent le poète. Nous ne citerons que celui où Marina cherche à réconcilier son époux avec l'idée de l'exil, en lui rappelant que Venise fut fondée par des bannis... Venise indi- . gue de tant de regrets I
a Relie Venise , s'écrie Foscari , ma chère et unique patrie ! » ah! oui, maintenant je respire! Comme cette brise de ton » Adriatique est douce à mon visage! l'impression même de l'air » annonce la terre natale à mon sang , le rafraîchit et le calme! » Quelle différence avec les vents brùlans des odieuses Cvcla-
)) des qui mugissaient autour de la prison !
» Ah! vous n'avez jamais été bannis de Venise... Vous n'avez » jamais vu ses beaux édifices dans le lointain, pendant quecha- » que sillon que traçait sur les flots la proue du navire semblait » déchirer votre cœur- vous n'avez jamais cru voir le jour des- » cendre sur les rochers de la ville natale et les décorer de l'or » et de la pourpre de ses rayons j puis, après avoir rêvé ce » doux spectacle vous ne vous êtes jamais réveillé sans le » retrouver!... »
Toute la pièce semble avoir été faite pour madame de Staël, qui eût compris tout le désespoir du jeune Foscari. C'est elle qui a dit :
r ESSAI
«Oil s'ôtomicra peut-^lre que je compare l'exil à la iriort; » mais de grands hommes de l'antiquité et des temps mo- » dcrnes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de » braves contre l'échafaud , que contre la perte de sa patrie*. »
Mais ce volume contenait le chef-d'(puvre dramatique de lord Byron , et , s'il faut le dire, la pièce la plus originale qui ait paru en Angleterre depuis Shakspeare. Le seul personnage de Sardanapale est luie admirable création en poésie j car il appartient à l'imagination du poète plutôt qu'à l'histoire. C'est enfin un caractère neuf, qui console de tant de lieux communs personnifiés. Sardanapale n'est cependant , sous plus d'un rapport , qu'un Don Juan couronné j mais ce voluptueux efféminé, cet épicurien sur le troue , cet esclave des sens et du plaisir qui néglige sa femme pour une favorite, laquelle n'est elle-même que la première d'un sérail j ce roi qui méprise la guerre , la gloire , la religion , comment est-il si intéressant j et par quel art le poète a-t-il su le revêtir d'une grandeur naturelle qui en impose? On aime à l'entendre expliquer sa paresseuse insouciance, et puis rire du péril comme d'un plaisir nouveau, loin d'en éprouver de l'inquiétude et^ de la terreur , et s'armant aussi gaiement du bouclier que naguère du miroir. On reconnaît qu'il a su se placer au-dessus des évènomens, par un vrai courage philosophique. La mollesse a pu endormir ce courage, mais non l'avilir. Il quitte la vie comme on (juitte une fête , emportant des imagos riantes pour ses rêves !
Le stoïcisme de Salemènes fait ressortir cette philosophie indolente de son beau-frcre; mais qu'elle est belle à côté de Sardanapale cette Grecque esclave qui lui parle sévèrement au nom de la gloire au milieu d'un banquet et s'assied fièrement sur le bûcher pour partager sa mort! Qu'elle est belle dans cet amour qui la fait rougir, dans cet orgueil qui ennoblit son esclavage! Et que de beautés de détails! Le songe de Sardanapale est digne de celui d'Athalic.
Les tragédies de lord Byron ne suscitèrent que des question» de critique littéraire; mais le mystère de Caïn devint un sujet de scandale exploité à l'envi par tous ceux qui s'étaient crus désignés dans la lettre à Murray, comme faisant partie de la grande coterie des tartufes religieux, moralistes ou politi-
* Dix {inn«'fs HVxil.
SUR LORD BYRON. ci
ques. Les tliéolo{^iens d'Oxford et de Cambridge crièrent au manichéen et à ralliée; les apôtres de la morale, à l'iuceste.
Le noble lord osait , comme Milton, mettre en scène les anges, Satan, et la première famille du monde! Il méritait la mort , comme le fils d'Abinadab pour avoir touché à l'arche sainte. Les rabbins avaient prouvé que la femme de Caïu était la sœur jinnolle d'Abel ; lord Byron affectait de croire qu' Adah , au contraire, avait été la sœur jumelle du fratricide. Des menaces anonymes furent adressées à M. Murray : et, lui libraire ayant publié une coutrelaçon de Cii/n , l'éditeur porta vainement sa plainte à la cour de chancellerie. Le lord chancelier déclara que le livre n'était pas de nature à être protégé par la loi. Grâces à cette législation absurde*, /e poison prétendu put circuler au loin et fut mis à la portée de tout le nuyule par la modicité du prix.
On pourrait définir « Caïn » une théorie dialoguée de rorigine du mal. Ce mystère est donc à peu près tout métaphysique. Il est certain que la plupart des argimiens de Lucifer et de Gain contre la bonté ou le pouvoir de la Providence restent sans réponse. Lord Byron dit qu'il ne pouvait faire parler Lucifer comme un ministre en chaire. Soit; mais il manque parmi les interlocuteurs un ange tlif^'ologicn pour éclaircir, sinon pour résoudre la question. Le troisième acte seul émeut vivement par la catastrophe amenée avec un talent admirable. C'est donc le seul acte qui soit vraiment dramatique. Le sombre caractère de Caïn est une grande conception. Son mécontentement , sa farouche et orguedleuse inquiétude , vont au-devant de chaqiie sophisme du tentateur : Lucifer n'est guère qiie le démon de sa propre imagination personnifiée. Ce ne sont point des causes accidentelles qui poussent Ca'in au blasphème et au meurtre : son crime est le fatal résultat de cette espèce de maladie morale , de cette soif de science devenue ime passion, qui fait délirer son âme et lui insj)ire le mépris du bonheur.
