‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 22 sur 114 · CIV ESSAI · texte numérisé non relu

CIV ESSAI

tournées contre eux-mêmes quand les factieux s'en emparent? Pour ce qui regarde la révolution anglaise, annoncée ici comme inévitable, malheur à l'aristocratie qui a fait la sienne en 1688; ce serait sans doute cette fois le tour du peuple.

On remarque avec plaisir ^ dans un autre passage de la même déclaration , que le poète proteste qu'il n'a point eu part aux notes de la reine Mah , et qu'il est loin d'approuver les doctrines d'athéisme qu'elles contiennent. Son admiration pour Shelley n'avait pour objet que sa poésie , et il faut convenir que le style à la fois nerveux et brillant de la reine Mah , et des ouvrages plus récens du même auteur , était digne d'une muse moins irréligieuse. Shelley était allé rejoindre lordByron à Pise , où celuici fixa pendant quelque temps son séjour en quittant Venise et Ravenne. C'est là qu'ils formèrent une espèce de société littéraire , à laquelle Leigh Hunt, l'auteur de Françoise de Rimini , vint s'associer.

Hunt s'était chargé de la rédaction du journal de cette espèce d'académie, intitulé le Libéral. Mais Shelley ne put même pas en voir paraître le premier cahier, ayant péri cette même année avec William, autre ami de lord Byron, dans une tempête qui les surprit de Livourne à Gènes. Leurs corps furent recueillis sur le rivage, et lord Byron les fitbrùler pour en conserver les cendres. L'éloquente expression de ses regrets, que je me rappelle avoir lue en Angleterre, dans une de ses lettres communiquée à un journal de l'opposition , contrastait singulièrement avec l'indécent anathème quiune feuille m^inistérielle appelait, le même jour, sur ces deux infortunés. La charité chrétienne permet de croire qu'une ardente prière au moment de la mort peut racheter une âme coupable ; et c'est une impiété que de vouloir pénétrer les jugemens de Dieu :

Peace be with llieir ashea , for by (lieiu

If merited, the penalty is paid ;

It is not ours to judge . far less condemn :

The hour must come ivhen such things shall be made

Known unto all.

(^hilde-TIabold, c. Ill, St. 108 , sur Voltaire el Rousskau *.

* aPai\ à leurs cendres; s'ils ont mérité un rh;"iliment , ils le subissent. Ce • n'est pas à nous de les juger, encore moins de les condamner... le jour vien- »dr;i où tout sera connu. »

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Cette réflexion nous échappe , paiceque les rédacteurs du Libéral n'ont pas manqué , en représailles , de citer indirectement la mort de Castlereagh comme un jugement de Dieu.

Le Libéral fut précédé de quelques jours par une nouvelle composition dramatique, dans laquelle l'auteur oubliait la règle des unités , et prenait dans le dialogue une variété de tons qui rappelle quelquefois Shalspeare ; mais , d'après notre code littéraire en ï'rance , « Werner » ne serait qu'un roman dialogué. Dans une modeste préface , lord Byron semble ne pas prétendre à une plus haute gloire , et avoue qu'il a emprunté presque tous ses caractères et son plan à une nouvelle allemande de miss Harriet Lee *. Cette même nouvelle , dit-il , contient le germe de quelques uns de ses premieis poèmes. Le héros du drame est en effet un Lara ou un Conrad; et l'héroïne rappelle aussi Zuléika ou Médora. « Werner » arrive trop tard pour être une composition originale j mais de toutes les œuvres dramatiques de lord Byron ce sera peut-être celle qui amusera le plus , parceqii'elle est la plus romanesque. « Werner » prouve aussi toute la puissance du nom de Bvron;, par la réputation qu'il rendit toutà-coup à miss Lee , déjà presque oubliée ,- dans la foule des romanciers modernes.

r est évident que la puissance de ce nom soutint seule le Libère l. Lord Bvron lui suscita , dès le premier numéro , les embarras d'un procès intenté par la société des amis de la constitution , « pour outrages faits à la mémoire du feu roi Georges IIL » Ce fut la pulsion du Jugement qui compromit l'académie anglopisane.

Ce poème burlesque est une parodie de l'apothéose de Georges III , publiée sous le même titre par Southey **. Satan et Michel se disputent, à la porte du paradis, la possession du prince . qui , comme on le devine , court grand risque par l'é-

* Sœur de miss Sophia Lee, auteur de Mathilde ou le Souterrain, (the Hecess.)

