AU ROMAN
Mère des plus doux songes , muse de la fiction , reine bienfaisante des plaisirs de l'enfance , qui conduis la danse aérienne de ton cortège de jeunes pages et de jeunes filles : enfin tes charmes ne m'enchaînent plus , je brise les liens de mon premier âge ; je ne foulerai plus ton domaine mystérieux , que j'abandonne pour ceux de la vérité.
Cependant il est pénible de laisser les songes qui amusent l'âme naïve à qui chaque nymphe semble une déesse , dont les yeux brillent d'un regard d'immortalité , pendant que l'imafànation étend au loin son sceptre tout-puissant; sous son influence, tout prend une couleur poétique : les vierges sont toutes pures et les sourires de la femme elle-même sont sincères.
Faut -il donc que tu ne sois qu'un nom? faut-il te faire descendre de ton palais de nuages ? Ne trouverai-je plus une sylphide dans chaque dame, un Pylade ^ dans chaque ami? ]^ois-je laisser tes régions aériennes au peuple des lutins et des fées ; avouer qrue la femme est aussi perfide que belle , et que les amis n'ont d'affection que pour eux-mêmes ?
Je l'avoue avec honte, j'ai reconnu ton empire ; à présent je me repens, et ton règne est fini. Je n'obéis plus à tes lois , je ne vole plus avec des ailes imaginaires : insensé que j'étais d'aimer des yeux enchanteurs, et de croire que ces yeux étaient le miroir de la vérité , de croire au soupir d'une volafî^e , et de pleurer moi-même de la larme d'une infidèle !
Fiction! dégoûté de l'imposture, je fuis loin de ta cour trompeuse, où résident l'Affectation et la pâle Sensibilité , qui ne versent des larmes que sur tes douleurs, et se détournent des maux réels pour gémir de tes pompeuses infortunes.
Garde auprès de toi la triste Sympathie , couronnée de cyprès , vêtue de longs habits de deuil , qui mêle son soupir à ton soupir , et s'afflige de toutes tes tristesses j appelle ton choeiu" champêtre pour pleurer un berger à jamais perdu pour toi, qui jadis ressentait toutes tes émotions, et qui ne courbe plus le genou devant ton trône.
O vous , tendres nymphes , dont les larmes toujours prêtes coulent si vite dans toutes les occasions ; vous dont les cœurs palpitent de craintes imaginaires , qui brûlez de tant de flammes idéales , et qu'un délire fictif trouble si souvent , déplorerez-vous le nom absent d'un apostat de votre aimable cortège .^^ un enfant poète peut bien réclamer de vous un chant de sympathie.
Adieu , race légère , un long adieu : l'heure fatale approche; déjà mes yeux aperçoivent le gouffre où je vais vous voir plonger sans regret ; je reconnais le lac sombre de l'oubli agité par des orages que vous ne pouvez maîtriser, où vous et votre aimable reine vous allez , héîas ! tous périr.
NOTE
« Il n'est guère nécessaire d'ajouter que Pylade était le compagnon d'Oreste, et l'un de ces héros d'amitié qui , comme Achille et Patrocle , Nisus et Euryalc, Damon et Pythias, ont été cités de tous temps comme les modèles d'une affection qui , selon toutes les probabilités, n'existajamais que dans l'imagination du poète, la page de l'historien , ou l'invention du romancier moderne.