‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 53 sur 114 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

suii l'abbaye de newstead".

C'est la voix des années qui ne sont plus : elles se déroulent devant nous avec tous leurs évènemens. Ossian,

Newstead ! édifice en décadence , et jadis si magnifique ! temple de la religion, orgueil de Henry repentant^! mau-

solée cloître de guerriers, de moines et de dames châtelaines, dont les ombres mélancoliques se glissent autour de tes ruines!

Salut à tes murs ! plus respectables dans tes débris que les châteaux modernes debout sur leurs piliers. Les voûtes de tes salles s'offrent majestueuses à la vue, et semblent menacer d'un sombre défi les ravages du temps.

Les serf's^ revêtus de cottes-de-mailles, dociles à leurs seigneurs, se rangent en bataille et demandent la croix rouge * , ou s'assemblent gaiement autour de la table du festin , vassaux braves et joyeux de leur chef, troupe immortelle.

L'imagination inspiratrice pourrait, par sa magie , me faire retracer leurs exploits dans la suite des âges, et me montrer chacun de ces ardens jeunes gens qui furent condamnés à aller mourir dans le climat de la Judée , pour accomplir leur vœu de pèlerin.

Mais ce n'est pas de ton enceinte , antique édifice, que part le chef. Son domaine féodal est dans d'autres contrées: ici la conscience vient demander des remèdes pour ses blessures , en se retirant des pompes du siècle. ^

Oui, dans tes sombres cellules et sous tes ombrages profonds , le moine abjurait un monde qu'il ne pouvait plus revoir; ou le crime souillé de sang y trouvait le calme dans le repentir, ou l'innocence un asile contre l'oppression.

Un monarque te fit élever loin de ces bois où les hardis proscrits* de Sherwood cachaient leur brigandage, et les divers crimes de la superstition vinrent y chercher un abri sous le froc protecteur du prêtre.

Là, où à présent le gazon exhale une épaisse humidité,

* Les outlaws (hors In loi ) de Rohin Hood. a. r.

large poêle jeté sur une suite de cercueils , les saints pères croissaient en sainteté , et ils n'élevaient la voix que pour j>rier.

Là, où maintenant les chauve-souris déploient leurs ailes frémissantes dès que le crépuscule étend ses voiles, le chœur retentissait des chants de vêpres , ou, le matin , des oraisons adressées à la Vierge.

Les années s'ajoutent aux années, — les siècles aux siècles 5 — les abbés succèdent aux abbés, la charte de la religion leur sert de bouclier jusqu'à ce que le roi sacrilège ait prononcé leur arrêt.

Un saint Henry éleva ces murailles gothiques , et l'octroya comme un asile de paix à ses pieux habitans ; un autre Henry ^ rappelle ce généreux don , et défend aux accens de la dévotion d'y réveiller l'écho.

Vaines sont leurs menaces, vaines sont leurs supplications • il les exile de leur paisible demeure, réduits à errer dans un monde hostile, désespérés, sans amis, sans foyers, sans refuge, excepté leur Dieu.

Ecoutez — coaMne ces voûtes résonnent et tremblent toutà-coup au bruit nouveau d'une musique martiale. Les hérauts d'un seigneur guerrier précèdent leur maître , les bannières armoriées flottent dans l'intérieur.

Aux cris d'alarme se mêle îe bruit lointain des sentinelles qui se relèvent, la joie des festins, le chquetis des armes, l'accent sonore de la trompette, et le roulement du tambour.

Jadis une abbaye , maintenant une forteresse royale ^ , Newstead est entourée d'injurieux rebelles : les machines redoutées de la guerre couronnent ses remparts et lancent la mort en grêle de soufre.

O vaine défense ! les perfides assiégeans , souvent répons-

ses, triomphent du brave par la ruse: ces ennemis, de plus en plus nombreux, oppriment le fidèle seigneur; les étendards sanglans de la rébellion flottent sur les tours.

Le baron fidèle ne cède pas sans vengeance , le sang des traîtres souille la plaine : sa main n'a pas abandonné le glaive , qui lui reste pour d'autres jours de gloire.

Cependant le gueriùer, en cette heure fatale, eût désiré semer lui-même de lauriers sa propre tombe; mais l'ange protecteur de Charles sauva l'ami du monarque , et l'espoir du monarque , de la mort qu'il cherchait.

Tremblant , il l'arracha ' d'un combat inégal , pour aller repousser le torrent des vainqueurs sur d'autres champs de bataille; il réserva sa vie à de plus nobles combats, où il vit tomber dans ses rangs le divin Falkland ^.

Pour toi, pauvre édifice livré au pillage et à la licence, des gémissemens de mort s'élevèrent de ton enceinte, et, au lieu de l'encens des moines, il s'en exhala la fumée du sang des victimes.

Maints cadavres hideux d'impitoyables rebelles souillent ton sol sacré ; cadavres sur cadavres , coursiers sur coursiers , restèrent iuîmobiles , et ne tardèrent pas à se corrompre , foidés aux pieds des sauvages vainqueurs.

Des tombeaux, sur lesquels croissaient depuis long-temps des herbes humides , sont violemment ouverts et forcés de rendre leurs dépouilles ; les morts eux-mêmes n'échappent pas aux brigands qui viennent troubler leur repos , en cherchant l'or enseveli.