** Il y a certes une impiété à canoniser comme Southey un roi aussi médiocre que Georges III , qui pendant la moitié de son règne a été fou. Les vers du Lauréat ne sont souvent que des flatteries ridicules : ce n'est pas ainsi qu'a été conçue et exécutée l'ode sublime que les funérailles de Louis XVIII ont inspirée à un jeune poète qui a préféré l'indépendance de son talent aux caresses du pouvoir.

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loquence d'un avocat tel que le diable. On appelle les témoins de son règne pour déposer , lorsque tout-à-coup survient un autre démon portant le Lauréat j c'est Asmodée tout essoufflé, et se plaignant d'avoir l'aile démise par ce fardeau des plus lourds, quoique, de tous ses ouvrages, l'auteur de la première Vision n'ait avec lui que son dernier manuscrit. Satan le reconnaît « pour un sot , » et prétend qu'il n'était nul besoin de le lui amener de force : « il serait venu de lui-même; mais puisqu'il est ici , voyons ce qu'il a fait. »

» Ce qu'il a fait! s'écrie Asmodée, il anticipe sur la besogne qui se traite entre vous , et griffonne comme s'il était le greffier des destins. Accorderons-nous la parole à cet ane comme à celui de Balaam ?» — « Ecoutons-le , dit Michel , on ne saurait récuser un tel témoin. »

Le poète, heureux d'obtenir un auditoire , ce qui lui arrive rarement ici -bas, entonne ses hexamètres. Grand tumulte, comme dans la chambre des communes qiiand Castlereagh parle; les anges demandent l'ordre du jour : ils ont assez de vers et de chansons. Le monarque baille; saint Pierre a besoin de s'interposer en faveur de l'auteur, se rappelant qu'il a été jadis lui-même poète en prose ; et Michel sonne de sa trompette pour étouffer le tapage par un tapage plus fort, comme on fait souvent sur notre planète.

Enfin , le Lauréat obtient de nouveau la parole, et cette foisci débite en préambule le catalogue de ses px'oductions. Il a écrit la Vie de Nelson, il a écrit celle de Wesley , il écrira celle de Satan ou celle de Michel. Voyant que le diable ne se soucie guère d'un tel panégyriste, le voilà recommençant la lecture de ses vers; mais, au troisième, tous les assistans désertent l'audience, et saint Pierre lui-même, indigné d'une telle musique, punit le panégyriste nasillard en lui appliquant sur la tête trois coups de son trousseau de clefs. Le nouveau Phaéton fait la culbute jusque dans son lac de Keswick.

Malgré le sourire qu'excitent par momens quelques traits heureux, il est pénible de voir un grand poète descendre à ces burlesques jeux d'esprit. C'est encore ici une imitation de Voltaire dont l'amour-propre blessé poursuivait par l'ironie la plus caustique les écrivains qui avaient osé se mesurer à ce géant de notre littérature. Lord Bvron eût mis lui aussi volontiers Southev

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aux galères , dans quelque poème, comme un autre Fréron. Le Dante, il est vrai , avait été plus loin encore , en plongeant ses ennemis dans son enfer ; mais le Dante écrivaitsous la dictée des haines politiques. C'est déjà bien assez en littérature de créer pour nos censeurs une Bunciade , ou palais delà sottise, comme celui où Pope installa le Lauréat de son temps, le spirituel Colley-Cibber. Malheureusement, dans la Vision parodiée, il y a plus que de la haine littéraire. Sous prétexte que Southey avait un peu trop prodigué les canonisations aux tètes couronnées , lord Byron leur a prodigué d'injurieuses paroles. Les tribunaux anglais ont jugé les inculpations dont Georges III était l'objet. Nous aurions dû quant à nous^ pour la gloire du poète lui-même, supprimer de la traduction de ce poème les quatre stances sur une victime royale* montée au ciel , revêtue de la pourpi'e du martyre, plus sacrée que celle de la royauté. Nous n'avons reconnu dans ce passage ni le fils des Muses, ni le descendant des preux que Charles I" trouva fidèle à ses drapeaux. Que le poète aime la liberté; mais , s'il veut qu'elle lui accorde de nobles inspirations, qu'il représente cette muse des grandes limes , belle, généreuse , fière et jalouse de ses droits sans doute, mais pleine de calme et de dignité, avec les attributs de la force et de la justice, et non telle qu'une bacchante révolutionnaire, le visage barbouillé de sang et de lie , dansant autour de l'échafaud et insultant avec un rire féroce la mort et le malheur.

