CX.VIII ESSAI
déclamation J le grand seigneur oublie sa dignité. « Je suis Dio- « gène , » s'éciie-t-il ; mais Diogène se Contentait de prier brusquement Alexandre de ne plus lui cacher son soleil , Byron jette de la boue à Alexandre et à tous ceux qui l'offusquent. Quelle différence avec M. de Chateaubriand , qui lui aussi a quelquefois livré aux sifflets les pygmées du pouvoir, mais toujours noble dans son ironie comme dans ses paroles plus graves , et leur laissant dédaigneusement le vocabulaire de l'injure à leur usage.
L^ Age de bronze est la satire du congrès de Vérone (1822). A cette époque, Byron avait fondé de grandes espérances sur le patriotisme espagnol : il ne voyait dans les souverains de l'Europe que des conspirateurs contre la liberté , livrant au cimeterre turc ses Grecs chéris , comme jadis les tyrans de Rome livraient les troupeaux de chrétiens aux tigres de l'Afrique. Voilà ce qui peut expliquer , sinon excuser ses outrageantes apostrophes.
Sous le rapport littéraire, V Ae,e de bronze est très inégal; il V a quelques belles pensées, quelques nobles images , mais encore plus d'emphases triviales et de dissonantes associations de mots. La traduction offrait des difficultés presque insurmontables : comment rendre avec quelque cori'ection cette longue boutade politique , coupée par des digressions entre parenthèses , et où le point d'exclamation tient quelquefois lieu de verbe? Maintes fois une idée en interrompt une autre, une métaphore enjambe sur une comparaison. Les images se doublent ou se confondent, les transitions sont illusoires, ou plutôt il n'y a d'autres transitions que le caprice du poète , qui , dans son humeur , frappe à droite et à gauche sur les rois , sur les ministx'es , sur les généraux, sur les assemblées populaires, sur toutes les supériorités sociales. Quelquefois enfin les ellipses sont si fortes, qu'il en résulte une obscurité qu'on ne saurait éviter en français que par de longues périphrases. La plupart de ces difficultés se retrouvent dans presque tous les ouvrages dcByron;mais dans aucun peutêtre autant que dans V A^e de bronze.
Lord Byron a plusieurs fois associé sa muse à des évènemens et à des noms appartenaus plus particulièrement à la politique.
L'impression du moment a seule déterminé la direction de son enthousiasme, et l'indépendance de sou caractère explique la mobilité de ses opinions. Tour à tour interprète d'une admira-
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tiou aveugle inspirée au vulgaire parle premier des conquérans, ou de la liberté gémissante et délaissée pour la gloii'e , il a , dans de courts intervalles, chanté le glaive couronné de lauriers et le poignard vengeur d'Harmodius. Heureux le poète que la fortune a fait riclie , puisqu'il peut du moins obéir aux caprices de sa muse sans être accusé d'une lâche vénalité I.., Gloire à celui que la faim peut conduire au tombeau , mais non à l'opprobre!
Il n'est pas étonnant que la cupidité se soit emparée du nom de lord Byron pour tromper un moment la bonne foi des lecteurs empressés à se procurer tous ses ouvrages. Etrange destinée des livres et des écrivains! Une production évidemment apocryphe , et aussitôt repoussée par le goût malgré l'utile imposture du titre, a autant contribué à faire connaître le nom de lord Byron en France, que ses poèmes les plus estimés. Un certain docteur Polidori, qui était, je crois , maître d'italien à Londres, n'eut pas honte d'atti'ibuer indirectement au noble lord le conte absurde et dégoûtant du T umpire que le libraire Gaiignani , à Paris , se hâta d'imprimer comme un ouvrage avoué. Si quelque chose pouvait donner l'idée de ce conte dans les poésies de l'auteur duChilde-Harold , c'était sans doute la malédiction terrible prononcée contre le Giaour, que nous allons transcrire.
