‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 54 sur 114 · A E. N. L., ESQ · texte numérisé non relu

A E. N. L., ESQ

Nil ego contulerim jucundo sanus amico.

HOBACB. Ep.

Cher L..., dans cette retraite écartée, pendant qu'autour de moi tout dort , les jours heureux que nous avons connus ensemble apparaissent aux yeux de mon imagination , de même qu'au miUeu des ténèbres qui précèdent l'orage quand les nuages nous cachent le soleil , si l'horizon tout-à-coup change d'aspect, je salue l'arc-en-ciel qui m'apporte le gage du calme prochain des airs et qui commande à l'orage de

cesser sa lutte. Ah ! vainement le temps présent me menace de chagrins toujours renaissans 5 je pense que ces jours heureux peuvent revenir, ou si, dans mon humeur mélancolique , je me laisse aller à quelque crainte envieuse qui s'insinue dans mon sein pour y troubler mes plus douces espérances et interrompre mes songes enchanteurs, j'étouffe ce démon plein de malice, et m'abandonne de nouveau à mes illusions habituelles. — Quoique nous ne puissions plus répéter dans la vallée de Granta les leçons de nos pédans, ni recommencer dans les bosquets dloA nos charmantes rêveries 5 quoique la jeunesse ait fui loin de nous sur ses ailes couleur de rose, et que l'âge mûr réclame ses droits sévères , les années ne détruiront pas toutes nos espérances, et nous laisseront jouir encore de quelques heures de féhcité modérée.

Oui , j'espère que l'aile déployée du temps laissera tomber sur nous quelques gouttes de rosée céleste ; mais si sa faux moissonne toutes les fleurs qui embaument les bosquets magiques où la riante jeunesse aime à folâtrer dans les tendres transports de son cœur; si la vieillesse boudeuse vient nous imposer silence , glacer les larmes de la pitié , et supprimer le soupir de l'affection , ou si , écoutant sans émotion le gémissement de la douleur, elle me disait de ne plus m'intéresser qu'à moi seul... ah ! puisse mon sein ne jamais apprendre à renoncer à son instinct de sympathie , qu'il méprise ce censeur impitoyable , et n'oublie jamais les malheurs d'un de mes semblables ! Oui , tel que tu me connus dans ces jours où j'aime à me reporter par le souvenir, tel puisséje être encore, impatient de tout frein, d'une imagination vagabonde , et enfant par le cœur même dans un âge avancé.

Quoique égaré par des visions aériennes , je sais que mon âme est toujours la même pour toi : le plus souvent j'ai eu des sujets de larmes, et mon ancienne gaieté s'est bien refroidie. Mnis loin de moi, heures ;uix couleurs sombres , je

DE LOISIR. Cl

ne veux plus de vos tristes inspirations ; mes peines sont finies; par tout le bonheur de mon enfance, je ne penserai plus à vos souvenirs de deuil. Ainsi , lorsque l'ouragan s'est calmé et que les cavernes rappellent les vents aux mugissemens sinistres , nous ne songeons plus aux fureurs des élémens, et nous confions nos voiles au souffle du zephyr. Souvent ma jeune muse a accordé sa lyre plaintive pour l'amour; mais, à présent, n'ayant aucun sujet choisi, ses accords expirent en vagues soupirs; mes jeunes nymphes, hélas ! ont fui : Ellen a un époux, — et Clary est mère ; Caroline soupire seule, — et Marie s'est donnée à un autre. Les yeux de Cora, qui s'arrêtaient sur moi, ne peuvent plus rappeler mon amour; et, à dire la vérité, cher L..., il était temps de battre en retraite , car les yeux de Cora s'arrêtent sur tous. Quoique le soleil dispense libéralement ses rayons sur tous les objets, et que l'œil d'une dame soit un soleil, celui-ci ne devrait éclairer qu'un seul individu. Le méridien de l'âme ne convient pas à celle dont le soleil produit un été universel. C'est ainsi que toutes mes anciennes flammes sont éteintes , et que l'amour n'est plus qu'un nom pour moi ; comme, lorsqu'un incendie s'affaisse, ce qui entretenait sa clarté et ses feux dévorans ne fait plus qu'en hâter l'extinction ; telles ont été les flammes de mon sein , qui ont été ensevelies sous leurs propres cendres dès que la force de mon autour a commencé d'expirer : c'est ce qu'ont éprouvé avant moi maints couples d'amans.

Mais maintenant, cher L..., d est minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse dont je ne vanterai pas les beautés chantées par tant de jeunes poètes ; pourquoi parcourrais-je le sentier qu'ils ont foulé avant moi! Mais avant que cet astre argenté des nuits ait recommencé trois fois sa course circidaire , et remplacé par ses traces lumineuses l'obscurité profonde, j'espère, cher arai , que nous verrons l>riller son disque sur la paisible retraite qui fut le séjour chéri de notre jeunesse; alors nous nous mêlerons à la

bande joyeuse des amis de nos premiers ans ; mainfrécit du passé abrégera la fuite des heures; Vàme intelligente trouvera une abondance de mots heureux, qui ne cessera que lorsque l'orbe décroissant de la lune brillera à peine à travers les brouillards du matin.

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