Nous ne saurions exiger de tous les Anglais les opinions du célèbre Burke au sujet de la révolution française j mais tant de radicalisme passe la mesure. Il y a même ici plus de l'insolence du grand seigneur que de la démagogie pure et simple. On se croirait transporté à ces repas anniversaires des régicides anglais, qui, en commémoration du supplice de Charles Stuart, ne mangeaient ce jour-là dans leur club que des têtes de veau par une dégoûtante allusion à la tête du roi**.

Ayant traduit /« Vision du Jugement en entier, nous ne cite-

* Louis XVI.

Nous ne saurions non plus approuver les épigrammes cruelles sur le suicide de Casllereagh, quelque haine que méi-ite ce ministre. Il faut lire cependant à ce sujet la préface dont Byron a fait précéder le troisième thant de Don Juan. On nous a reproché quel(|ue part d'avoir fait ici le procès à lord Byron , comme si un traducteur devait épouser toutes les opinions de son auteur.

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ions ici qu'un épisode dont l'invention est assez piquante. Parmi les témoins sont appelés le fameux Wilkes et Junius, introduits l'un après l'autre, et rais en scène avec esprit. Au nom mystérieux de Junius , la foule se presse autour de l'ombre citée. C'est une grande figure , mince , à cheveux gris , qui avait été déjà une ombre sur la terre.

« Elle est souple et leste dans ses mouvemens, avec un air de vigueurj mais rien n'indique ni son origine ni sa naissance; elle se fait petite et puis redevient plus grande; tour à tour elle a un aspect sombre , ou elle s'égaie par un rire amer; mais, pendant qu'on la regarde, ses traits changent à chaque instant sans qu'on puisse les définir.

» Plus les autres ombres la regardent, moins elles peuvent la deviner; le diable lui-même semble intrigué; sa physionomie varie comme le fantôme d'un songe ;' plusieurs jurent dans la foule qu'ils la connaissent parfaitement. — Il en est un qui prétend que c'est l'ombre de son fils; là-dessus une autre dit que c'est celle du frère du cousin de sa mère.

» Un troisième veut que ce soit un duc, un chevalier, un orateur, un avocat, un prêtre, un nabab*, ou un accoucheur; mais le mystérieux personnage change d'aspect aussi souvent qu'ils changent de pensée : on a beau le regarder en face, la difficulté s'accroît. C'est Burke , c'est Horne Tooke, et souvent il ressemble beaucoup à sir Philip Francis : c'est une fantasmagorie véritable, un a masque de fer épistolaire. »

On pense bien que Junius n'oublie pas de faire remarquer que son éloquente lettre au roi est restée sans i-éponse**.

Le second numéro du Libéral se recommandait par un ton plus décent, et lord Byron s'y montra digne de Milton et de luimême dans le mystère « du Ciel et de la Terre. »

Le même sujet fut traité simultanément par Anacréon Moore, sous le titre des « Amours des Anges. »

Les deux poètes ont donné à leur ouvrage l'empreinte particulière de leur talent.

Thomas Moore n'a rien perdu de sa sensibilité exquise , de son bonheur de description, et de son élégance. Son style est toujours un peu brillante; il pèche par un luxe tout-à-fait oriental;

* Enrichi de l'Inde.

** Vove/. dciiis les IcUirs (le Jnnin'; ce mndèlr d'éloqncnrr politique.

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sa muse est couronnée de pei'les et de diamans, éblouissante de riches atourjj et quand, plus pure et plus tendre, elle nous charme par des grâces plus naïves , et dc5 ornemens moins recherchés, on lui trouve encore un reste de coquetterie dans l'art de disposer son voile, et les fleurs plus simples dont elle compose sa parure. Quoique Moore ait spiritualise ses anges comme ses femmes, qui seraient plus intéressantes si elles étaient moins idéales, on peut dire que ses anges sont plus galans encore qu'amoureux.

La fable du poème consiste dans le récit que trois exilés du ciel se font réciproquement de « leurs bonnes fortunes» avec trois filles des hommes: tous trois ont tout sacrifié à l'amour; les anges de lord Byron se perdent surtout par un sentiment d'honneur. Ils préfèrent généreusement renoncer au pardon qui leur est offert , plutôt que de délaisser les mortelles qu'ils ont séduites*. Mais cet amour des fils de Dieu et des filles des hommes n'est guère qu'épisodique dans la composition plus sévère de lord Byron. C'est le tableau du monde corrompu et condamné à la terrible régénération du déluge qu'a dessiné le poète; c'est l'homme avec ses passions déréglées , en présence du Créateur armé de sa vengeance inexorable. Cette vengeance vient surprendre les intelligences supérieures qui oublient leur haute vocation dans les plaisirs terrestres, et les âmes tendres qui préfèrent au Dieu jaloux des amans divinisés par elles.