« Mais toi, perfide Giaour, tu seras livré à la faux vengeresse de Monhir, et tu n'échapperas aux tortures qu'il teprépareque pour errer autour du trône d'Eblis. Un feu dévorant consumera éternellement ton cœur. Aucune langue ne pourrait exprimer les affreux tourmens qui en feiont un véritable enfer. Envoyé sur la terre comme un vampire, ton cadavre s'échappera du tombeau. Devenu l'effroi du lieu qui t'a vu naître, bourreau de ta femme, de ta sœur et de tes enfans, tu iras à l'ombre de la nuit t'abreuver avec horreur du sang de ta famille. Tes victimes reconnaîtront leur père avant d'expirer, le maudiront et en seront maudites. Tes filles périront dans la fleur de leur âge: mais il en est une à qui surtout ton crime sera fatal. C'est la plus jeune , la plus tendrement aimée. Elle t'appellera encore son père , et ce nom sacré déchirera cruellement ton cœur. Tu voudrais en vain l'épargner , tu verras s'effacer peu à peu les dernières couleurs de ses joues, la dernière étincelle de ses yeux s'éteindre, et l'azur de sa prunelle humide se ternir à jamais. Tu airachcras alors d'une main impie les tresses de sa blonde
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chevelure. Une de ses boucles eût paru jadis le gage de l'amour le plus tendre, ce sera pour toi l'éternel souvenir de ta rage infernale. Tes dents grincent de désespoir, et tes lèvres dégouttent du sang le plus pur. Pietourne dans ton obscur tombeau, va te joindre à la troupe des mauvais génies qui fuiront avec horreur un spectre détesté. »
Le Vampire du docteur Polidori n'est que l'amplification de ce passage. Lord Byrou adx'cssa à ce sujet de pressantes réclamalions aux MM. Galignani ; mais elles arriv^èrent assez tard pour que la réputation de la brochure fût déjà faite. Nos théâtres s'emparèrent du sujet , et l'histoire de lord Ruthven s'accrut de deux volumes qui firent aussi du bruit.
Quelque tort qu'aient pu faire les auteurs d'écrits apocryphes à la réputation de lord Byron , ses nombreux imitateurs ne lui ont peut-être pas moins nui auprès des gens de goût. En Angleterre, quelques poètes ont cru se faire un nom en affectant une misanthi'opie chagrine dans leurs fades productions. La gaucherie de cette allure peu naturelle ne leur a produit îjue le ridicule. L'originalité a plus de piiviiéges de l'autre côté du détroit que chez nousj mais l'originalité d'emprunt y trompe plus difficilement. On rit volontiers à Londres des douleurs imaginaires : les copistes anglais de Childe- Harold ont été négligés en dépit de leur raasqi-ie*. En France, les imitateurs ont été plus heuleux* tels romanciers se sont emparés d'un héros mystérieux autour duquel ils ont cru qu'il suffisait d'évoquer des fantômes pour faire un Conrad, un Lara, un Ivanhoë , ou un Jean Sbogar, etc., etc. , plus extraordinaire que ces créations originales. L'énergie de quelques pensées a été parodiée par la boursouflure j des inversions inconnues , même dans nos vers , ont tenu lieu de la poésie ou d'une prose savamment cadencée^ un titre
* Soulhey a proclamé lord Byron le chef de l'école salanique, dans laquelle figurent Shelley comme poète athée, Malurin comme romancier de l'enfer. Byron a répondu à cette altanu"^ dn Lauréat avec une violence qui parfois mériterait l'épithète inventée parSouthey, car il était a good hatcr : 11 savait haïr. Il est juste de répéter qu'il a toujours désavoué toute communauté d'opinions religieuses avec Shelley, dont il admirait la poésie indépendamment de ses doctrines. Quanta Matnrin, ill'a aidé dans le malluurainsi qu'avait fait sir Walter Scott. Du reste . Maturin serait plutôt lui-même un chef d'école qu'un imitateur. Ses poésies ne comptent pas; mais s'il a exagéré dans ses romans tous les défauts d'Anne Badcliffe , il est quelquefois admirable. Nous ne voulons parler ici que des imitateurs secondaires.
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sonore ou bizarre a servi d'enseigne à ce fatras de déraison j elles auteurs se sont écriés : Nous sommes romantiques comme lord Byron, sir Walter Scott, Chateaubriand, etc., etc. Vainement le terme d'école frénétique a été inventé pour ces froides extravagances, quelques personnes s'obstinent encore à confondre le génie avec la médiocrité . qui n'a su qu'outrer ses erreurs.
