‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 8 sur 114 · XIV ESSAI · texte numérisé non relu

XIV ESSAI

entre Rousseau et moi. Rousseau écrivit en prose, moi j'écris en vers; il était du peuple, moi de l'aristocratie; — il était philosophe, je ne le suis pas ; — il publia son premier ouvrage à quarante ans, moi le m.ien à dix-huit; — son premier essai lui attira des éloges universels , le mien tout le contraire ; — il épousa sa ménagère , je n'ai pu faire ménage avec ma femme; — il croyait que tout le monde conspirait contre lui. on semble me croire en conspiration contre tout mon petit monde , si j'en juge par les injures auxquelles je suis en butte dans les journaux et les coteries ; — il aimait la botanique , moi j'aime les fleurs, les racines et les arbres, mais je ne connais rien de leur classification;

— il faisait de la musique, je ne puis guère en jouir que par l'oreille; je ne pus jamais rien appi^endre par l'étude, pas même les langues , que je n'ai jamais sues que par routine et grâce à ma mémoire; j'en avais du moins une très bonne (demandez à flodgson le poète , excellent juge , car il en avait une étonnante).

— Rousseau écrivit avec hésitation et avec soin , moi avec rapidité, rarement avec difficulté. — Il ne voulait ni nager ni monter à cheval, il n'était pas habile à l'escrime; je fus un excellent nafreur, un assez bon cavalier, sinon un cavalier brillant, et j'étais assez fort à l'escrime, particulièrement avec l'cpée écossaise, lorsque je pouvais me contenir, ce qui était difficile , quoique j'y fisse bien attention depuis que j'avais renversé par terre M. -Purling, qui se luxa la rotule dans les salles d'Angelo et de Jackson, en 1806, ens'exerçant avec moi. J'étais encore un joli joueur de paume, un des douze plus forts de l'école d'HarroAV, quand nous défiâmes l'école d'Eton en i8o5. D'ailleurs le genre de vie de Rousseau, son pays, ses mœurs, tout son caractère, étaient si différens des miens, que je ne saurais concevoir comment une telle comparaison a pu être répétée jusqu'à trois fois, et toujours d'une manière i-emarquablc. — J'oubliais de dire que Rousseau avait la vue courte , et que jusqu'à ce jour mes yeux ont été si peu semblables aux siens , que , dans la plus grande salle de Bologne, je vis un jour dos bustes et lus des inscriptions peintes près de la scène, du fond d'une loge si éloignée et si mal éclairée , qu'aucun de ceux qui y étaient avec moi , tous très jeunes et quelques uns doués de très bons yeux, ne pouvant en déchiffrer une lettre , s'imaginaient qu'il v avait làdessous qjielquc triclierie, quoique ce fût la pi-emière fois que je

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visse cette salle. Eu somme, je me crois justifié de ne pas regarder la comparaison comme fondée. Je ne le dis pas par pique , car Rousseau est un grand homme , et si la chose était vraie, elle ne pourrait cjue me flatter- mais je n'aime pas à me bercer de chimères. »

Dans cette réfutation on voit que le poète ne s'attache qu'aux différences extéi'ieures entre Rousseau et lui, écartant la comparaison de son génie avec le sien.

En renonçant à un parallèle que lord Bvron repousse luimême , on peut du moins lui appliquer ce que Dussault dit de Jean-Jacques Rousseau : « Lorsqu'il s'agit d'un homme entraîné par l'impatience de son génie hors de sa propre sphère , il ne convient pas d'apprécier un pareil homme d'après des mœurs domestiques , des liaisons particulières et des caprices momentanés... Ses inconséquences , ses aspérités , ses méprises involontaires, et la plupart des reproches qu'on lui a faits, tomberont dans l'oubli ou n'inspirerotft que de la pitié : ce qu'il eut de beau, de grand et de sublime vivra dans la mémoire des hommes. » Nous allons essayer de suivre dans sa carrière capricieuse cet homme extraordinaire^ et apprécier, autant que possible, la liaison qui existe entre ses ouvrages et les autres évènemens de son existence.