La harpe se tait, la lyre guerrière s'est détendue sous la main du ménestrel, paralysée par le trépas; il ne fait plus vibrer les cordes frémissantes, il ne chante plus les palmes <1e la tïloire.

P^nfin, les meurtriers rassassiés de leur proie se retirent,

le tumulte du combat s'apaise... le silence retrouve son empire solennel , et l'horreur, noir Fantôme, fait sentinelle sur le seuil de la porte massive.

La désolation tient sa cour effrayante; quels satellites annoncent son rèo^ne lugubre ! faisant entendre leurs funèbres accords, des oiseaux de triste présage viennent en foule agiter leurs ailes dans l'antique abbaye.

Bientôt l'aurore de la restauration dissipe les nuages de l'anarchie qui voilaient le ciel de la Grande-Bretagne : le farouche usurpateur redescend dans l'enfer, d'où il sortit, et la nature triomphe le jour où meurt le tyran.

Elle salue les gémissemens de son agonie par la voix d'une tempête ; un ouragan répond à son dernier soupir : la terre frémit en ouvrant son sein à ses os, répugnant à accepter l'offrande d'une telle mort ^.

Le maître légitime* "reprend le timon du vaisseau de l'état, qu'il guide à travers des mers paisibles; l'espérance sourit , comme jadis , au royaume , et cicatrise les blessures saignantes de la haine fatio^uée.

Newstead, les sombres habitans de tes voûtes, chassés de leurs nids, les quittent avec des cris discordans ; le seigneur retrouve avec transport sa demeure, et son absence a doublé pour lui le bonheur d'y rentrer.

Les vassaux, chantant et buvant dans son enceinte hospitalière, bénissent le retour de leur maître ; la culture orne de nouveau la vallée réjouie , et les matrones qui se désolaient cessent leur deuil.

L'écho harmonieux répète mille chants d'allégresse , un feuiUage inaccoutumé décore les arbres; et soudain les cors proclament la chasse , la voix du chasseur se mêle à leurs accords.

Les plaines tremblent sous les pas des coursiers: quelles

craintes, quelles espérances inquiètes viennent agiter les cœurs! le cerf mourant cherche un refuge clans le lac, des acclamations annoncent sa défaite.

Ah ! heureux jours ! trop heureux pour durer ! nos simples aïeux aimaient ces simples jeux; aucun vice brillant ne venait troubler leurs vrais plaisirs , et leurs soucis étaient rares.

Les fils succèdent aux pères; le temps s'écoule, la mort moissonne chaque génération nouvelle ; un autre chef dompte le coursier couvert d'écume, une autre foule poursuit le cerf haletant.

Newstead! quel triste changement de scène! ta voûte entr'ouverte signale le cours lentement destructeur des années : le dernier et le plus jeune descendant d'une noble race est aujourd'hui le maître de tes tours, près de tomber en poudre.

Il contemple tes vieilles tours maintenant solitaires , tes salles où dorment les morts des siècles de la féodalité , tes cloîtres, accessibles aux pluies d'iiiver... Il les contemple, et ce spectacle le fait pleurer.

Mais ces larmes ne sont point une expression de regret, c'est une tendre affection qui les fait couler ; l'orgueil , l'espérance et lamour lui défendent l'oubli , et allument dans son cœur une vive flamme.

Cependant il te préfère aux palais dorés et aux grottes bizarrement décorées des riches vaniteux ; cependant il aime à errer parmi tes tombes humides et moussues , sans qu'il lui échappe un soupir contre la destinée.

Peut-être l'astre qui te protège peut briller encore et t'orner de l'éclat de son midi ; les jours de ta splendeur peuvent revenir avec une splendeur nouvelle, et embellir pour toi l'avenir nnssi bien que le passé.

■ Un poème sur le même sujet étant imprimé en tête de ce recueil, l'auteur avait eu l'intention de ne pas insérer celui-ci ; mais il s'est rendu à la prière de quelques amis.

» Henri II fonda Newstead- Abbey peu de temps après le meurtre de Thomas Becket.

3 Serfs. Ce mot est employé comme synonyme de vassaux, par Walter Scolt, dans son poème du Chasseur féroce.

4 La croix rouge était la marque des croisés.

5 Lors de la dispersion des moines, Henri VIII donna Newstead- Abbey à lord John Byron.

6 Newstead- Abbey soutint un siège mémorable dans la guerre entre (Jharles I et son parlement.

7 Lord Byron et son frère sir William avaient un commandement supérieur dans l'armée royale : le premier fut général en chef en Irlande , lieulenaiil de la Tour, et gouverneur de Jacques duc d'York, qui fut depuis le malheureux Jacques II ; le second acquit de la gloire dans plus d'une bataille.

8 Lucius Cary, lord vicomte Falkland , l'homme le plus accompli de son siècle , fut tué à la bataille de Newberry, dans les rangs du régiment de cavalerie de lord Byron.

9 Fait historique. Une violente tempête éclata immédiatement après la mort ou l'enterrement de Cromvrell , ce qui occasiona mainte dispute enire ses partisans et les Cavaliers qui, les uns et les autres , l'attribuaient à l'inlcrvenlion du ciel; mais les uns comme une marque d'approbation , et les autres comme une preuve de blâme. Sans consulter les casuistes de ce siècle , j'ai fait usage de cette circonstance comme il convenait au sujet de mon poème.

"> Charles II.

Page 1