Il y a beaucoup à admirer dans ce nn stcrc. La première entrevue de Lucifer et de son disciple est sublime : il u'est pas de
* Don Juan, îVat Tyler tie Soiilhey, etc. , ont été de même mis hors la loi. C'est-à-dire qu'im lieu d'anèler le poiton, la loi punit l'empoisonneur eu le privant de tout recoui"s contre ceux qui multiplient sa composition reconnue dangereuse.
eu ESSAI
tableau plus touchaiitque celui où Caïn et Adam s'approchent de leur enfant endormi.
La jeune fille de lord Byron, privée peut-être à jamais de voir son père , lira un jour cette scène en versant des larmes.
Une note très remarquable fait partie du volume que nous venons d'examiner. Lord Bvron y répond aux attaques de Southey qui , dans la préface de son dernier poème, désignait, sous le titre cU École Sataniq ne , l'école de lord Byron , de Shelley et de tous les écrivains qui partageaient leurs principes. Il nous semble que de part et d'autre cette inimitié a été poussée trop loin. Jusqu'ici lord Byron ne s'était guère servi que des armes du ridicule contre le Lauréat j mais , cette fois , il repousse sérieusement sa dénonciation , et , accusé d'être un rcvolutiojinaire , il en vient à un acte de foi politique.
« M. Southey , dans sa pieuse préface d'un poème dont le 1) blasphème n'est pas moins innocent que la sédition de Tf at » Tyler, parce qu'il est aussi absurde que cette sincère produc- » tion; M. Southey invite la \éQ\s\si\.\xYQày faire bien attention, » puisque la tolérance accordée à des écrits tels que ceux de » l'Ecole Satanique , conduisit à la révolution française. Cela » est faux, et M. Southey le sait bien. Tous les écrivains qui osèrent » être libres éprouvèrent des persécutions. Voltaire et Rousseau » furent exilés ; Marmontel et Diderot , envoyés à la Bastille^ et » une guerre perpétuelle fut déclarée à tous les philosophes par » l'autorité existante. En second lieu, la révolution française ne » fut causée par aucun écrit. Elle aurait éclaté quand même au- » cun des écrivains que Southey cite n'eût existé. C'est la mode » d'attribuer tout à la révolution française, et la révolution » française à toute autre cause que la réelle. Cette cause est évi- » dente... Le gouvernement exigeait trop et le peuple ne pou- » vait ni donner ni supporter davantage.
» Et la l'évolution anglaise... la première, veux-je dire, par » qui fut-elle occasiouée? Les puritains étaient certes aussi.mo- » raux que Wesley * ou que son biographe. — Les actes... » les actes seuls des gouvernemens et non les écrits qui les ont » combattus, voilà ce qui a causé les révolutions passées, voilà » ce qui mènera aux révolutions futures.
* Vie (le Wesley le iiielliodiste , par Soutliry.
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» Je regarde une seconde révolution comme inévitable, quoi- » que je ne sois point révolutionnaire. Je désire que la constitu- » tion anglaise soit modifiée, mais non détruite; né aristocrate » et naturellement aristocrate par caractère , avec la plus grande w partie de rna fortune actuelle sur les fonds publics , qu'aurais- » je à gagner par une révolution I Peut-être ai-je plus à perdre » que M. SouLhev avec toutes ses places, ses bénéfices de pané- » gvriste et son di'oit d'injurier, par-dessus le marché. Mais une » révolution est inévitable, je le répète. I^e gouvernement peut » se glorifier de la répression de quelques petits tumultes : ce ne » sont que quelques vagues repoussées et brisées sur le rivage; » tandis que la grande inondation s'avance et ne cesse de gagner w du terrain. M. Scuthev nous accuse d'attaquer la religion du » pays; et lui, la soutient-il en écrivant ses Vies de PVesley? V Un culte n'est détruit que par un autte. Jamais il n'y eut , il » n'v aura jamais un pavs sans religion. On nous citera encore » la France : mais ce ne fui'entqueParis et une faction frénétique » qui^uaintinrent un moment le dogme absurde de la théophi- » lanthropie. L'Église d'Angleterre , si elle est renversée , lésera » par les sectaires et non par les sceptiques. Les peuples sont » trop sages, trop instruits, trop certains de leur importance » immense dans l'espace, pour se soumettre à l'impiété du doute. » Il peut bien exister quelques spéculateurs sans foi , mais ils sont » en petit nombre, et leurs opinions sans enthousiasme, sans appel )) aux passions, ne sauraient gagner des prosélytes, à moins qu'ils » ne soient persécutés ; «ar voilà le moyen d'augmenter toutes « les sectes. »
Il nous semble , pour répondre à ce qui nous touche de près dans ce manifeste, que lord Byron exagère la persécution dont les philosophes furent l'objet avant la révolution : la cour les avait plutôt boudés quelquefois que persécutés constamment. Quant à la cause de la révolution, certes les écrits seuls ne l'ont pSfi faite; mais n'y ont-ils pas contribué? LordByron n'a-t-ilpas écrit lui-même en parlant de Voltaire et de Rousseau , qu'ils ont ébranlé les trônes *. Et n'est-il pas toujours vrai , malheureusement, que les principes de la raison et de la justice, proclamés d'abord par les hommes de bien , deviennent des armes fatales
' Ghilde-Harold , ch. III, st. cxvii.