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Des vents contraires poussèrent un jour son navire sur des rochers arides du rivage de Suli : les ténèbres l'enlouraient de toutes parts dans ces affieux parages ; il était dangereux d'aborder, mais plus dangereux encore de rester sur les vagues en courroux. Les njalelots hésitèrent quelque
temps , n'osant se hasarder dans une contrée où les attendaient peut-être des hôtes perfides. Ils descendent enfin sur la cote , tremhlant d'être immolés par ces peuples pour qui les Turcs et les Chrétiens sont également des ennemis.
Vaines terreurs ! les Suhotes leur tendirent une main fraternelle , les guidèrent à travers les rochers et les marécages dangereux. Plus humains que les esclaves civilisés , quoique moins prodigues en douces paroles, ils ranimèrent le feu des foyers , firent sécher leurs vêtemens humides, remplirent la coupe , allumèrent la lampe joyeuse , et leur offrirent une nourriture frugale , il est vrai , mais la seule qu'ils pussent offrir. Ces soins généreux ne sont-ils pas inspirés par la véritable humanité? Faire reposer le malheureux harassé de fatigues , consoler l'affligé , quelle leçon pour les heureux du monde! puisse-t-elle au moins faire honte au cœur du méchant!
rxix.
Lorsque Harold voulut faire ses adieux à ces montagnes hospitalières, des brigands ligués entre eux pour le pillage rendaient la route périlleuse et répandaient de lous côtés les ravages du fer et de l'incendie : il prit une escorte fidèle , brave dans le combat et endurcie aux fatigues. Il traversa avec elle les vastes forêts de l'Acarnanie , et ne s'en sépara que lorsqu'il reconnut les vallons de l'Étolie et les flots argentés de l'Achéloûs.
Aux lieux où l'Utraikey solitaire se creuse un bassin arrondi dans lequel les vagues fatiguées se retirent pour réfléchir en silence les ravons de la lune, les arbi-es du vert bocage qui pare la colline se rembrunissent sous le voile obscur des ténèbres et se balancent doucement snr le sein des flots silencieux, pendant que les brises du sud cares-
sent la surface azurée de la baie que ride à peine leur haleine légère.
C'est là qu'Harold reçut un accueil amical ; ce ne fut pas sans émotion qu'il contempla ce tableau gracieux , car la nuit avait pour lui maintes sources de doux plaisirs.
Les feux nocturnes brillaient sur le rivage ; le repas du soir était terminé, la coupe remplie d'un vin ^^ couleur de pourpre faisait le tour du cercle des convives. Childe-Harold , qui était arrivé auprès d'eux inopinément, s'était arrêté soudain pour les contempler avec les yeux de la surprise ; les danses commencèrent avant que l'heure de minuit fût passée. Chaque palikar ^^ déposa son sabre ; et tous , se prenant par la main , se mirent à bondir en cadence et à faire entendre leurs chants.
Childe-Harold se tint à quelque distance pour observer cette troupe joyeuse : il ne haïssait pas une gaieté innocente quoique un peu grossière. La vue de ces barbares dans leurs bruyans transports formait un étrange spectacle : rien n'égale la, rapidité de leurs mouvemens ; leurs yeux étincelaient comme l'éclair, leurs longs cheveux descendaient jusqu'à la ceinture, et leurs visages étaient éclairés par les reilets des flammes ; leurs chants ressemblaient à des cris plutôt qu'à des sons harmonieux ^".
« Tambourgi •'M tambourgi*! ta musique guerrière annonce les combats et remplit les braves d'espérance : tous les enfans des montagnes se réveillent à cette voix de la gloire, le Timariote, l'IUyrien, et l'habitant basané de Suli.
«Ah! ({ni égale en biavouie nn lier Suliote, revêtu de sa
* T.'iinhoiir.
tunique blanche et d'une eapote velue? Il abandonne au loup et au vautour son troupeau sauvage, et descend dans la plaine comme un torrent tombe d'un rocher.
"Les fils de Chimari, qui ne pardonnent jamais les offenses d'un frère, accorderont-ils la vie aux ennemis qu'ils ont vaincus ? Nos armes fidèles se refuseraient à une telle vengeance : quel but est plus beau que le cœur d'un ennemi ?
» La Macédoine envoie ses fils invincibles; ils abandonnent pour un temps leurs cavernes et la chasse des bois ; mais leurs écharpes couleur de sang seront plus rouges encore avant que leurs glaives rentrent dans le fourreau et que la guerre soit terminée.
» Les pirates de Paiga, qui font leur demeure de l'Océan et apprennent aux pâles chrétiens ce que pèsent les chaînes de l'esclavage , vont descendre de leurs galères pour con duire les captifs dans l'enceinte qui leur sert de prison.
