XXIX
Mais JVIafra ^ l'airétera' un moment. Cet asile de la malheureuse reine des Lusitaniens réunissait l'église et la cour, les moines et les courtisans; aux messes succédaient les banquets! mélange singulier sans doute; mais ici la prostituée de Babylone a élevé un palais si somptueux, que les hommes oublient le sang qu'elle a répandu, et fléchissent le genou devant la pompe qui aime à prêter au crime un vernis trompeur,
Childe-Harold promène ses yeux ravis sur des vallées fertiles et des coteaux romantiques. ( Ah! si ces coteaux nourrissaient une race libre! ) Que les hommes lâches plongés dans la mollesse appellent les voyages une foUe , et s'étonnent que d'autres plus hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des longues courses; il y a dans l'air des montagnes une suavité et une source d^ vie que ne connaîtra jamais la paresse.
Le sommet des monts blanchit et disparaît dans le lointain; des vallées moins riches, moins inégales, levir succè-
dent; et puis des plaines immenses qui ne sont bornées que par l'horizon. Aussi loin que l'œil peut atteindre , il reconnaît les royaumes d'Espagne où les bergers conduisent ces troupeaux dont la laine est si renommée; mais aujourd'hui il faut que le berger arme son bras pour défendre ses agneaux. L'Espagne est envahie par un ennemi tenùble ; tous ses ho! Itans doivent combattre, ou subir les malheurs delà conquête.
Aux lieux où la Lusitanie rencontre sa sœur , quelles Umites séparent les deux contrées rivales ? Est-ce le Tage qui interpose ses ondes majestueuses entre ces nations jalouses? Est ce l'orgueilleuse chaîne de la Sierra-Morena qui élève ses rochers ? Est-ce une barrière construite par l'art comme le vaste mur de la Ghme ? Non , ce -n'est ni une muraille bâtie par les hommes , ni un fleuve large et profond , ni des rochers hideux, ni de hautes montagnes comme celles qui séparent l'Ibérie des Gaules.
Non , c'est un simple ruisseau à l'onde argentée qui porte à peine un nom, et dont les rives fleuries appartiennent à l'un et à l'autre royaume. C'est là que le berger se penjche sur sa houlette, et contemple dans son oisiveté les flots toujours paisibles qui coulent entre les deux peuples ennemis. Car , aussi fier que le plus noble de ses ducs , le dernier des paysans espagnols connaît bien la différence qui existe errtre lui et l'esclave lusitanien , le dernier des esclaves '^.
Non loin de cette faible limite, la bruyante Guadiana roule ses sombres flots, célébrés souvent dans les antiques l)allades. Jadis sur ces bords se rencontrèrent les bataillons des Maures et des chevaliers revêtus d'armures étincelantes. C'est ici que les plus agiles s'arrêtèrent à jamais, er que les
guerriers les plus robustes furent domptés par le trépas. Les turbans des enfans de Mahomet et les cimiers des chrétiens roulèrent confondus avec les ondes du fleuve gémissant sous le poids des cadavres.
Belle Espagne , royaume glorieux et romantique ! où est l'étendard que fit flotter Pelage , lorsque le père perfide de la Cava appela dans sa patrie ces guerriers qui rougirent du sangf des Goths les ruisseaux de tes montagnes ? Où sont ces bannières sanglantes qui se déployèrent jadis sur la tête de tes enfans, et qui, couronnées par la victoire, repoussèrent enfin les agresseurs jusque sur leurs noirs rivages? Une auréole brillante entoura la croix, et le croissant pâlit, lorsque les échos de l'Afrique frémirent ^s cris lugubres des mères de la Mauritanie.
Toutes les romances populaires redisent encore ces exploits glorieux. Tel est, hélas! le sort le plus beau du guerrier. Lorsque les marbres s'écroulent, lorsque les annales manquent, les chants des bergers immortalisent sa renommée en danger de périr. Orgueil , cesse de regarder le ciel pour laisser tomber un regard sur toi-même : vois comme les héros vont à la postérité dans une chanson. Espères-tu que les livres , les colonnes , les monumens , consacreront ta grandeur? Crois-tu que le simple langage de la tradition parlera de ta gloire , lorsque tes flatteurs dormiront avec toi dans la nuit des temps, et que l'histoire t'aura flétri?
• Réveillez vous , enfans de l'Espagne; réveillez- vous et accourez. Ecoutez la chevalerie, votre ancienne déesse, qui vous crie : Aux armes ! Elle n'agite plus comme jadis sa lance redoutable ; son casque n'est plus orné de son rouge panache flottant dans les airs; elle vole sur les nuages de
iuinée de vos foudres, et vous parle par la voix du tonnerre d'airain; elle vous dit : « Réveillez-vous ; aux armes! « Sa voix est-elle donc plus faible que lorsque ses chants guerriers retentissaient sur les rivages de l'Andalousie ?
Entendez-vous la terre ébranlée sous les pas précipités; des coux'siers , et le choc des armes sur la plaine ?Ne voyezvous pas ceux que frappe la lame sanglante du sabre? N'irez-vous pas au secours de vos frères , avant qu'ils succombent sous les coups des tyrans et des esclaves de la tyrannie? Les feux de la mort ont brillé ; les boulets enflammés volent de toutes parts ; le bruit de chaque explosion , répété de rocher en rocher, vous dit que des milliers de guerriers expirent. La mort plîAie sur des vapeurs de soufre ; le Dieu de la guerre frappe du pied la terre, et cette secousse ébranle des nations.