Georges Gordon ;, lord Byron , naquit le 22 janvier i-jSS *.

Ses ancêtres , originaires de Normandie, combattirent sous les drapeaux de Guillaume-le-Bàtard , pour la conquête de l'Angleterre , et eurent leur part des dépouilles. Leur nom a toujours figuré depuis dans les annales de la chevalerie du moyen âge , et un John Byron reçut l'ordre de la chevalerie de l'épée d'Edouard III, sous les murs de Calais. L'agrandissement de cette famille date surtout du règne de Henri YIIl. Ce prince ;, lors de l'abolition des monastères, octroya à un autre sir John Bvron l'abbave de Newstead**, dans le comté de Nottingham , cpii a été jusqu'à ce jour la résidence seigneui'iale de ses descendans , quoique ses ruines n'offreut plus qu'un triste reste de son antique splendeur.

C'est à cet antique édifice que le poète a consaci'é les premiers essais de sa muse , à l'âge de quinze ans :

* D'après son épitaphe, il naquit à Londres; d'après M. Dallas, à Douvres. **Newstead, nouveau lieu, novus locus.

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« A travers tes créneaux , ô Newstead , mugissent les vents » des orages ! Demeure de mes pères , tu n'es plus qu'une ruine; » dans tes jardins jadis si rians , la ciguë et la ronce ont étouffé » la rose qui fleurissait le long de tes allées sablées.

» Ces orgueilleux barons bardés de fer, qui guidèrent leurs » vassaux dans les plaines de la Palestine , n'ont laissé d'eux » d'autres traces que l'écusson et le bouclier dont l'ouragan fait » gémir le fer rongé de rouille , etc., etc. »

Depuis, dans Don Juan, il a attaché une légende à la description toute poétique de cette vieille abbaye qui appartient aujourd'hui au colonel "Wildman. Lord Byron ne renonça à cette demeure de ses pères qu'en renonçant à l'Angleterre. Il eut toujours une espèce de remords de l'avoir vendue. En Italie on voyait dans sa chambre à coucher deux vues de Newstead- Abbey *.

Sous Jacques I", et à l'avènement de ce prince à la couronne d'Angleterre, un lord Byron fut fait chevalier du Bain**.

Dans les guen-es civiles de la première révolution , les Byrons se distinguèrent par une inviolable fidélité à leur souverain malheureux , et la reconnaissance de la maison de Stuart éleva à la pairie , avec le titre de baron , l'aîné de huit frères qu'ils étaient. Le premier lord Byron , nommé plus tai'd gouverneur du duc d'York, eut l'honneur de faire la campagne de Flandre avec son pupille sous le grand Turenne. Il mourut sans eufans, et son titre échut à son frère.

Un des membres les plus illustres de cette famille a été l'amiral Byron, né en 1723, si connu par ses aventures extraordinaires et ses utiles v^oyages dans l'Océan Pacifique. L'amiral Byron fut aussi opposé à la flotte commandée par le comte d'Estaing dans l'Amérique du Nord. Il passait pour être si malheureux, que

* Le 6 mars 1809 , il écrivait à sa mère :

«Quoi qu'il arrive, Newslcad -Abbey et moi nous devons rester debout oh tomber ensemble. J'ai maintenant vécu sur les lieux . mon cœur s'y est attaclié , et aucune gène pécuniaire ne me fera abandonner ce dernier débris de notre héritage...

... Je puis endurer des privations; mais,quandje pourrais obtenir en échange de Newslead-Abbey la première fortune du pays, je rejetterais la proposition ,'etc. »

** Ordre fondé par Richard II. Les chevaliers entrent dans un'bain avant dr recevoir l'éperon d'or.

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ses matelots, qui l'aimaient personnellement , mais superstitieux comme les matelots le furent toujours , l'avaient surnommé Jean Mauvais-Temps* . — L'amiral Byron fut malheureux jusque dans son fils, le capitaine Byron, dont la renomniée scandaleuse naquit de son adultère avec la marquise de Câmarthen. qu'il finit par épouser quand le divorce eut rompu les liens légitimes qui l'attachaient à son premier époux. Ce second hvmen ne fut pas plus heureux pour elle que le premier, les vices du capitaine et sa brutalité la firent mourir de douleur.