La faiblesse se livre à de lâches gémissemens. L'orgueil impie, au lieu de rendre hommage à la Toute-Puissance, expire la malédiction à la bouche : le juste, fort de sa foi et d'une consolante espérance, se résigne et bénit le ciel. — Une mère... Ah I le délire de sa douleur maternelle sera sans doute son excuse ; — une mère, ayant vainement imploré le salut de son fils, laisse échapper, à la vue de la mort qui va les frapper tous deux, une' plainte au lieu d'une prière. — Cependant un élu du Seigneur est destiné par l'éternelle miséricorde à repeupler un autre univeis. Blâmera-t-on le poète d'avoir fait presque un rebelle d'un

* Quelques rabbins ont prétendu que les amours des anges avec les filles des hommes étaient une fausse tradition provenant d'un passage mal interprété de la Genèse : les géans nés de ce commerce du ciel et de la terre n'auraient donc pas existé; quoi qu'il en soit, les poètes ont eu le droit de s'emparer de l'idée, aUégorique ou non.

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des fils de Noé? Le mal n'entra-t-il pas avec lui dans l'arclie , puisque la postérité d'Adam , après le laps des siècles , a eu besoin d'un saci'ifice desang divin pour sa seconde régénération? Japhet, égaré par un amour coupable pour une fille de Cain, semble appartenir lui-même à la race du fratricide, dont l'orgueil s'était lévolté contre Dieu, avant d'immoler l'innocent. Japhet est un philosophe chagrin qui ose sonder les voies de la Providence. Elle avait dit aux flots , en fixant leurs limites : Yous n'irez pas plus loin. Quand l'Océan accourt pour engloutir sa proie, Japhet va presque jusqu'à accuser l'Eternel d'injustice, de contradiction et de cruauté.

On reconnaît le génie audacieux de l'auteur de Caïn , dans ce drame qui rappelle par le style et la forme le Samson agOJiisie*.

Lord Bvron avait eu quelquefois l'idée d'aller visiter les deux Amériques; il ambitionnait le titre de poète voyageur, et ses rêves de liberté l'appelaient tour à tour dans les Etats-Unis où la liberté se repose dans sa force , et dans la Colombie où elle combat encore avec l'épée de Bolivar. D'avance il parcourait par l'imagination^ et dans les relations de voyages^ ce nouveau juonde sur lequel il aimait aussi à interroger les navigateurs. Le séjour de INIarmer parmi les naturels des îles -Tonga et la ré vol te de l'équipage du capitaine Bligh (1778), lui fournirent l'idée

* Le Libéral ne réussit pas et s'arrêta au quatrième numéro. Lord Byi'on l'avait prévu : voici l'extrait d'une de ses lettres.

Gênes, 9 octobre 1S22.

« Je crains que le journal ne soit une mauvaise affaire et ne prenne pas, ma'* je me sacrifie aux autres. Je ne puis y rien gagner. Je crois les frères Hunt d'honnêtes gens ; je suis sûr qu'ils sont pauvres ; ils n'ont pas un napoléon. Ils m'ont prié avec instance de ni'engager dans cette oeuvre, et j'ai consenti dans une heure funeste; mais je ne m'en repentirai pas tant que je pourrai leur rendre service. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour Leigh Hunt depuis qu'il est ici , mais presque 'îans utilité. Sa femme est malade; ses si\ enfans ne sont pas très faciles à conduire ; et dans les affaires de ce monde il n'est lui-même qu'un enfant. La mort de Shelley l'a laissé toul-à-fait à plut. Je n'ai pu le voir dans celte situation sans éprouver les sentimens communs de l'humanité, et sans faire tout ce que je pouvais pour le remettre à flot lui et sa famille. »

Leigh Hunt eut connaissance de cette lettre , en fut humilié et ne l'a pas pardonnée à lord Byron. De là tant de bruits contradictoires sur la discoiitin'tation du Liber, il.