» Je ne veux point des plaisirs que donne la richesse; mon cimeterre saura conquérir ce que le lâche est obligé d'acheter. J'emmènerai la jeune épouse avec ses longs cheveux, j'arracherai à leurs mères les vierges éplorées.
» J'aime la beauté de la jeune fille ; je m'enivrerai de ses caresses^, elle me ravira par ses accords ; qu'elle apporte sa lyre mélodieuse et nous chante une chanson sur la défaite de son père !
» Rappelons-nous le jour de l'assaut de Prévise ^2, les cris plaintifs des vaincus , les chants de triomphe des vainqueurs ;
nous livrâmes toutes les maisons aux flammes , nous parla oeâmes le Ijutin : les riches furent ëfforirés ; nous ne finies grâce qu'aux jeunes beautés.
» Ignorons les mots de pitié et de crainte ; ils doivent être inconnus à qui veut coml^attre sous les drapeaux du visir. Depuis les jours du Prophète , le croissant n'a jamais vu un chef aussi glorieux qu Ali-Pacha.
» Son fils , le brave Muchtar, est sur les bords du Danube : que les Giaours* aux cheveux jaunes ^* tremblent devant ses queues de cheval ***, lorsque ses Délhis **** vont fondre sur leurs bataillons au milieu des torrens de sang; il en est peu qui reverront les remparts de Moscou !
» Sélictar ****^* ^ tire du fourreau le cimeterre de notre chef: tambourgi , ta musique guerrière nous promet le combat ; montagnes , qui nous voyez descendre dans la plaine , vous nous reverrez vainqueurs, ou vous ne nous verrez plus. »
Belle Grèce ^^ ! reste déplorable d'une gloire antique ! tu n'es plus : et cependant tu es immortelle ; tombée , lu es grande encore. Qui guidera maintenant tes enfans dispersés , qui détruira les habitudes d'un long esclavage '^ Hélas ! ils ne sont plus ces Grecs qui, marchant à un trépas cei'tain, trouvèrent un glorieux tombeau au défilé desThermopyles! O Grèce! quel guerrier sera inspiré de leur généreux cou-
' InGdèlcs. A. p.
** Les Russes, a. p.
*** Étendard du paclia, a. v.
**** Corps d'aventuriers à olieval. a. p,
***** Porte-épcP- >»• *"■
rage ? quel est celui qui , s'élançant des rives de l'Eurotas^, te rappellera du séjour de la mort ?
Génie de la liberté! lorsque tu accompagnas ïhrasybule et ses fidèles Athéniens sur les hauteurs de Phylé ^* , pouvais-tu prévoir la honte et les malheurs qui flétrissent aujourd'hui tous les charmes des plaines verdoyantes de l'Attique? Ce ne sont plus trente tyrans qui enchaînent les descendans de Thrasybule : le dernier des musulmans peut les traiter en esclaves. Osent -ils se révolter? Non, ils se contentent d'une vaine malédiction contre la main qui les châtie; esclaves tremblans depuis le berceau jusqu'à la tombe, ils ne méritent plus d'être appelés des hommes.
Tout est changé en eux, excepté les traits du visage! Eh! qui peut voir le feu qui brille dans leurs yeux, sans être tenté de croire que leur cœur brûle de nouveau de ta flannne , ô liberté ! qu'ils ne connaissent plus ? Quelques uns rêvent encore que l'heure approche où ils pourront rentrer dans l'héritage de leurs pères ; ils soupirent après un secours étranger et invoquent les armes de l'Europe , n'osant point marcher seuls contre leurs ennemis et effacer leur nom déshonoré de la liste des nations esclaves.
O vous, qui n'avez que des chaînes pour héritage , ne savez-vous pas que ceux qui veulent être libres doivent briser eux-mêmes leurs fers , et que leur bras seul doit conqiiérir la liberté ? Croyez-vous qu'elle vous soit rendue par le Français ou le Moscovite? désabusez-vous: ils peuvent abaisser vos oppresseurs ; mais vous n'allumerez plus le feu divin sur l'autel de la liberté. Ombres des Ilotes ! triomphez de la lâcheté de vos tyrans ! O Grèce ! en changeant de maître , tu ne verras point finir tes in-
fortunes ; tes jours de gloire ne sont plus , et ta honte
se prolonge.
La contrée conquise sur les chrétiens au nom d'Allah peut encore être enlevée par eux aux descendans d'Othman; peut-être les tours impénétrables du sérail recevront encore dans leur enceinte les peuples latins qui surent jadis y pénétrer ^^. Les enfans rebelles de Wahab^*^, qui osèrent dépouiller la tombe du Prophète des dons pieux de ses adorateurs, pourront encore s'ouvrir une route sanglante à travers l'Orient; mais jamais la liberté ne reviendra habiter cette contrée malheureuse, où les esclaves succéderont aux esclaves pendant des siècles de douleurs.
