ODE A VENISE
O Venise! Venise! lorsque tes murailles de marbre seront abîmées sous les eaux, les nations feront entendre un cri douloureux sur les ruines de tes palais. Les rivages de la mer répéteront au loin leurs accens plaintifs. Si moi, enfant des climats du Septentrion , je pleure tes disgrâces , que devraient donc faire tes citoyens.^... tout, excepté de verser des larmes. Et cependant ils se contentent de gémir dans
' Vovez le début et le< notes du quatrième chai't de Childe-Harotd. a. p.
<.)i POESIES
un honteux repos. Aussi différons de leuis pères que l'écume verdâtre rejetée sur le sable diffère du flot audacieux qui se révolte contre un navire et va le briser sur les écueils, ils rampent et se traînent lâchement dans leur antique cité !
O douleur ! que les siècles ne prodxiisent pas de plus heureux fruits! De treize cents ans de richesse et de gloire, il ne reste que de la poussière et des larmes. Tous les monumens qui se présentent aux yeux de l'étranger , temples , palais, colonnes , tous semblent porter le deuil j le lion luimême paraît humilié. Le son rauque et discordant du tambour des oppresseurs de Venise réveille seul l'écho de ton riva^^e, qui ne répétait jadis que de mélodieux accords, pendant que les flots de l'Adriatique, blanchis par les rayons de la lune, se balançaient sous les gondoles légères; alors aussi on entendait le murmure confus de tes joyeux citoyens, qui se livraient aux désirs d'un cœur trop plein de son bonheur, et séduits aisément par les douces erreurs d'une jeunesse bouillante, avide de plaisirs et de tendres émotions.
Combien sont préférables ces aimables folies, aux sombres saturnales des nations parvenues au terme de leur décadence ! Alors le vice montre partout son front hideux; la gaieté est le rire de la fureur , on ne sourit que pour égorger ; l'espérance n'est plus qu'un délai trompeur, semblable à l'éclair qui luit à la dernière heure du moribond. L'abattement est le dernier effet de ses douleurs; ses membres deviennent insensibles , et la froide main du trépas glace par degré tout son sang dans ses veines. Le malheureux , accablé de tortures , trompé par ce calme soudain , croit renaître à la vie : comme un prisonnier qui s'imagine être libre parce que ses chaînes ne résonnent plus , il parle de sa guérison prochaine; il prétend sentir le retour de ses forces, malgré sa faiblesse, et témoigne le désir d'aller respirer un air plus frais. 11 parle à voix basse, et ne s'aperçoit pas que son haleine ne sori qu'avec effort de son sein oppressé, et
POLITIQUES. iJ.'i
que ses doigts amaigris ne sentent plus les objets qu'ils saisissent. Sa vue s'obscurcit , l'appartement tourne autour de lui; il croit voir voltiger des ombres rapides qu'il voudrait vainement arrêter. Un bruit rauque et sourd , dernier effort de sa voix mourante , s'échappe de son gosier , le froid de la mort et ses ténèbres s'appesantissent sur lui : il n'est plus que cette portion de terre inanimée qu'il avait été avant sa naissance.
Il n'est plus d'espérance pour les nations!... Parcourez les annales des siècles qui nous ont précédés. Qu'avons-nous appris de ces vicissitudes toujours les mêmes, du flux et du reflux des iîges, de cette éternelle répétition d'évènemens?... Rien , ou bien peu de chose.
Nous cherchons toujours des soutiens fragiles, qui se brisent sous notre poids, et nous consumons nos forces à lutter contre de vains fantômes : c'est notre propre nature qui nous fait succomber. Les stupides animaux que l'homme égorge chaque jour pour assouvir sa voracité ne sont pas plus méprisables que nous; et nous les voyons, dociles et soumis, suivre le berger qui les mène à la mort. Hommes esclaves, qui prodiguez votre sang pour les rois! qu'ont-ils donné en retour à vos enfans?... Un héritage de chaînes et de misères, une aveugle servitude, et des châtimens pour récompense de leurs travaux. Eh quoi ! ne sentez- vous pas encore l'impression brûlante du soc de la charrue sur laquelle vous tombez épuisés de fatigues .►* Vous croirez-vous toujours les martyrs d'une loyauté digne d'éloges? Vous glorifierez-vous d'un lâche dévouement ? C'est d'une autre source qu'est sortie la gloire que vous ont laissée vos aïeux, et tout ce que les beaux jours de la liberté et les pages de l'histoire nous vantent comme sublime ! Vous lisez ces véritables exploits, vous admirez en soupirant, et vous marchez encore au sacrifice comme des victimes dociles. Ils sont en bien petit nombre ces hommes qui , bravant l'opinion de
leurs semblables, et ayant du moins le courage d'être criminels, osent, à l'ombi'e des cachots, cherchera s'ouvrir un passage jusqu'à la source de la liberté , pour y désaltérer leurs gosiers briilans. Mais les peuples stupides préfèrent se fouler aux pieds pour pouvoir approcher leurs lèvres de la coupe d'oubh, qui leur fera perdre le souvenir de leurs longues douleurs, et des années passées à tracer un pénible sillon sur des sables stériles... Ou si une riche moisson a jamais couvert la plaine , elle ne fut pas pour eux, leurs têtes étaient trop courbées , et Ton n'accorde à ces misérables qu'un pain de douleur !