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première et les détails du poème intitulé l'Ile ou Christian et ses compagnons. Ce poème est riche d'images ravissantes. Comme dans la plupart des ouvrages de Byrou , on y reconnaît, avonsnous dit dans l'introduction dont nous l'avons fait précéder , que , de tous les spectacles de la nature , celui qui avail produit l'impression la plus profonde sur sou âme était l'immensité de cet océan que Dieu semble avoir laissé échapper d'une source inconnue comme une image animée de son éternité et de sa puissance infinie. Quand Childe-Harold commence son pèlerinage, le premier balancement du navire rend déjà à son âme énervée par la satiété toute sou énergie native ^ et il semble que son objet principal était moins de parcourir une variété de climats que de vivre en société avec ces flots qu'il compare poétiquement à la crinière de son coursier bondissant, a Océan, je t'ai toujours aimé! » s'écrie-t-il encore en terminant le Pèlerinage. Que de sublimes apostrophes adressées à cette mer dont le tumulte mçme fait battre son cœur d'une joie sauvage : en général tous les héros de Byron partagent cette svmpathie du poète pour l'océan dans les diverses phases de son aspect et de ses dangers. Rebelles, pirates ou proscrits, c'est sur les ondes ou dans les îles qu'ils ont établi leur empire ou trouvé leur refupe. M. de Chateaubriand, qui a vécu beaucoup des mêmes émotions que lord Byron , dit aussi que ses ouvrages sont remplis de souvenirs

et des images de ce qu'on peut appeler le désert de l'océan •

« se trouver au milieu des mers, c'était pour lui comme pour » Childe-Harold ne pas avoir quitté sa patrie, c'était, pour ainsi » dire, être porté dans son premier voyage, par sa nourrice » par la confidente de ses premiers plaisirs... » Plus loin : « Presque toujours notre manière de voir et de sentir tient aux )) réminiscences de notre jeunesse. Elevé comme le compagnon » des vents et des flots, ces flots, ces vents, cette solitude » qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux » à la nature de mon esprit et à l'indépendance de mon carac- » tère. Peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelque vertu » que j'aurais ignorée*. »

Il est curieux de rapprocher de ces lignes le passage où lord Byron , parlant de Torquil et de Neuha , se souvient aussi de l'influence des lieux où il passa son enfance sur sa manière de

• Introduction au\ Voyages en Amcrii^ue, pag, 67.

cxii • ESSAI

voir et de sentir. Remarquons d'abord qu'élevé au sein des rochers calédoniens il confondait dans le même amour et les monts et l'océan :

« Parmi tous ces couples d'amans , Torquil et Neuha n'é- » taient pas les moins beaux : tous deux nés enfans des îles , » sous des climats différens , il est vrai , mais tous deux sous » l'influence d'un astre des mers, tous deux élevés au milieu » d'une nature sauvage, spectacles dont le souvenir nous est » toujours si doux ! quelque chose qui survienne entre nous et » les premiers goûts de l'enfance , qui n'aime à se rappeler ce /) qui frappa d'abord ses yeux? Celui qui de ses premiers re- » gards aperçut les cimes bleues des montagnes saluera avec » amour chaque élévation qui lui montrera le même azur j il re- » trouvera dans chaque rocher le visage familier d'un ami au- » quel il tendrait volontiers les bras. J'ai long-temps erré dans » des pays qui ne sont pas les miens. J'ai adoré les Alpes , aimé » les Apennins , révéré le Parnasse et admiré l'Ida et l'Olympe » de Jupiter dominant la plaine étendue à leui's pieds ; mais ce » n'était pas seulement la mémoire des vieux âges du monde , ce » n'était pas seulement les charmes naturels de ces monts qui » me ravissaient à leur aspect... Le transport de l'enfant survi- » vait dans le jeune homme. Loch na gar* se, confondait avec » l'Ida sur la plaine d'Iliou , mêlait des souvenirs celtiques avec » le mont phrvgien , et faisait couler les torrens de l'Ecosse avec » l'onde transparente de Castalie. Pardonne-moi , ombre éter- » nelle d'Homère I Apollon , pardonne-moi les erreurs de mon » imagination : le Nord et la nature m'apprirent à adorer ces » scènes sublimes par le souvenir de ce que j'avais aimé aupara- » vant. » L'Ile ou Christian , ch. III.