La nouvelle école en France a aussi à combattre les préventions de certains critiques , éclairés d'ailleurs , mais qui craignent de compromettre par d'indiscrètes concessions ces lo:s sévères du goût auxquelles nous devons une littérature plus riche que celles delà Grèce et deRomed'où nousviennentnosmodeles.il nous faut
cependant convenir que non seulement les sciences, qui changent l'aspect de la nature même pom- le poète , ont fait des pas rapides depuis la renaissance des lettres, mais que les anciens étaient privés de plusieurs moyens d'intérêt, résultat du nouvel ordre d'idées amené par d'autres croyances religieuses. Maigre l'arrêt trop exclusif de Boileau , nos plus grands poètes n'ont pu être tout-à-fait gi-ecs ou romains dans leurs productions les plus classiques. La Phèdre de E.acine est une héroïne chrétienne, a dit M. de Chateaubriand. Sous Icmpire des divinités mythologiques, les pas ions et les sentimens se rapprochaient davantage de la nature des sensations par leur simplicité et leur moindre énergie. L'homme ne s'était point créé encore par la réflexion des joies et des douleurs purement métaphysiques. Il acceptait le bien et le mal de la vie , comme il les trouvait , sans chercher un rafjfinement de honhcuv et de peines. C'est la religion du Christ qui est venue aussi éclairer l'homme sur ses véritables rapports avec le ciel et sur ses devoirs envers ses semblables, La philosophie ne peut l'accuser d'avoir « caché lalumière sous le boisseau.» Elle lui doit un idéalisme plus relevé que les théories du disciple de Socrate. La poésie ne lui est pas moins redevable : qu'elle ne soit pas ingrate, et n'effraie pas les âmes pieuses en répudiant sa céleste origine. Il faut l'avouer ;, lord Byrnn a des torts à se reprocher contre cette sainte doctrine d'espéi-ance et de charité. Mais la mort est venue l'absoudre par une espèce de baptême de sang-. Il eût été impossible de ne pas parler des torts de sa vie privée, dans un essai sur son caractère et son génie ; nous aimons à répéter que la haine et l'hypocrisie les out exagérés avec un cruel plaisir. L'auteur de cette notice aurait pu facilement exploiter
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les anecdotes scandaleuses pour amuser la frivolité malicieuse. Il ])réfère subir , s'il le faut, le reproche de partialité j dans ce siècle de passions extrêmes , la modération a bien aussi son courage.
Un voyageur a trouvé , dans quelques volumes d'une bibliothèque d'Italie , plusieui-s notes marginales de la main de lord Byron. Il en est une conçue à peu près en ces termes :
« Si tout ce qu'on a dit de moi est vrai , je suis indigne de revoir î) l'Angleterre^ si tout ce qu'on a dit est calomnie , l'Angleterre » est indigne de me revoir. »
Lord Byron racontait lui-même avec attendrissement un trait qui venge son caractère des attaques de ses envieux.
Une sédition éclate en Ecosse , dans le comté où est situé l'héritage de sa mère. Les mutins , à l'approche des propriétés du poète , conviennent entre eux , avec respect , de traverser ses immenses terres un à un , de manière à n'y tracer que l'espace étroit d'un sentier , tandis qu'ils avaient complètement ravagé les champs des autres lords du voisinage. La maison de Pindare , dit celui qui nous a fourni ce trait , reçut , au milieu de Thèbes en feu, l'hommage intéressé d'un roi trop amoureux de la gloire pour ne pas respecter la muse qui la donne ; mais cent fois plus heureux le poète devant qui s'apaise la fureur des séditions, et qui se fait pardonner, au nom de son génie , la double supériorité de son rang et de ses richesses !
L'auteur de V Essai sur le génie et le caractère de lord Byron croit devoir terminer cette première partie par un aveu. Le noble lord a déclaré , dans une note *, qu'il regardait comme une des plus pénibles calamités attachées à la gloire d'un auteur, celle d'être traduit dans une langue étrangère. Le traducteur des OEuvres de lord Byron osera reconnaître que la plainte de sa seigneurie est légitime **. La meilleure des traductions ne donnera jamais qu'une idée incomplète du génie soumis à cette cruelle épreuve : irions-nous défendi-e celle-ci , qui ne fut entrejn-ise que parce qu'une malheureuse facilité nous permettait de la continuer dans de courts loisirs, comme une distraction à des
" Voyez les Prophéties du Dante.
*' On connaît le piovti bc italien : Tmditilore, iradiiorc.
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etudes plus sévères plutôt que comme un travail ? Aujourd'hui même, malgré de nombreuses corrections, nous nous estimerons heureux si une muse française, mieux inspirée et plus digne de lutter contre un auteur tel que lord Byron , peut quelque jour profiter de cette imparfaite ébauche et réparer envers lui les torts de ses premiers traducteurs *.
Quelques personnes prétendent que la poésie ne doit èti'e traduite qu'en vers. Mais avec les entraves du rhvthme , qui pourrait être toujours fidèle? D'ailleurs, un grand poète consentira-t-il à ne jouer que le rôle ingrat de traducteur? et l'humble prose ne vaut-elle pas mieux que les vers médiocres?
Nous avons lu avec plaisir quelques traductions partielles de lord Byron , exécutées en vers français. Il ne nous conviendrait pas de les louer ou de les critiquer , hasardant nous -même ici une libre imitation de l'ode sublime qu'on trouve dans le troisième chant de Don Juan. Il est inutile de rappeler que cette Messénienne est antérieure aux derniers évènemens de la Grèce. ■ L'essai suivant laissera à regretter plusieurs idées remarquables; quant aux strophes que nous avons ajoutées à celles qui appartiennent presque littéralement au poète anglais, nous regrettons de ne pouvoir répéter le mot du Corrége : Ancli iQ son pittore !