Excusons ces audacieux mortels qui abhorrent les forfaits qu'ils sont réduits à commettre, et ne confondons point avec leurs nobles motifs les violations momentanées des lois de la nature. Tels la peste et les tremblemens de terre ne nous affligent que pour un temps, et permettent bientôt à l'année de reprendre le cours accoutumé de ses saisons , de réparer leurs ravages , et de reproduire de nouvelles cités et d'autres générations. Tout refleurit et s'embellit encore... Mais il faut que la liberté daigne sourire... car il n'est point de fleurs pour la tyrannie.
Murailles de Venise! jadis respectées, vous avez vu réunis dans votre enceinte la gloire , le pouvoir et la liberté , trinité céleste ! Les nations les plus puissantes turent jalouses de Venise, et se liguèrent contre elle : elles purent l'affaibhr, mais jamais éteindre son courage. A sa destinée était liée celle de l'Europe.
Les monarques , invités à ses fêtes , saluèrent avec reconnaissance ses palais hospitaliers ; humiliés par elle , ils ne purent la hau, et les peuples l'aimèrent comme les rois , car elle fut toujours le rendez-vous chéri de tous les voyageurs. Ses crimes mêmes n avaient rien de hideux : fille de l'amour, elle ne fut.jamais altérée de sang et de carnage; elle portait la joie dans touies les contrées qu'elle soumit à
ses lois. La religion consacrait ses bannières , car elle rétablit partout le culte de la croix , et fit pâlir le croissant. Si l'étendard de Mahomet n'asservit point nos climats, l'Europe le doit à cette ville qvi'elle a chargée de fers ; le bruit de ses chaînes retentit chaque jour aux oreilles de ceux qui ont dû la liberté à ses glorieux efforts. Hélas ! elle ne fait que partager une infortune commune : appelée le domaine d'un ennemi conquérant, elle apprend ce que nous apprenons tous , et les enfans de la Bretagne plus que les autres, que les tyrans ont une fovde de mots dorés pour se jouer des nations.
Le nom de république a disparu sur les trois parties du §lobe désolé ! Venise n'est plus ; la Hollande ne rougit pas d'avouer un sceptre et un chef revêtu de la pourpi-e royale. Si l'habitant de l'Helvétie peut seul encore se dire libre dans les montagnes, ce ne peut être pour long-temps : car de nos jours la tyrannie est devenue astucieuse , et ne cesse d'épier le moment où elle pourra foider les peuples qui osent lui résister encore.
Il est un monde où une race d hommes remplis de vigueur, séparés de nous par le rempart de l'Océan , est élevée dans le culte sacré de la liberté : conquête faite par ses pères les arm.es à la main , héritage précieux qui la distingue de toutes les nations.
Oui , tandis que tous les peuples sont forcés de fléchir le genou , au signe que fait un monarque armé d'un sceptre semblable à la baguette magique d'un enchanteur, une terre existe encore au-delà de l'Atlantique, qui peut relever avec fierté son front que ne déshonore aucune trace d'un joug humiliant. Elle a appris à ses aînés que le pavillon d'Albion doit reculer devant les braves qui ont scellé de leur sang les droits de leur indépendance.
Ah! sans doute il vaudrait mieux que le sang des hommes coulât par torrens, que de rester stagnant dans nos
veines , lel qu'un fleuve emprisonné dans des canaux ; plutôt (jiie de ressembler à un malade qui fait trois pas, chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec ces Spartiates libres encore, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres, et donner à l'Amérique un homme libre de plus.