‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 60 sur 114 · ODE A NAPOLÉON · texte numérisé non relu

ODE A NAPOLÉON

Expende Annibalem : quct libras in duce summo jnvenies ? jDvii> al , Sat. x.

L'empereur Nepos fut reconnu par le sénat , par les Italiens, et par les provinces de laGaule. On vanta beaucoup ses vertus privées et ses talens militaires; les hommes intéressés à son gouvernement annonçaient en style prophétique la restauration de la félicité publique

Par cette honteuse abdication il prolongea sa vie de quelques années , et dans un état douteux entre la condition d'empereur et celle d'exilé... Gjebox , Décadence des Romains , vol. VI.

C'en est fait; hier encore ton front portait une conronne , ton bras faisait trembler tous les rois : aujourd'hui tu n'es pour eux qu'un objet de mépris ; et cependant tu respires encore! Quoi! ce même homme qui, naguère possesseur de mille trônes , avait couvert la terre des cadavres de ses ennemis, a pu survivre à sa défaite! Depuis Lucifer , aucun mortel, aucun ange n'était tombé de si haut.

Insensé! pourquoi vouloir être le fléau des peuples qui fléchissaient le genou devant toi ? En ne regardant que toi seul, tu t'aveuglas, et tu dessillas les yeux de tes ennemis. Avec une puissance sans bornes, qu'as-tu fait pour les hommes qui t'y avaient porté ? le tombeau a été leur récompense ; ils sont immolés à l'idole qu'ils adoraient. Ce n'est que depuis ta chute que l'on a pu se persuader que tant d'ambition pouvait s'allier à tant de faiblesse.

Que le monde te remercie de la leçon que tu viens de lui donner! Elle sera plus profitable aux conquérans que toutes les déclamations des philosophes. 11 est dissipé, et il ne renaîtra jamais, le charme qui avait forcé tant de mortels à idolâtrer la puissance du glaive , ce colosse au front d'airain et aux pieds d'argile!

Triompher , t'enorgueiliir , te livrer à la joie du combat * ; écouter les cris de victoire qui font trembler la terre, c'était pour toi toute la vie. Ton épée, ton sceptre, ce pouvoir auquel tous les hommes devaient se soumettre , et qui semblait avoir asservi la Renommée , tout est perdu. Ange de malheur , que tes souvenirs doivent être, affreux !

Celui qui désolait les autres est désolé à son tour ; le vainqueur est abattu , l'arbitre de la destinée des hommes est aujourd'hui suppliant pour sa propre destinée. Te reste-t-il encore quelque espoir qui puisse compenser un pareil changement, ou bien ne crains-tu désormais que la mort.'' Tu pouvais mourir roi ou vivre esclave. Ton choix est lâchement courageux.

Cet athlète qui voulut fendre im chêne ne pensait pas que les éclats pouvaient se resserrer sur eux-mêmes. Enchaîné au tronc fatal , il fit de vains efforts pour le rompre , il demeura seul : quelle dut être sa pensée quand il porta ses regards autour de lui ? Enivré par le seniiment de tes for ces, tu as été aussi imprudent que le Crotoniatc^, et ton sort est plus affreux que le sien. Il fut dévoré par les bêtes féroces, mais toi, tu es condamné à dévorer ton propre cœur.

Rassasié du sang de Rome , le général romain ^ jeta le poignard de la proscription, et, dans sa grandeur sauvage, il osa redevenir simple particulier ; il abdiqua le pouvoir en méprisant les hommes qui en avaient supporté le joug , et qui pourtant laissèrent vivre en paix un tyran désarmé. Son seul moment de gloire fut celui où , de son plein gré, il abandonna la puissance.

Le monarque espagnol'', quand la royauté eut perdu ses charmes pour lui, changea ses couronnes pour un rosaire, et son palais pour une cellule; s'occupant à réciter ses prières ou à disputer sur les questions subtiles de la théologie: sa folie le contentait du moins. Mieux eût valu pour lui qu'il ne connût jamais les reliques de la superstition ou le trône du despotisme.

Ta main résistait encore quand on lui a arraché la foudre; mais tu as abandonné trop tard un pouvoir auquel ta faiblesse seule t'attachait encore. Esprit infernal , tu excites la pitjé des hommes , et ton cœur ne se brise pas ! Faut-il que l'oûVrage de Dieu, le monde ait servi de marchepied à une créature si méprisable !

Faut-il que la terre ait prodigué le sang de ses enfans pour un homnje qui se montre si avare du sien ! Des monarques étaient à genoux devant lui , et le remerciaient de leur avoir conservé le trône. O Uberté ! nous devons te regarder comme le plus précieux de nos biens, puisque tes plus redoutables ennemis ne peuvent nous déguiser les craintes que tu leur inspires. Ah ! puissent les tyrans ne jamais laisser un nom glorieux ! 11 tromperait l'iiiimanité.

Tes actions sont écrites en caractères de sang! Tes trioin-

phes ne peuvent plus rappeler ton ancienne gloire sans faire ressortir les souillures qui l'ont ternie. Si tu étais mort, comme l'honneur t'en faisait une loi, peut-être un jour quelque nouveau Napoléon se serait élevé pour déshonorer encore une fois le monde. Mais qui oserait s'élancer jusqu'au soleil pour retomber dans une nuit si obscure ?

Dans la balance de la mort , la poussière d'un héros est aussi vile qu'une cendre vulgaire. Les bassins en sont égaux pour tous ceux qui ne sont plus : cependant Je croyais qu'une étincelle divine devait animer les hommes dont la gloire nous éblouit, et dont la puissance commande la crainte ; je n'aurais jamais pensé que les conquérans de la terre pouvaient un jour être livrés au mépris.

Où est-elle cette fille de l'orgueilleuse Autriche, qui esl toujours ta royale épouse ? Comment son cœur a-t-il supporté le moment terrible de ta chute ? Est-elle toujours à tes côtés? Sera-t-elle humiliée comme toi.i^ Partagera- t-elle ton repentir tardif et ton long désespoir? Ah ! si elle t'aime encore , apprécie ce trésor , il vaut le diadème que tu as perdu!

Hâte-toi d'arriver dans ton île sombre; et là, regarde la mer : cet élément peut braver ton sourire , il n'a jamais reçu tes lois. Ou bien, que ta main, devenue oisive, écrive négligemment sur le sable, que la terre est aussi libre que la mer, maintenant que l'on peut t'appliquer le proverbe du pédagogue de Corinthe.

Nouveau Timour^, quelles sont les pensées qui occupent ta rage dans ton étroite prison ? luie seule sans doute : Je fus maître du monde... — à moins que, comme le roi de

Babylone, tu n'aies perdu la raison en même temps que le sceptre ! sans doute que la vie ne retiendra pas long-temps un esprit qui s'est répandu si loin , un esprit auquel on a si long -temps obëi, et qui était si peu fait pour com mander.

Voudrais-tu, semblable à cet audacieux qui déroba le feu du ciel, braver le choc qui te renverse, et partager le vautour et le rocher de Prométhée? Puni par la justice de Dieu , maudit par l'homme , ta dernière action , quoiqu'elle ne soit pas la plus coupable de ta vie, excite la raillerie de Satan. L'ange du ténébreux séjour sut au moins conserver son orgueil dans sa chute; et, s'il eiit été mortel, il serait mort avec fierté.

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