‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 26 sur 114 · EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

EN ANGLETERRE

Lord Byron avait désormais deux patries, celle où il était né, mais dont il s'était privé par un exil volontaire ; celle où il était allé mourir martvr de l'uidépendance de cette patrie adoptive. La Grèce disputa à l'Angleterre les restes de son nouveau Tyrtéc * , pour les déposer auprès de ceux de Botzaris. Mais les Anglais qui ont dépouillé Athènes des ruines de ses tombes antiques, lui ont ravi aussi le cercueil de celui qui en avait évoqué les illustres mânes au nom de ia gloire et de la liberté! Ils avaient du moins pour eux des vers où Byron exprime en effet le désir de laisser ses cendres à sa terre natale.

De stériles honneurs attendaient ses cendres sur le rivage d'Albion I les exécuteurs testamentaires du poète, MM. Hobhouse et Honson , vinrent les recevoir , et un cortège respectueux les accompagna jusqu'à sa dex'nière demeure. Hélas I on ne vit point dans ce cortège son épouse inexorable, ni cette jeune Ada, « fille chérie de son cœur. »

En l'absence de l'épouse légitime , un singulier hasard fit assister en quelque sorte au convoi funèbre une des femmes dont

* Les tvrans de l'Irlande n'ont vu que des ilotes dans la Grèce moderne. Si du moins ils ne vantaient pas leur philantropiei Rien no déshonore le caractère anglais comme la politique hypocrite du cabinet de Saint-James envers la cause grecque :

Interrogez Parga sur ta foi britannique !

dit un poète qui , après avoir vainement, comme lord Byron , invoqué les rois delà chrétienté en faveur des enfans d'Homère, s'écrie, en parlant au\ Grecs dans une de ses épitres brillantes de verve et de raison :

Si des fils d'Albion , secoudant vos efforts, Sonl Tenus vous porter leur sang cl leurs trésor» , La gloire de leur luort n'absout pas l'Angleterre : Et ^i du fierBjron la voix perçait la terre, Ses accens indignés s'uniraieut à uiti Toix Pour repousser la main <]ue tous tendent se» roi». tpUre» de Af. liennel.

SUR LORD BYRON. cxxxix

l'amour adultère avait contribué à la célébrité de Byron. Nous avons nommé quelquefois lady Caroline Lamb , qui avait abandonné son mari pour le poète, et qui, abandonnée à son tour , crovait avoir cessé de l'aimer, parce qu'elle l'avait rendu le héros d'un roman satirique écrit sous la dictée de son dépit.

Lady Caroline , retirée dans son château de Brocket-Hall , y recevait quelquefois M. Lamb , ramené auprès d'elle par un indulgent oubli du passé. La nouvelle de la mort de lord Byron à Missolonghi avait même fait , en apparence , peu d'impression sur celle qui lui sacrifia jadis sa réputation et le bonheur domestique. Un jour que M. Lamb et lady Caroline se promenaient à cheval sur la route de Nottingham , leurs chevaux s'arrêtent en apercevant devant eux un long cortège noir. Des constables et des hérauts d'armes ouvraient la marche; puis venait un coursier de parade, richement caparaçonné en velours noir brodé d'or , conduit par deux pages , et monté par un cavalier qui soutenait une couronne de pair d'Angleterre sur un coussin cramoisi. Immédiatement après roulait lentement un char attelé de six chevaux, couvert de tentures de deuil, et contenant une urne sépulcrale. La marche était fermée par d'autres voitures funèbres , et des cavaliers, la tête baissée , l'air recueilli. C'était le convoi qui transportait à Newstead-Abbey les cendres de lord Bvron. M. Lamb et lady Caroline s'étaient rangés de côté pour laisser défiler ce lugubre cortège. Lady Caroline, immobile, pâle et glacée, ne reconnut que trop les écussons du poète, et cette devise qu'elle avait si souvent approchée de ses lévites sur le cachet de ses lettres. Elle fut ramenée mourante à Brocket-Hall, et une maladie longue et sérieuse succéda à cette scène de douleur. Pendant cette maladie , un délire presque continuel avait inspiré à lady Caroline les paroles les plus étranges : la santé du corps lui revint seule , mais sa raison était restée avec ses songes. Cependant elle s'aperçut elle-même, dans quelques momens plus calmes , du désordre de ses idées. Ses souvenirs étaient si funestes, qu'elle s'exagérait encore tout ce qu'ils pouvaient avoir prêté d'extravagance à son langage dans les heures de son délire. Elle repoussa les soins de son mari , et lui déclara qu'elle ne pourrait plus le revoir qu'à de longs intervalles. « Je vous trompais , lui dit-elle, je n'ai jamais cessé de V aimer, mais maintenant je serais doublement coupable de vous rendre témoin de la

cxL ESSAI SUR LORD BYRON.

pi-éférence que je donne sur vous à une ombre. Oui, je raimo. encore mort comme vivant : je le vois , je lui pai-le , il habite ce château; éloignez-le, ou laissez-moi seule avec lui. » M. Lamb respecta ces regrets d'une passion criminelle sans doute, mais associée désormais à une folie qui ne méritait plus que la pitié. [1 venait chaque mois saluer son épouse et retournait le même jour à Londres! il lui écrivait en son absence et entrait dans toutes ses idées. La mort seule termina le délire de lady Caroline. On assure cependant que ses derniers instans furent plus calmes. N'était-ce pas chez elle l'effet du pressentiment qu'elle devait avoir de son prochain départ pour ce monde de fantômes oùj depuis la mort de Byron, elle vivait déjà, par l'imagination, avec celui qu'elle avait trop aimé *.

Cependant le convoi de Byron avait continué sa route jusqu'à Hucknell, dans le comté de Nottingham, où est le caveau funéraire des Bvrons. Les dépouilles mortelles du poète y sont déposées près de celles de sa mère , conformément au désir exprimé dans un de ses premiers poèmes. Un monument, sans doute, lui sei-a érigé un jour à Westminster-Abbey, parmi ceux des grands hommes de l'Angleterre; mais a-t-on eu tort de respecter le vœu de sa muse en l'ensevelissant auprès de celle qui lui donna le jour? S'il y a quelque chose de vrai dans le langage des inscriptions tumulaires ( et qui n'aime à se flatter d'une superstitieuse espérance en pensant à ce rendez-vous du tombeau, où nous rejoindrons ceux qui nous furent chers dans la vie ! ), si le repos est plus doux quelque part, plus doux que dans le plus o-lorieux mausolée , n'est-ce pas là oii le fils est enseveli auprès de la mère qui veilla sur le berceau de son premier sommeil ?

• Je tiens ces détails sur ladj Caroline Lamb d'un ami particulier de son mari : ils se retrouvent dans des Mémoires où il est beaucoup plus longuement question d'elle 5 et dont l'éditeur m'avait demandé quelques notes sur sa mort.

If^T 5,0 fAE fia/ acVcE, piv)T£ Tc veixst.

Homère, ?/., liv. s.

He whistled as he went for want of thought. « II sifflait en marchant et ne pensait à rien. • Dbyoen.

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