Voyez sur la montagne ce géant dont le sang souille l'é-r paisse chevelure : les traits de la mort brillent dans ses mains de feu : son œil consume tous les objets qu'il regarde; cet œil roule avec inquiétude dans son orbite, se fixe un moment, et étincelle encore au loin. A ses pieds rampe la Destruction , observant les ravages de ce jour. C'est aujourd'hui que trois puissantes nations vont se combattre, pour verser devant cette divinité barbare le sang qu'elle préfère à toutes les offrandes.
O Dieu ! quel brillant spectacle pour celui qui ne compte dans leur» rangs ni ami ni frère ! Voyez leurs bannières brodées de diverses couleurs et leurs armes étincelantes aux rayons du soleil! Semblables à des dogues furieux, qui grincent des dents et attaquent de loin leur proie par leurs aboiemens, tous ces soldats vont partager les périls; un petit nombre seul jouira de la victoire, le tombeau recevra les
plus braves. Le Dieu du carnage peut à peine compter leurs phalanges , dans le transport de sa joie.
Trois armées se mêlent pour offrir le sacrifice j des prières étranges s'élèvent au ciel en trois langues différentes ; trois étendards brillans se déroulent sous la voûte des cieux; on entend les cris de France! Espagne! Albion! Victoire! Les agresseurs , les victimes et l'allié bénévole qui vient follement combattre pour les autres et sans profit , se sont rendus ici , comme si la mort ne les eût pas assez tôt frappés sur le sol natal : ils vont nourrir les vautours sur la plaine de Talavera , et fertiliser les champs dont ils se disputent la conquête.
Ils y pourriront , dupes honorées de l'ambition ; oui , l'honneur décore le gazon du tertre qui les couvre. Mot captieux! je ne vois dans ces guerriers que de vils instrumens, que les tyrans sacrifient par myriades quand ils osent joncher de cadavres humains la route qui les conduit... où?... à un rêve.
Les despotes peuvent-ils avoir un seul lieu où leur domination soit reconnue ? peuvent-ils appeler à eux im seul coin de terre , excepté celui où ils vont enfin porter leurs ossemens peu à peu réduits en poudre ?
XLIÎI.
O Albuéra! nom de gloire et de douleur! lorsque mon pèlerin éperonnait son coursier dans ta plaine , qui pouvait prévoir que tu serais en si peu de temps un théâtre où des ennemis se joindraient pour se défier et périr ? Paix à ceux qui ne sont plus ! puissent les honn.eurs du brave et les pleurs du triomphe rendre durable le prix de leur courage! Jusqu'à ce que d'autres victimes aillent ensanglanter d'autres contrées, ton nom, Albuéra, circulera parmi la foule eu-
rieuse, et sera répété dans des vers périssables, et indignes
de ta renommée.
C'est assez parler des favoris de la guerre! laissons-les jouer leur jeu funeste, et risquer leur vie contre la gloire. La gloire ne ranimera pas leurs cendres , quoique des milliers d'hommes succombent pour illustrer le nom d'un seul.
Mais il serait cruel de désabuser ces heureux mercenaires qui croient combattre et mourir pour leur patrie j eux qui auraient pu en être la honte s'ils avaient vécu pour périr plus tard dans quelque sédition domestique , ou dans une sphère plus étroite en se livrant au brigandage sur les chemins.
Harold, toujours solitaire, se hâte d'arriver aux lieux où Seville s'enorgueillit de n'être pas soumise. Elle est libre encore , cette proie que les Français convoitent avec avidité; mais bientôt la conquête s'ouvrira jusqu'à elle une route de feu , et impiimera les traces de ses pas dévastateurs sur le pavé noirci de ses riches palais. Heure inévitable! on veut en vain résister à la destinée, lorsque la destruction convoque son engeance famélique dans une ville malheureuse ! Si ses arrêts n'étaient pas irrévocables , Ilion et Tyr seraient encore debout, la vertu triompherait toujours, et le meurtre cesserait de prospérer.
Mais , dans leur imprévoyance du sort qui les menace , tous les habitans de Seville se livrent aux fêtes , aux chants joyeux et à la débauche ; les heures s'écoulent au milieu de réjouissances bizarres; ce n'est pas le fer de l'ennemi de la patrie , qui blesse le cœur des citoyens ; on n'entend point le son des clairons de la guerre , mais la mandoline de l'amour. Ici la folie ne voit jamais ses autels déserts , la débauche fait ses excursions nocturnes ; et , accom-
pagnée de tous les crimes secrets des capitales , la volupté règne jusqu'à la fin dans les murs chancelans de Seville.
Tel n'est point l'habitant des campagnes ; il fuit pour chercher un asile avec sa compagne tremblante , et craint de porter trop loin ses yeux humides, de peur d'apeixevoir sa vigne ravagée, ou consumée par le feu des ennemis : il n'est plus ce temps où , à la clarté propice de la lune , il dansait le fandango en agitant ses joyeuses castagnettes ! Ah ! monarques , si vous pouviez goûter les plaisirs que vous empoisonnez, vous n'iriez point chercher les émotions de la gloire, le son rauque du tambour ne troublerait plus le sommeil, et l'homme connaîtrait le bonheur ".
Quels sont aujourd'hui les chants du muletier robuste .'' Est-ce l'amour, sa belle, ou la vierge des cieux, qu'il célèbre dans ses chansons pour égayer sa longue route au bruit continuel des clochettes de sa mide .'' Non , il ne fait plus entendre que le cri de 'viva el rey * ! en s'interrompant pour maudire Godoy , le vieux imbécile roi Charles, le jour où la reine des Espagnes vit pour la première fois son jeune amant aux yeux noirs , et la trahison qui naquit de leurs adultères amours.