Lord Byron a évidemment voulu, dans le poème de l'Ile, créer une scène et des personnages pour une de ses utopies d'indépendance et de solitude. Il avait maintes fois rêvé pour luimême une Neuha dans un oasis au milieu des flots. Il a voulu l'animer de cette vie que donne la muse à des héroïnes qui n'existèrent jamais que dans le cerveau du poète. Mais il a su l'entourer de réalités, il a osé être vrai pour peindre les marins réfugies aux îles des Amis : ce sont là de vrais marins avec leur langage et leur costume , sans oublier la pipe et le cigarre, et leurs

* Voyei cp poème cilë au dobut i\c irl essiii.

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autres attributs, que Crabbe n'eût pas negliges sans doute, mais qu'en général la musc aristocratique des poèmes sérieux abandonne à la prose et aux tableaux flamands.

En lisant Vlle^ M. Benjamin Constant, occupé alors de son bel ouvrage sur le sentiment religieux, ea a cité naturellement ces réflexions qui terminent le tableau du bonheur de Torquil et de Neulia : a Et que ceci ne semble pas étrange. L'enthou- » siaste religieux ne vit pas sur la terre ^ mais, dans ses rêves ex- » tatiques, les jours et les mondes sont emportés devant lui » comme dans un tourbillon j son âme a précédé sa cendre dans » le ciel. L'amour est-il moins puissant ? non j il nous entraîne » avec la même violence vers la révélation glorieuse d'un Dieu » ou vers cette autre moitié de nous-mêmes, dont les plaisirs et » les douleurs sont tellement au-dessus des nôtres, que nous les » confondons avec tout ce que nous connaissons du ciel ici-bas. » En un instant, des deux points opposés, ces feux qui consu- » ment tout, se rapprochent, et nous enveloppent avec ce que » nous aimons dans une flamme commune.

» Combien de fois encore nous oublions le temps, lorsque, so- » litaires et admirant le trône universel de la nature, — ses fo- » rets, ses déserts, ses vastes eaux parlent d'elle à notre intelli- » gence I Les astres et les montagnes n'ont-ils pas une vie \ les » vagues n'ont-ellcs pas une âme I leurs cavernes humides ne » sont-elles pas douées d'un sentiment , et ne l'expriment-elles » pas dans leurs larmes silencieuses? oui, les cieux nous appel- » lent avec amour dans leur sphère; ils dissolvent notre enve- » loppe mortelle avant son heure, et plongent nos âmes dans » les vastes mers de l'éternité. »

Ou croirait plutôt lire une méditation de Wordsworth qu'une rêverie de Bvron ; et c'est encore un de ces morceaux en regard desquels il serait fi\cile de citer un passage semblable dans les écrits de l'homme dont nous opposons fièrement la gloire à l'Angleterre , quand elle nous demande où est notre Byrou, où est notre Walter Scott ? Comme l'un , M. de Chateaubriand est le champion de la liberté , comm& l'autre celui de la chevalerie et de la religion nationale.

Je crois que personne ne nous a contredit quand nous avons prétendu, dans le Voyage en Angleterre , que lord Byron et sir Walter Scott sont aussi connus et non moins, admirés en France

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qu'en Angleterre. Jamais poètes étrangers n'avaient exercé tant d'ascendant sur nos doctrines littéraires et sur les inspirations de nos jeunes talens. Si Shakspeare est revenu en France mieux accueilli, et presque naturalisé déjà sur notre scène , c'est que Byron et Scott l'ont pris par la main pour nous le présenter de nouveau. Mais lorsqu'une révolution s'opère aussi dans notre goût, long-temps trop exclusif et dédaigneux, n'oublions pas qu'avant Byron et Scott , le génie de Chateaubriand et celui de madame de Staël avaient déjà puissamment remué les imaginations françaises. Nous reti'ouvons dans les écrits de l'un et de l'autre , et la poétique et les premiers exemples de la nouvelle école.

Quoique le vicomte de Chateaiibriand et lord Byron défendent des principes contraires sous plusieurs rapports, il y a entre eux cette analogie que VopposUiou semble surtout favoi'able à leur talent, qui penche volontiers vers la déclamation et l'emphase , comme l'éloquence de Burke. Mais à côté de cette emphase quelle puissance d'ironie! Cette emphase d'ailleurs, qui n'est pas continuelle, n'a rien de faux, parce que ce n'est le plus souvent chez eux que l'expression pittoresque et animée d'une grande abondance d'idées, et de ce que j'appellerais une exaltation naturelle et caractéristique. C'est le mens dh'inior , — c'est le non rnortale sonans.

