‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 75 sur 114 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

adressées au caractère très indifféient de mon pèlerin ( que, malgré toutes les insinuations contraires, je soutiens toujours être un personnage fictif), on a dit que, outre l'anachronisme, Chikle-Harold n'était rien moins que chevalier, car les temps de la chevalerie étaient des temps d'amour, d'honneur, etc. Or, nous savons que ces époques où fleurissait V amour du bon vieux temps , l'amour antique^ étaientles siècles delà plus grande corruption. Si l'on a quelques doutes à cet égard, on n'a qu'à feuilleter Sainte-Palaye, et s'arrêter surtout à la page 69 du vol. II. Les vœux de la chevalerie n'étaient pas mieux gardés que tous les autres vœux : Aes chants des troubadours n'étaient pas plus décens que ceux d'Ovide, et avaient certainement bien moins d'élégance. Dans les cours d'amour , parlemens d'amour^ ou de courtoisie et de gentillesse , il y avait beaucoup plus d'amour que de courtoisie. Voyez Roland , sur le même sujet que Sainte-Palave. Quoi qu'on puisse dire du personnage fort peu aimable de Childe-Harold , il fut du moins tout aussi bon chevalier dans ses attributs que les Templiers: no waiter but a knigth Templar*. Je crains bien que sir Tristram et Lancelot n'aient pas été meilleurs qu'ils ne devaieni; être, quoiqu'ils fussent des personnages très poétiques, véritables chevaliers .ya/2^ /^ewr, mais non pas sans reproches. Si l'origine de l'ordre de la Jarretière n'est pas une fable, les chevaliers de cet ordre ont porté pendant plusieurs siècles les couleurs d'une comtesse de Salisbury, de mémoire assez suspecte. Mais en voilà assez sur la chevalerie. Burke n'avait pas besoin de regretter cette belle institution , quoique Marie- Antoinette fût bien aussi vertueuse que la plupart des dames en l'honneur de qui des lances étaient rompues et des chevaliers désarçonnés.

Avant Bayart et jusqu'à sir Joseph Banks ** ( les plus chastes

* Citation d'une pièce de vers insérée dans le journal politique appelé l'Jnli- Jacobin, rédigé par MM. Canning et Frère, a. p.

**Ce rapprochement de Bavarl el de l'iliiistre savent fait che\alier pai

lOf. PRÉFACE.

et les plus célèbres chevaliers des temps anciens et modernes ), on trouvera peu d'exceptions à ce que j'avance, et je crois qu'il suffirait de peu de recherches pour apprendre à ne plus regretter ces l'idicules moraeries du moyeu âge.

Maintenant je laisserai vivre Childe- Harold aussi longtemps qu'il pourra. Il aurait été plus commode et bien plus aisé de tracer un caractère aimable ; on aurait pu sans difficulté déguiser ses défauts , le faire agir davantage et parler moins; mais en mettant Gliilde-Harold en scène, je n'avais en vue que de montrer que la perversion précoce de l'esprit et de la morale nous conduit à la satiété des plaisirs passés et nous empêche de goûter les plaisirs nouveaux; et même que ce qui est le plus capable d'exciter l'esprit de l'homme ( excepté 1 ambition ,1e plus puissant de tous les moteurs ) , le spectacle des beautés de la nature, et les voyages, ont perdu leur effet sur une àme ainsi faite ou plutôt égarée. Si j'avais continué le poème, Childe-Harold serait devenu déplus en plus sombre; car l'esquisse que je me proposais de remplir était, à quelques différences près, celle d'un moderne Timon* et peut-être d'un Zeluco** poétique.

George IV est une espèce d'épigramme. Le chevalier Isaac Newton mourut aussi vierge à 80 ans. a. p.

* Le Timon ancien et celui de Shakspeare, a. r.

** Zeluco j roman du docteur Moore. a, p.

A lANTHE

Dans les climats où je viens d'errer, et dont les belles ont long-temps passé pour être sans rivales; dans ces visions qui offrent au cœur des beautés qu'il regrette en soupirant de n'avoir vues qu'en songe, jamais la réalité ni l'imagination ne m'ont fait rencontrer aucun objet qui fût semblable à toi. Aussi, après t'avoir vue, je n'essaierai point de peindre ces charmes qui se varient sans cesse. Que mes expressions seraient faibles pour celui qui ne te voit pas! que diraient-elles à ceux qui peuvent te contempler .f*

Ah! puisses-tu être toujours ce que tu es aujourd'hui , et ne pas tromper les espérances de ton printemps! Toujours belle , tendre et pure , sois sur la terre limage de l'Amour sans ses ailes , et ingénue au-delà des pensées de l'espérance! Ah! sans cloute, celle dont l'affection cultive ton jeune âge, doué chaque jour de nouveaux attraits, voit en toi l'arc-en-ciel de ses années à venir, et tous ses chagrins disparaissent devant ses couleurs célestes.

Jeune Péri de l'Occident, — c'est un bonheur pour moi de compter déjà le double de tes années : mes yeux peuvent te contempler sans puiser dans les tiens le poison de l'amour, et admirer sans danger tout l'éclat de tes chr.rmes. Heureux de ne pas les voir un jour s'éclipser ! mais plus heureux cent fois, lorsque tant de jeunes cœurs seront blessés par tes regards , d'échapper au sort de ceux qui t'adnii-

108 A lANTHÉ.

reront après moi; mais qui éprouveront les angoisses que le ciel a mêlées aux plus douces heures de l'amour!

Permets à ces yeux qui , vifs comme ceux de la gazelle , regardent avec une si noble fierté , et soudain se baissent avec une modestie touchante 5 permets à ces yeux , qui nous séduisent quand ils errent cà et là, ou nous éblouissent en se fixant sur nous , permets-leur de parcourir mon ouvrage et ne refuse pas à mes vers un sourire pour lequel mon cœur soupirerait peut-être vainement si je pouvais être pour toi autre chose qu'un ami. Daigne, chère lanthé, m'accorder cette grâce , ne me demande pas pourquoi j'adresse mes chants à une beauté si jeune encore , mais permets-moi de joindre le plus beau des lis aux fleurs de ma couronne.

• C'est ainsi que ton nom sera uni à mes vers 5 et chaque fois qu'un œil indulgent jettera un regard sur les voyages d'Harold , le nom d'Ianthé , consacré ici , s'offrira le premier à lui, et sera le dernier oublié. Ah! quand mes jours auront été comptés , si cet ancien hommage appelle tes jolis doigts sur la lyre de celui qui rendit hommage à tes ravissans appas, c'est tout ce que je puis désirer de plus doux pour ma mémoire : c'est plus que l'espérance n'ose réclamer; mais l'amitié pouvait-elle demander moins *.**

* L'Ianthé de ces vers était la jeune lady Charlotte Harley. a, p.

Page 1