‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 48 sur 114 · AU COMTE DE · texte numérisé non relu

AU COMTE DE

Tu semper amoris Sis mcmor , et cari comitis ne abscedat imago. Valerius Flaccds.

Ami de ma jeunesse! lorsque nous errions ensemble comme des enfans chers l'un à l'autre, et brûlant de la flamme la plus pure de l'amitié , le bonheur qui prétait ses ailes aux heures était tel, que rarement il est accordé aux mortels de goûter de pareilles jouissances ici-bas.

Le souvenir seul m'en paraît plus doux que tous les plaisirs que j'ai goûtés lorsque j'étais loin de toi : quoique ce

ii HEURES

soit une peine , c'est une peine charmante de rappeler ces

beaux jours , et de soupirer encore une fois le mot d'adieu.

Ma mémoire mélancolique aime à s'arrêter sur ces scènes dont nous ne jouirons plus, sur ces scènes à jamais regrettées ; la mesure de notre jeunesse est remplie , le rêve du soir de la vie est sombre et triste , et nous pouvons nous revoir... ali! peut-être jamais !

Ainsi qu'une source alimente deux ruisseaux jumeaux qui ont été réunis en vain par leur origine commune ; bientôt , en s' éloignant de la source , les deux ondes murmurantes cherchent chacune un autre lit, jusqu'à ce qu'elles se rencontrent dans la mer ;

— ainsi nos deux existences, composées de bien et de mal, quoique voisines l'une de l'autre, ne se mêlent plus comme auparavant, et suivent un cours distinct; ni rapides ni lentes , ni troubles ni limpides , elles descendent au gouffre sans fond de la mort, où elles se précipiteront toutes les deux.

Nos âmes , o mon ami ! qui jadis n'avaient qu'un désir j qu'une pensée, sont lancées aujourd'hui dans des sphères différentes : dédaignant les plaines plus humbles des champs , tu brilles dans les cours et dans les annales de la mode.

Il est dans mon lot de perdre mon temps à aimer ou à exprimer mes rêveries en rimes sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison [ les critiques le savent bien) ont quitté tout poète amoureux, et ne lui ont pas laissé une pensée.

Pauvre Little *! tendre et mélodieux poète, qui nous a charmés tous par ses chants , et qui a révélé tous les mystères de l'amour, combien il a été cruel et affreux pour lui

* Little j nom pris par Tliomas Moore lorsqu'il publia ses poésies erotiques, Vnyes les satires ries poêles anglais el des critiques écossais, a. r.

qu'un sévère aristarque l'ait dénoncé comme aussi pauvre de bon sens qu'immoral * .

Cependant , tant que la beauté t'applaudira , harmonieux favori des muses, ne te livre pas à des regrets j tes vers ravissans seront lus lorsque le bras de tes persécuteurs sera flétri et les critiques oubliés.

Je dois cependant reconnaître du mérite à ces aristarques, qui ne cessent de dénoncer les mauvais vers et ceux qui les écrivent; et, quoique je puisse être à mon tour sacrifié à leurs sarcasmes, certes je ne me battrai pas avec eux ^.

Peut-être feraient-ils tout aussi bien de briser rudement la lyre sonore d'un jeune novice : celui qui à dix-neuf ans offense les critiques, peut bien devenir, avant trente, un pécheur endurci.

Mais , cher ***, je dois revenir à toi , et des excuses te sont dues; accepte donc ma concession : en vérité, cher ***, dans l'essor de mon imagination je voltige à droite et à gauche , ma muse aimant les digressions.

Je disais, je crois, que ce serait ton destin d'ajouter un astre de plus à la constellation de la cour; puissent les sourires du prince t' accueillir ! Si un noble monarque venait à régner, tu ne rechercherais pas en vain son sourire, pourvu que tu en sois toujours digne.

Mais puisque les dangers abondent dans les cours, où de perfides rivaux étalent un faux éclat , puissent les saints te préserver de leurs pièges! n'accorde ton affection et ton amitié et ne rends jamais service qu'à ceux qui sont fiiits pour t'apprécier.

Ne t'écarte pas un moment des sentiers toujours sûrs de la vérité, qu'aucuns plaisirs ne te corrompent; puissent tes pas fouler des roses, tes sourires être toujours des sourires d'amour, tes larmes des larmes de joie!

Ah! si tu désires que le bonheur puisse charmer tes années avenir, et la vertu couronner ton front, continue à être ce que tu fus, aussi pur que je t'ai connu, tel que tu es à présent.

Un petit grain d'encens serait doublement précieux au déclin de mes jours , pour prix de ma tentative à célébrer ici ton nom chéri; mais je renoncerais volontiers à la gloire du poète pour être du moins un prophète dans mes vœux.

» Ces stances furent écrites peu de temps après l'article sévère , qui parut dans une Revue d'Ecosse , sur la nouvelle publication de l'Anacréon britannique.

» Un poète {horresco referens) déGa son critique à un combat à mort; si cet exemple devient contagieux , nvos censeurs périodiques auront besoin de se plonger dans le Styx; quelle autre précaution les sauverait de la nombreuse armée de leurs ennemis furieux ?

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