Le scepticisme de Byron fut une véritable opposition antiaristocratique à une époque où la haute classe en Angleterre voudrait s'arranger commodément, sinon dans le vice, comme le prétend Byron , du moips dans la puissance de ses privilèges, derrière les affiches de sa morale et de sa dignité. A l'époque où le Ge'tiie du Christiantsme parut, la religion chrétienne était aussi de l'opposition. A cette époque , Byron , né Français , eût parlé comme Chateaubriand du catholicisme. Il y a là péril et gloire sous l'étendard du Christ , il est allé mourir comme on croisé sur cette terre de Grèce qu'il avait traversée autrefois en pèlerin comme Chateaubriand. Ces deux génies , qui ont dominé toute la poésie de leur temps, avaient pu avoir entre eux plus d'une communauté d'inspiration et de gloire. La religion ou la liberté devaient tôt ou tard 1rs réunir par une sainte fraternité pour les siècles à venir *.

* On a entendu lord Byron dire plusieurs fois : « Je regrette de n'iHre pas né

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Occupé à désenchanter le rêveur Childe-Harold en le transformant en Don Juan , lord Byrou semble avoir été ramené à la fraîcheur de ses sensations de jeune homme dans le poème de file; mais , poursuivant son projet de faire en quelque sorte la contre-partie de ses premiers ouvrages, il publiait en même temps la Metamorphose du bossu, qui l'essemble plutôt au Faust allemand qu'à son propre Manfred. Le démon César est là im autre Méphistophélès. Sa plaisanterie, quelquefois caustiqTie , n'est le plus souvent que malicieuse; mais on croit deviner qu'il réseive toute l'amertume de son ironie pour empoisonner le bonheur d'Arnold lorsque celui-ci se croira heureux. Malheureusement ce poème est resté incomplet; qui oserait, d'après uu fragment , deviner tous les développemens que Bvron eût donnés à cette idée originale ?

Ici se termine l'examen des principaux ouvrages de lord Byron. Je ne sais cependant si nous ne devrions pas classer parmi ceux-là Mazeppa, publié à peu près en même temps que les premiers chants de Don Juan. L'histoire de l'hettman de l'Ukraine semble avoir été choisie par Byron comme l'occasion de peindre un nouveau genre de supplice. La vérité du style , tour à tour noble, satirique, gracieux et familier, est un artifice agréable pour charmer l'attention à défaut d'incidcns.

Parmi les pièces d'une moindre étendue, les Ténèbres sont un tableau pour lequel on peut dire que lord Byron a emprunté les plus sombres couleurs du Dante. La métaphysique de Coleridge et le délire lugubre du révérend Maturin, auteur de Melmoth n'ont rien produit de plus imposant et de plus terrible.

Ce poème, dans lequel lord Byron suppose l'extinction de tous les corps lumineux, est une de ces conceptions bizarres qu'il faut ranger dans la classe de ce conte de Jean Paul , cité par madame de Staël , et intitulé : TJn Songe. Il y a cette différence entre le Songe de Jean Paul et les Ténèbres, que lord Byron n'a privé la création que de son soleil physique. Jean Paul a éteint jusqu'à l'œil du Créateur au moment dramatique où les morts se relèvent de leurs tombeaux pour le jugement derniei-. « — Je

catholique. »Une devineresse, mistress William, lui avait prédit qu'il mourrait moine. Il repoussait maintes fois ce reproche d'athéisme, fidèle au moins en cela à la devise de ses armoiries: crede, Byron (crois, Bvron), qui , je crois cependant , s'écrit plutôt sans virgule : croyez ou fiez-vous à Byron.

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» suis descendu , leur dit le Christ, jusqu'aux dernières limites » de l'univers; j'ai regarde dans l'abîme et je me suis écrié : — » Père , où es-tu? — Mais je n'ai entendu que la pluie qui tom- » bait goutte à goutte dans l'abîme , et l'éternelle tempête m'a » seule répondu. Elevant ensuite mes regards vers la voûte » des cieux, je n'y ai trouvé qu'une orbite, vieille, noire et sans » fond j l'éternité reposait sur le chaos et se dévorait elle-même » lentement, etc. »

Ce qu'il y a devi'aiment dantesque ou byronien dans les Ténèbres^ c'est l'épisode de ces deux hommes qui ont survécu à la dépopulation générale sous le sombre manteau des cieux étendu comme un vaste linceul funéraire sur le froid cadavre du monde. « Ils étaient ennemis; ils se renconti-ent auprès des tisons expi- 1) rans d'un autel. . . Ils soulèvent en frissonnant les cendres encore » chaudes et les écartent avec leurs mains décharnées : leur fai- » ble haleine essaie de souffler un peu de feu et produit une » flamme vacillante : — comme elle s'évapore au-dessus des cen- » dres , ils lèvent les veux , se voient et meurent d'effroi de leur » mutuelle laideur... »

Nous avons cité, dans le Voyage en Angleterre, un petit poème de Campbell, qui est de la même école , intitulé le Dernier Homme; et ce titre rappelle un roman épique non moins extraordinaire de l'infortuné Grainville, qui a supposé l'univers mourant de vieillesse et d'épuisement.