Eu 1785, M. Byron prit pour seconde femme miss Gordon , riche héritière écossaise, d'une origine royale **; elle fut bientôt victime des extravagances de son mari , qui abandonna sa femme et son fils, le lord actuel, et alla mourir à Valenciennes pour éviter ses créanciers.

Cette veuve délaissée vécut assez long-temps pour voir son fils reçu dans la chambre des pairs, lorsque lord William, son oncle, mourut, en 1798, sans postérité directe. Mais elle n'a pu voir que l'aurore de sa gloire poétique, et il lui fut même refusé la douceur de l'embrasser dans ses derniers momens, étant expirée en Ecosse pendant ses voyages de 181 1.

II est à regretter que lord Byron n'ait pas conservé plus longtemps celle qui lui donna le jour; ne peut-on pas croire que les tendres conseils de l'amour maternel auraient tempéré cette ame altière et influé peut-être favorablement sur ses inspirations ? Ah î sans doute , il eût respecté davantage certains sentiraens sacres, en pensant que ses écrits seraient d'abord offerts à sa mèrel La piété filiale est, elle seule, une religion toute-puissante. Dans les dernières stances du IP chant de Childe-Harold on reconnaît combien cette perte fut douloureuse pour le poète ***.

Le dernier lord Byron, homme de passions violentes, avait

' Fouivreather Jack.

*" Miss Gordon of Gight, du comté d'Aberdeen, appartenait à une famille qui descendait de la princesse Jane Stuart , fille de Jacques II d'Ecosse.

**" AU tlioii could' ft liave of mine , stern death, thou hast: The parent , etc.

II semblerait, d'après la nouvelle publication de M. Moore, que nous aurions tiré de ces vers «ne conclusion trop ab-olue sur l'amour filial dfe lord Dvron.

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eu le malheur de tuer dans une rixe un nommé M. Chaworlb , donl les dernières paroles compromettaient tellement son meurtrier, qu'il fut jugé par la cour des pairs, et ne dut peut-être qu'à son privilège d'être acquitté de la sentence qui le déclarait homicide. Il s'était depuis retiré dans l'abbaye de NeAvstead, où il vivait solitaire, odieux à ses vassaux, en guerre avec ses voisins, sans communiquer avec sa famille j aliénant plusieurs de ses domaines, et laissant tomber en ruines la demeure de ses aïeux *.

Telle est du moins l'histoire souvent répétée en Angleterre du père de lord Byron, et de son oncle; cependant nous en aurions modifié au moins les termes dans cette édition nouvelle de Y Essai, mais nous préférons laisser le poète lui-même réfuter ce passage sur sa famille , trop beui'eux de reconnaître que nous avons pu être induits en erreur **.

Lord Byron écrivit de Gênes, le 12 juillet i8'-î3 : « Je vous suis très obligé de V Essai ^ etc., quoique je l'eusse » déjà vu dernièrement joint à la dernière édition de la traduc- » tion. Je n'ai à me plaindre en rien de ce qui m'y concerne » personnellement, quoiqu'il s'v trouve naturellement des faits » altérés , et plusieurs erreurs dans lesquelles l'auteur a été in- » duit par les relations des autres; je parle des faits , non pas des

* « La bizarrerie [eccentruily ) seml)le être une maladie héréditaire dans la famille ,» observe l'auteur d'un mémoire sur lord Bvron , vrai libelle inspiré par la faim. La sœur de lord William Byron, Isabelle, comtesse de Carlisle, mère du comte actuel, était une femme d'esprit, mais très singulière. On trouve dans divers recueils plusieurs de ses pièces , qui ne manquent ni de grâce ni de verve. Elle brilla long-temps dans le beau monde; puis tout-à-coup il lui prit fantaisie de vivre et de mourir en recluse.

