XII ESSAI
perfection idéale et rabaissé au niveau de la créature la plus vile. Mais vainement il a transporté dans ses vers tout le désordre de sa vie et de ses pensées, vainement il s'est mis en opposition avec toutes les idées reçues; jamais poète n'inspira plus d'intérêt; ses ouvrages abondent de pensées, de sentimens, de passions qui appartiennent au cœur de tous les hommes , quelque étrange que la révélation nous en paraisse d'abord. C'est pour nous comme la l'éminiscence d'un rêve , ou la voix mystérieuse d'un autre monde. Avouons aussi que tous ces transports de courroux , ces remords, ce désespoir que ne calme pas toujours l'aspect d'une nature belle et paisible , ne l'empêchent jamais d'en décrire avec charme les brillantes images , et que la voix imposante du poète prend un accent plus sublime quand elle s'adresse aux torrens écumeux, aux vagues de l'Océan, à la nuit des forêts. Ses fleurs, ses fleuves, ses montagnes, la solitude où il aime à rêver, ont une beauté , une vie qui leur est propre. Son expression a tour à tour le charme d'un ciel pur et la terreur de l'orage. Il s'empare de toutes nos émotions comme par violence, et les maîtrise par des impressions durables. Son individualité revient sans cesse s'offrir à nos pensées; son esprit, comme celui de Lara, nous porte le défi de l'oublier *.
Cette identité de l'homme et du poète, cette étude de l'âme d'un grand écrivain à travers le voile de la poésie et de la fiction, ont un intérêt bien au-dessus do celui qu'excitent les compositions ordinaires , et je ne sais quel channe sauve de la monotonie ce développement continuel du même caractère et des mêmes pensées.
Telle est la véritable source de l'ascendant qu'exercent sur les hommes qu'ils dédaignent et qu'ils bravent, des écrivains tels que Rousseau et Byron. Malheureusement le parallèle entre ces deux peintres des passions s'efface de plus en plus, depuis que, dans ses derniers écrits, le barde anglais, naguère si éloquent et si grand dans l'expression solennelle de sa mélancolie , semblerait avoir voulu copier de préférence la philosophie moqueuse de Voltaire, et détruire avec une amère raillerie l'illusion qu'il avait produite lui-même. Nous n'avions pas été du reste les premiers à faire ce rapprochement , et voici ce qu'en dit Byron
* t^ain was the struggle In that mental net
His spirit sccm'd to dare you to forget.
SUR LORD BYRON. xut
lui-même J au risque de réfuter d'avance quelques autres parallèles de cet essai, nous aimons à citer ce fragment de ses mémoires :
« Je pense depuis quelques jours aux diverses comparaisons bienveillantes ou malveillantes que j'ai vu publier à mon sujet dans divers journaux anglais ou étrangers. Cette idée m'est venue, parce que le hasard m'a mis dernièrement un de ces journaux sous les yeux; car je me suis fait une règle de ne jamais chercher aucun article de ce genre, mais de n'en pas éviter la lecture quand le hasard me l'offrirait. Pour commencer donc , je me suis vu comparer personnellement ou par le fait, depuis neuf années, en anglais, en français, en allemand (que je ne lis qu'en traduction ) , en italien et en portugais , à Rousseau , à Goethe , à Young, à l'Arétin, à Timon d'Athènes, à un vase d'albâtre avec une lumière intérieure , à Satan , à Shakspeare , à Bonaparte , à Tibère , à Eschyle , à Sophocle , à Euripide , à Arlequin, au Clown des pièces anglaises, à Sternhold, à Hopkins *; à la fantasmagorie, à Henri VITI, à Mirabeau, au jeune R. Dallas (l'écolier), à Michel-Ange, à Raphaël, h un petit-maître, à Diogène, à Childe-Harold , à Lara, au comte dans Beppo, à Milton , à Pope, à Dryden , à Burns, à Savage, à Chatterton, à J'ai soia'ent entendu parler de toi, mylord Bjron, dans Shakspeare; à Churchill le poète, à Rean l'acteur, à Alfieri, etc. , etc. , etc. Ma ressemblance avec Alfieri fut soutenue très sérieusement par un Italien qui l'avait connu dans sa jeunesse. Cette ressemblance n'allait pas plus loin, naturellement, que nos qualités personnelles apparentes. L'Italien ne me l'a pas dit à moi (car nous n'étions pas alors amis), mais en société.
» Celui qui a été l'objet de tant de comparaisons contradictoires , doit différer probablement en quelque chose de tous ceux à qui on le compare. Mais quel est ce quelque chose? c'est ce que je ne sais trop , c'est ce que personne ne sait. Ma mère , avant que j'eusse vingt ans , prétendait que je ressemblais à Rousseau, et madame de Staël me le répétait aussi en i8i3 ; la Revue d'Edimbourg a dit quelque chose d'approchant à propos de Childe-Harold. Je ne saurais voir aucun point de ressemblance
* Deux poètes obscur» qui ont traduit des psaumes en vers. Byron a fait les méloflies imitées de l'hébreu, a. p.