Nous devons citer encore une de ces compositions pathétiques où le poète s'est laissé aller à des sentimens plus tendres*. Il était

• The Lamentations of Torquato Tasso.

« Michel Piovani , portier de l'hospice de Saint -Charles et Sainte- Anne, à Florence, dit le chanoine Fachini, m'a raconté que lord Byron , passant par cette ville , lui témoigna le désir d'être renfermé quelques momens dans la prison du Tasse. Piovani se rendit à sa demande , et eut ensuite la curiosité de voir ce que cet Anglais pourrait faire dans un tel lieu. Il l'examina par une lucarne, et le vit se promener à grands pas , se frappant souvent le front , et les cheveux hérissés , puis s'arrêter la tête baissée sur sa |)oitrine, les bras pendans,ct comme absorbé par les plus tristes pensées. Aprf's deux bonnes heures, Piovani ouvrit la porte et l'arracha à ses méditations. Apeine le noble lord cul -il dépassé le seuil, qu'il se tourna vers le portier, et lui dit : Je te remercie , brave homme; les pensées du Tasse sont toutes actuellement dans ma tête et dans mon cœur.

» Lord Bvron donna quelque argent au jtortier, et s'en alla en laissant , écrits sur

SUR LORD BYRON. cxvii

à craindre que, pour peindre le Tasse dans son cachot d'odieuse mémoire, lord Byron n'évoquât une apparition effrayante, et ne mît le chantre pieu» de Godefroi aux prises avec le désespoir et tous les horribles fantômes d'une imagination malade. Mais il nous montre le poète presque résigné à une mélancolie douce , consolé par ses tendres souvenirs et par l'espérance de son immortelle gloire. Les lamentations du Tasse sont une touchante élégie et un hommage digne du grand nom qui les a inspirées.

La poésie ne vit pas seulement de fictions et de seutimens tendres *, elle aime aussi à jouer une espèce de rôle dans les intérêts sérieux de l'histoire contemporaine. Lord Bvron a composé plusieurs poèmes politiques,

L^ Age de bronze est un ouvrage de colère. En général, lord Byron, dans sa haine dédaigneuse pour la société, s'occupe peu, dans ses satires politiques, d'exciter le sourire de ses lecteurs par de malicieuses allusions. Sa plume est trempée dans le fiel; sa satire n'est plus pour lui un jeu littéraire : rien de plus sérieux que sa moquerie j elle ressemble presque toujours à l'insulte; il se soucie peu de corriger ceux qu'il blesse; on dirait qu'il ne veut que les humilier. Le trait qu'il lance n'effleure pas, il déchire. Sa philosophie chagrine cherche querelle à la puissance, à la gloire même : ou reconnaît toujours en lui le Timon de Shakspeare; l'orgueil l'emporte sur le génie, la poésie devient

une des parois de la loge , avec un crayon , les vers suivans en langue française. Je les transcris littéralement sans me permettre d'y faire la moindre correction.

La le Tass« brui d'un flaue Tulat Eipiaat dans les (en sa gloire et son amur Quand il va rereToir la palm Iriemfal Descend au noyr seyur.

Br«ox-

)' Aprèsavoir quitté Ferrare, le noble lord écrivit ses Gémissemens du Tasse, traduits depuis en italien par Evasio Leoni. »

Extrait d'une lettre du chanoine Fachtni , à Giovanni Monti.

{Journal ATcad'ujue des sciences et des arts , imprimé à Rome. )

* La pièce intitulée le Songe est un tubleau fantastique sans doute , mais qui ne couvre que d'un voile transparent le souvenir des premières amours de lord Byron. Ces souvenirs ont encore inspiré au poêle plusieurs autres pièces d'une moindre étendue, mais qu'on ne peut s'empêcher de comparer aux mélancoliques Meditations de notre Lamartine.

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