‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 58 sur 114 · CALMAR ET D'ORLA · texte numérisé non relu

CALMAR ET D'ORLA

IMITATION DK L OSSIAN DE M .A CP H E RSOIV.

Combien nous sont chers les jours de notre jeunesse ! Lp. vieillard se repose agréablement dans leur souvenir. Au crépuscule de la \ie , il aime à rappeler les heures de son aurore. On le voit souvent saisir sa lance d'une main tremblante : •<■ Ce n'est pas ainsi, s ecrie-t-il, que ce bras, aujourd'hui si faible, brandissait le fer devant mon père. »

La race des héros n'est plus ! mais leur gloire est éternisée par les accords de la liarpe ; leurs âmes planent sur l'aile des vents. Ils entendent le chant de leurs exploits au milieu des soupirs de la tempête , et ils se réjouissent dans leurs palais de nuages. Parmi eux est le brave Calmar. Cette pierre grisâtre indique le lieu où reposent ses cendres. Mais le héros parcourt les airs sur l'iiile de l'orage, et vole sur l'aquilon des montagnes.

Morven vit naître Calmar. Il fut un des foudres de ffuerre de Fingal. Ses pas étaient marqués sur le champ de bataille en traces de sang. Les fils de Lochlin avaient fui devant sa lance redoutée : mais la douceur respirait dans ses regards ; ses blonds cheveux tombaient en boucles gracieuses sur ses épaules; mais ils brillaient comme le météore de la nuit. Aucune vierge n'avait fait soupirer son cœur; il était tout à l'a-

" Il est peul-être nécessaire de faire observer que ce poème, quoique bien différent dans la catastrophe, est le même sujet que l'épisode de Nisus et Euryale, dont l'auteur a déjà publié une traduction dans ce recueil.

C'était la pièce que nous avons mentionnée sous îe n» IX, dans la liste des Traductions et Imitations, a. p.

initié qui l'unissait à Orla , guerrier à la noire chevelure , et fatal à plus d'un héros. Leurs épées étaient égales dans les batailles ; rien ne pouvait dompter la fierté d'Orla ; il n'aimait aue Calmar. Les deux amis habitaient ensemble dans la caverne d Oïthona.

Swaran part de Lochlin, et les vagues d'azur le portent sur le rivage. Les fils d'Eiin tombent sous les coups de son bras redoutable. Fingal appelle ses guerriers , leurs navires couvrent l'Océan ; leurs bannières se déroulent sur les vertes collines ; ils viennent au secours d'Erin.

La nuit succède au jour; des nuages voilent le front de la lune. Les ombres épaisses entourent les armées, des chênes embrasés éclairent les vallons. Le sommeil avait fermé les yeux des fils de Lochlin. Ils rêvent en dormant au carnage qui leur est promis , ils croient brandir la lance menaçante , et mettre en fuite les fils de Fingal. L'armée de Morven veille encore : c'est Orla qui garde le camp ; Calmar est à son côté : tous deux sont armés de leur fer homicide. Fino^al appelle ses chefs auprès de lui; ils entourent leur roi. Une chevelure argentée ombrage son front vénérable ; mais le bras de Fingal est encore robuste. La vieillesse a respecté la force du héros. < Enfans de Morven, dit-il, demain nous marchons à l'ennemi ; mais où est le bouclier des fils d Érin ? Il ignore encore notre prochaine vengeance. Cuthuhn est dans le palais de Tura : qui ira à travers le camp de Lochlin porter un message au héros? Il faut marcher au milieu des épées ennemies, mais je vois autour de moi mille guerriers : foudres de guerre , parlez , qui ira appeler Cuthulin aux armes ? "

« Fils de Tremmor, c'est moi qui réclame cet honneur, s'écrie Orla aux noirs cheveux; c'est à moi seul qu'il appar tient. Qu'est la mort pour moi! J'envie le sommeil des braves; et d'ailleurs le danger n'est pas grand. Les fils de Lochlin dorment, j irai chercher Cuthulin. Si je succombe , qu'on fasse retentir les lyres des bardes, et qu'on me dépose près des flots du Lubar. — Pourrais-tu succomber seul? dit le

beau Calmar. Veux-tu laisser ton ami, chef d'Oïthona ? Mon bras est ferme dans les batailles; pourrais-je te voir mourir, et ne pas m'armer de ma lance? Non, Orla, non. Nous avons chassé ensemble le chevreuil dans les montagnes ; nous nous sommes assis ensemble à la table des festins ; que nos dangers soient communs. Nous avons partagé la caverne d'Oïthona , partageons la tombe qui nous attend sur les bords du Lubar. ><

«Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi irais-tu t'exposer aux coups d'Érin! Laisse-moi périr seid. Mon père habite les palais aériens; il sera fier et heureux de me voir arriver couvert du sang de Lochlin. Mais Mora, aux yeux bleus, prépare le banquet pour son fils dans Morven. Elle écoute le bruit des pas du chasseur dans la bruyère , et croit entendre les pas de Calmar, Qu'elle ne puisse pas dire : Calmar est tombé sous la lance de Lochlin ; il est mort avec le farouche Orla , ce chef au sombre sourcil. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles les yeux bleus de Mora ? Pourquoi sa voix maudirait-elle Orla , la cause de la perte de Calmar ? Vis, Calmar, vis pour m'élever une pierre revêtue de mousse, vis pour me venger dans le sang de Lochlin. Tu te joindras aux bardes sur ma tombe : l'hymne de la mort, dans la bouche de Calmar , charmera l'oreille d'Orla ; mon ombre sourira en écoutant ses douces louanges. »

n Orla , dit le fils de Mora , comment pourrai-je chanter le trépas de mon ami , et célébrer sa gloire qui me coûtera si cher.f' Non, mon cœur ne s'exprimerait que par des soupirs; la voix de la douleur ne fait entendre que des sons faibles et interrompus. Orla, nos âmes entendront ensemble l'hymne de la gloire; nous habiterons le même nuage dans les airs. Les bardes réuniront les noms de Calmar et d'Orla. »

Ils s'éloignent de l'assemblée des chefs, et dirigent leurs pas vers le camp de Lochlin. Les chênes à demi consumés ne jettent plus qu'une flamme incertaine. L'étoile du nord guide les deux amis du côté de Tura. Le roi Swaran dort

sur la colline j ses soldats sont étendus pêle-mêle, leurs boucliers servent d'appui à leurs têtes affaissées par le sommeil. Les épées brillent à quelques pas réunies en faisceaux ; les feux s'évanouissent peu à peu, et une fumée épaisse s'échappe des derniers tisons. Partout règne le silence; la brise seule soupire sur les rochers d'alentour. Les deux héros traversent sans bruit l'armée ennemie; ils sont déjà au milieu de leur route , lorsque Mathon , reposant sur son bouclier, frappe la vue d'Orla. Les yeux du héros étincellent d'une soudaine fureur; il lève sa lanCe: » Pourquoi froncestu le sourcil, chef d'Oithona.'' dit Calmar aux beaux cheveux. Nous sommes au milieu des ennemis , ce n'est pas le moment de s'arrêter. — C'est le moment de la vengeance , dit Orla au farouche regard. IMathon de Lochlin dort: voistu sa lance? le fer en est encore rougi du sangf de mon père! bientôt le sang de Mathon souillera le fer de la mienne... Mais le frapperai-je pend.int son sommeil ? non , qu'il sente le coup qui le précipitera dans la tombe, qu'il connaisse celui dont le bras vengeur va l'immoler. Ma gloire ne veut pas du sang d'un ennemi qui dort. Lève-toi, Mathon, lève-toi! c'est le fils de Connal qui t'appelle; lève-toi pour le combattre! » Mathon s'éveille en sursaut ; mais il ne s'éveille pas seul ! mille guerrieis ont entendu la voix d'Orla. « Fuis, Calmar, fuis , dit le fils de Connal; Mathon va tomber ma victime. Je mourrai avec joie ; mais Lochlin nous entoui'e ; fuis dans les ombres de la nuit. »

