STANCES
Lorsque j'errais, jeune montagnard, sur la sombre bruyère, gravissant ta cime escarpée, neigeux Morven *, pour contempler le torrent qui grondait comme un tonnerre, ou les vapeurs de la tempête s'amoncelant à mes pieds ^; étranger à la science, ignorant la crainte, et sauvage comme les rochers où grandissait mon enfance , je ne nourrissais dans mon sein qu'un sentiment bien cher : ai-je
besoin de dire, ô ma douce Marie, qu'il était tout en vous !
Ce ne pouvait être l'amour, car je n'en connaissais pas le nom 5 quelle passion peut habiter dans le cœur d'un enfant? et cependant j'éprouve encor.e la même émotion que j'éprouvais , enfant , dans ces déserts hérissés de rochers. Une seule image, une seule restait gravée dans mon cœur j j'aimais ces froides régions, je ne soupirais point pour en connaître d'autres 5 j'avais peu de besoins, car tous mes désirs étaient comblés : pures étaient toutes mes pensées , car mon âme était toute en vous.
Je me levais avec l'aurore; et, n'ayant d'autre guide que mon chien, je bondissais de montagne en montagne; j'opposais mon sein ^ aux vagues impétueuses de la Dee *, et j'écoutais au loin le chant du montagnard : le soir, étendu sur ma couche paisible de bruyère, mes rêves, ô Marie, n'offraient à ma vue que ton image , et j'élevais au ciel les vœux d'une dévotion ardente, car ma première prière était une bénédiction sur vous.
J'ai abandonné ma froide patrie, et mes songes se sont dissipés : les montagnes se sont évanouies ; ma jeunesse n'est plus : le dernier de ma race, je dois me flétrir seul et n'avoir d'autre bonheur que le souvenir des jours perdus dans le passé. Ah ! la fortune m'a donné des honneurs; mais elle a rempli ma vie d'amertume : combien m'étaient plus chères les scènes de mon enfance! Quoique mes espérances aient été déçues, elles ne sont pas oubUées; quoique mon cœur soit froid , il s'arrête encore auprès de vous.
Quand je vois quelque noire montagne élancer sa crête vers les cieux ,je songe aux rochers qui forment le diadème de Colbleen *; quand je vois l'azur si doux de deux yeux qui expriment l'amour, je pense à ces yeux qui enchantaient pour moi ces sauvages contrées : lorsque par hasard je vois ondoyer les boucles légères d'une chevelure qui ressemble
un peu aux blonds cheveux de Marie, je pense à l'or de ces boucles flottantes et si belles qui n'appartenaient qu'à vous.
Cependant le jour peut venir où les montagnes s'élèveront encore une fois à ma vue, couvertes de leurs manteaux de neige 5 mais quand elles s'élèveront ainsi toujours les mêmes , Marie sera-t-elle là pour me recevoir? — Oh , non! Adieu donc , o montagne où s'écoula mon enfance; et toi douce rivière de la Dee , adieu à tes eaux : aucun toit dans la forêt n'abritera ma tête. Àh ! Marie , dans quelle demeure pourrais-je y habiter sans vous * ?
' Ces stances rappellent le sentiment qui a dicté à M. le vicomte de Chateaubriand la romance si connue du montagnard , qu'on trouve dans le Dernier des Abencerrages.
Combien j'ai douce souTenance Du joli lieu de ma Dai^sance , etc.
Oh .' qui me rendra mon Hélène , Et ma montagne et le grand cbêne Leur souvenir fait tous les jours
Ua peine.
Mon pays sera mes amoup ,
Toujours.
' Morven, haute montagne de 1' Aberdeenshire : Gourmal of snow {neigeux Gourmal ) est une expression fréquente dans Ossian. a. p.
' Cela ne semblera pas extraordinaire à ceux qui ont vécu dans les montagnes. Il n'est pas rare , en atteignant le sommet du Ben-Nevis et du Ben- Bourd, etc., d'apercevoir, entre soi et la vallée , des nuages qui se fondent en pluie, et qui sont quelquefois accompagnés de tonnerre et d'éclairs , tandis que le spectateur peut littéralement contempler l'orage qui éclate à ses pieds, en restant à l'abri de ses effets.
î Breasting the lofty surge. Sharspeaek.
■< La Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar-Lodge, et se perd dans la mer à New-Aberdeen, a. p.
« Colbleen est une montagne à l'extrémité des highlands d'Ecosse, non loin des ruines de Dee-Caslle.
Oh, oui! j avoue que nous étions chers l'un à 1 autre : les amitiés de l'enfance, quoique légères, sont sincères : l'attachement que tu éprouvais était celui d'un frère ; mon attachement pour toi n'était pas moindre.
Mais l'Amitié renonce à ses douces lois , et l'affection qui compte des années, expire en un moment; semhlable àlamour , l'Amitié a aussi des ailes, mais elle ne brûle pas comme l'amour d'un feu que rien ne peut calmer.
Bien souvent nous avons erré ensemble dans les alentours d'Ida , et heureuses étaient les scènes de notre jeunesse : combien le temps est serein au printemps de notre vie ! mais les sombres tempêtes de l'hiver vont maintenant commencer.
La mémoire cessant de s'unir à l'affection , ne retracera plus les plaisirs accoutumés de notre enfance. Quand l'orgueil cuirasse le sein, le cœur ne cède plus, et ce qui serait justice ne semble plus que honte.
Cependant, cher S..., car je dois encore t'eslimer, et je n'aime pas à adresser des reproches au petit nombre de ceux que j'aime; le hasard qui t'a perdu, peut un jour racheter tes torts , et le repentir sceller les sermens que tu prononças.
Je ne me plamdrai pas , et quoique ton affection soit refroidie, aucun ressentiment ne survivra dans mon cœur; il se calme en faisant la simple réflexion que nous pouvons avoir tous deux tort , et que nous devons nous pardonner nmtuellement.
Tu savais que mon âme, mon cœur, mon existence, si
un danger les demandait, seraient encore à toi : lu savais qu'incapable d'être changé par le temps et la distance , Je n'étais dévoué qu'à l'amour et à l'amitié.
Tu savais,... mais loin de moi ce vain retour sur le passé qui ne saurait plaire à une affection éteinte : un jour , rnais trop tard, tu pourras encore retrouver ces tendres souvenirs, et soupirer sur la perte de celui qui fut jadis ton ami.
Pour aujourd'hui, nous nous séparons,... j'espère que ce n'est pas pour toujours ; tu me seras rendu enfin par les années et tes regrets; pour oublier alors notre froideur... je ne demanderai d'autre dédommagement que quelques jours comme ceux qui appartiennent au passé.