Le comte de Carlisle, son Uls, est un poète de mérite, et Johnson applaudit à sa tragédie de la V<ngeance palcrncllc, dont il loue le style et la vigueur. Ce tuteur de lord Byron a été sacriûé [larlui au ridicule dans la Satire des Critiques et des Poètes. 11 i)arait que des torts réciproques mirent la discorde entre les deux parens; lord Byron s'en plaint avec son ton de sarcasme ordinaire, ilans la note ajoutée aux vers qui le regardent dans son espcce de Dunciade.

*' On lit dans les Conversations de lord Byron : J'étais un enfant gâté, et quand ma mère était en colère contre moi elle me disait : « Ah ! petit drôle , vous (:tcs un Byron en tous points ; vous êtes aussi méchant que votre père. » Cepen- «lant nous ne nous en étions pas seulement rapportés aux on dit relativement à !a famille de lord Byron. Plusieurs allusions de don Juan semblent en contradution riviM- ce qu'on va lire.

SUR LORD BYRON. xix

» critiques. Mais Ic même auteur a cruellement calomnié mon » père et mon grand-oncle, mais plus spécialement le premier. » Bien loin d'être brutal , il était , d'après le témoignage de tous » ceux qui l'ont connu , exti'êmement aimable et d'un caractère » enjoué, mais i«^o«cza/i^ et fort dissipé. Il avait par conséquent » la réputation d'un bon officier , et s'était montré tel dans les » gardes en x\mérique. Les faits eux-mêmes contredisent l'asser- » tion. Ce n'est pas avec de la brutalité qu'un jeune officier des » gardes séduit et enlève une marquise, et épouse deux héritiè- » res. Il est vrai que c'était un très bel homme, ce qui fait beau- » coup. Sa première femme ( lady Conyers et marquise de Ca- » marthen ) ne mourut pas de chagrin, mais d'une maladie » qu elle gagna pour avoir absolument voulu suivre mon » père à la chasse , avant qu'elle fût bien remise de ses couches !) à la naissance de ma sœur Augusta. Sa seconde femme, ma res- » pectable mère, avait, je vous l'assure , un esprit trop fier pour » supporter le mauvais traitement de qui que ce pût être , et » elle l'aurait bientôt prouvé. Je dois ajouter que mon père de- » meura long-temps à Paris, et y voyait beaucoup le vieux ma- » réchal de Biron , commandant des gardes françaises , qui , d"aw près la similitude des noms et l'origine normande de notre » famille, supposait qu'il pourrait y avoir quelque parenté éloi- » gnée entre nous. Il mourut quelques années avant la quaran- » taine^ et quels qu'aient été ses défauts, ils sont tout autres que » ceux de dureté et de grossièreté. Si la Notice parvenait en An- » gleterre, je suis sur que la partie relative à mon père afflige- )) rait ma sœur ( la femme du colonel Leigh , attachée à la cour » de la feue reine, non pas Caroline , mais Charlotte, femme de » Georges III ) encore plus que moi , et elle ne le mérite pas, car » il n'y a pas un être plus angélique sur la terre. Augusta ctmoi » avons toujours chéri la mémoire de notre père autant que nous » nous chérissions l'un l'autre, et c'est au moins une présomp- » tion qu'aucune tache de dureté ne la souillait. S'il a dissipé » sa fortune , c'est notre affaire, puisque nous sommes ses héri- » tiers; mais jusqu'à ce que nous le lui reprochions , je ne con- » nais personne qui ait le droit de le faire. Quant à lord Byron, » qui tua M. Chaworth en duel, loin de se retirer alors du » monde, il fit 1-e tour de l'Europe, eut la p\ace de maître des » chiens de la chasse au cerf du vox { grand-7)eneur) après cet

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