Orla se tourne ; le casque de Mathon est brisé , son bouclier échappe à son bras; il expire dans les Ilots de son sang, et roule auprès du tronc d'un chêne. Strumon le voit tomber, sa rage s'allume. Il fond sur Orla, mais la lance de Calmar lui perce l'œil, et il rend le dernier soupir à côté de Mathon. Ainsi qu'on voit les flots de l'Océan se soulever en fureur contre deux navires du nord, les guerriers de Lochlin se précipitent sur les deux héros. Semblables aux navires qui résistent aux vagues en courroux, fendent fièrement Tonde amère et reparaissent au milieu de l'écume, les

héros de Morven s'ouvrent un passage au travers des ennemis qui les attaquent de toutes parts; le bruit des armes parvient aux oreilles de Fingal , il frappe sur son bouclier , ses fils s'assemblent autour de lui, et ses guerriers se répandent dans les bruyères. Ryno tressaille de joie ; Ossian est couvert de ses armes redoutables ; Oscar brandit sa lance ; les bannières de Fillan se déploient dans les airs. La mort parcourt en triomphe la plaine sanglante. Morven est favorisé par la victoire.

L'aurore paraît sur les collines, on n'aperçoit aucun ennemi vivant ; mais la plaine est couverte de ceux qui dorment du sommeil de la mort. La brise de l'Océan soulève leurs chevelures ; mais ils ne se réveilleront plus. Les vautours voltigent autour de leur proie , en poussant des cris lugubres.

Quel est ce guerrier dont les blonds cheveux flottent sur sa poitrine sanglante .^^ brillans comme l'or de l'étranger, ils se mêlent aux boucles d'ébène qui ombragent le front d'un ami, couvert comme le sien des ombres du trépas. C'est Calmar penché sur le sein d'Orla ; les flots de leur sang se confondent comme la double source d'un ruisseau de pourpre en s'échappant de leurs larges blessures. Le sombre regard d'Orla est encore farouche : Orla n'est plus , mais ses yeux jettent une flamme menaçante; sa main est enlacée dans celle de Calmar, mais Calmar semble respirer encore: <- Lève-toi, fds de Mora, lui dit le roi de Morven, c'est à moi qu'il appartient de guérir les blessures des héros. Lèveloi ! Calmar pourra poursuivre encore les chevreuils sur les collines de Morven. «

« Jamais , répond le fils de Mora : Orla ne pourrait plus chasser le chevreuil avec Calmar. Qu'est pour moi la chasse sans Orla ? qui partagerait les dépouilles des combats avec Calmar? Orla n'est plus! Ton âme était farouche, cher Orla; mais elle était douce pour moi comme la rosée du matin. Elle était pour les autres telle que la flamme menaçante du tonnerre ; elle brillait pour Calmar comme la lumière ar-

gentée de la lune. Qu'on porte mon épée à Mora, qu'elle soit suspendue dans mon château solitaire ; elle est teinte du sang ennemi, mais elle n'a pu sauver Orla. Qu'on me dépose dans le tombeau de mon ami , que nos deux noms soient chantés par les bardes. »

Ils sont ensevelis près des flots du Lubar. Quatre pierres grisâtres indiquent le lit de mort de Calmar et d'Orla.

Swaran est vaincu. Nous confions nos guerriers aux vagues azurées. Les vents ramènent nos navires à Morven. Les bardes chantent les héros.

« Quel est ce spectre qui plane sur les nuages? quel est ce sombre fantôme qui brille au milieu des feux rougeâtres de la tempête .f* Sa voix se mêle à celle des tonnerres. C'est Orla, c'est le sombre chef d'Oïthona; il n'avait point de ri val dans les batailles. Paix à ton âme terrible , Orla , ta renommée est éternelle! Fils de Mora aux yeux bleus, ta gloire vivra à jamais comme la sienne : ton cœur était tendre , ô Calmar ! mais ton épée était formidable ; elle est suspendue dans ta demeure, les ombres des guerriers de Lochlin viennent pousser des cris plaintifs autour de ce fer qui leur fiit si fatal. Ecoute les chants de ta gloire , ô Calmar ! ce sont les héros qui font respecter ton nom aux échos de Morven. Soulève les boucles de tes beaux cheveux, fils de Mora , étends-les sur l'arc-en-ciel , et daigne nous sourire au milieu des larmes de l'orage ^

NOTE

' Il est enfin hors de doule que Macpherson n'u pas traduit, mais eoinpose lui-même son Ossian. Quel que soit l'auteur, l'ouvrage ne perd rien de son mérite, et celle humble imitation plaira peut-être aux admirateurs du prétendu barde écossais.

Fl\ DES HEURES DE LOISIR.

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