Observez cependant la gaieté des Grecs; les jours de l'abstinence chrétienne approchent , ces jours de pénitence dans lesquels ils se préparent à célébrer leurs saints mystères en soulageant l'homme du poids de ses péchés par des prières et des privations. Mais, avant que le repentir se couvre du cilice , il est permis à chacun de se livrer à la joie pendant quelques jours , de prendre part à tous les plaisirs , de cacher son visage sous un masque, de se revêtir d'étranges costumes, de courir les bals , et de se réunir aux joyeux enfans du carnaval !
Quelle ville offre plus de divertissemens que toi, ô Stamboul * ! Dans cette ancienne métropole de leur empire , les Grecs oublient que les turbans profanent aujourd'hui le temple de Sainte-Sophie et les autels de la Grèce. ( Hélas ses malheurs viennent encore attrister ma muse ! ) Ses bardes tiraient jadis de leur lyre de joyeux accords : car le peuple était libre ; tous ressentaient alors une gaieté qu'aujourd'hui ils sont forcés de feindre. Mes yeux n'avaient jamais
" (ioiistanlinuplc.
vu le spectacle de tant de fêtes ; mes oreilles n'avaient jamais été frappées de concerts plus doux que ceux qui faisaient tressaillir les échos du Bosphore.
Le rivage retentit d'un tumulte joyeux ; la musique varie mais sans cesser de se faire entendre ; les rames battent la mer en cadence; et les vagues balancées ont aussi leur harmonie , qui ressemble à une douce plainte. La reine des marées sourit du haut de son trône céleste à cette fête ; lorsqu'une brise passagère glisse sur la surface de la mer, on dirait qu'un rayon plus brillant, réfléchi dans l'onde, exprime la satisfaction de la déesse , et les vagues étincelantes éclairent le rivage qu'elles baignent.
Maints légers caïques effleurent l'écume; les vierges de la contrée dansent sur le rivage; les danseurs et leurs danseuses oublient également le sommeil et le toit paternel ; leurs yeux languissans font entre eux un doux échange de regards, auxquels peu de cœurs pourraient résister; leur main agitée d'un tendre frémisseirent se sent pressée avec amour et répond à la main qui la presse. Amour de notre jeunesse! encbaîné dans tes guirlandes de roses , l'amant heureux laisse disserter à loisir le cynique et le philosophe ; des heures semblables sont les seules où la vie ne soit pas un fardeau.
Mais, au milieu de cette troupe en masque, n'est-il pas quelques hommes agités de peines secrètes, et qu'un visage contraint trahit à demi.»^ La voix des vagues leur semble iBeler un gémissement plaintif à leurs vains regrets ; pour eux la gaieté de tout ce qui les entoure n'est qu'une source de pensées mélancoliques , et n'excite qu'un froid dédain. Ils n'écoutent qu'avec peine les chants et les transports tumultueux de ceux qui se livrent à la joie du moment : qu'il leur
tarde de changer leurs habits de fête pour un kigubre lin
ceul !
Tel doit être le sentiment de tout Grec ami de sa patrie , si toutefois la Grèce peut se vanter encore d'avoir un seul bon patriote. Ils ne méritent pas ce nom glorieux ceux qui parlent de guerre en se résignant à la paix de l'esclavage, et qui, satisfaits de regretter tout bas tout ce qu'ils ont perdu, abordent leurs tyrans avec un doux sourire, et tiennent dans leurs serviles mains la faucille plutôt qu'un glaive vengeur. Ah! Grèce, ceux qui t'aiment le moins sont ceux qui te doivent le plus : leur naissance , le sang des héros , et cette longue suite d'ancêtres illustres qui sont la honte d'une postérité dégénérée.
Lorsque les Spartiates austères renaîtront avec leurs vertus , lorsque Thèbes donnera le jour à un autre Epaminondas , lorsque Athènes pourra citer des cœurs dignes de ses anciens héros , lorsque les femmes grecques enfanteront des hommes, alors, mais alors seulement tu seras délivrée. Il faut des siècles pour établir un empire : une heure suffit pour l'anéantir. Que d'années s'écoulent avant qu'vm peuple retrouve sa splendeur éclipsée, rappelle ses vertus, et triomphe du temps et de la destinée !
Cependant de quels charmes tu es encore parée dans ces jours de deuil , patrie des dieux et de tant de héros dignes de l'Olympe ! la verdure éternelle de tes vallons, tes montagnes toujours couronnées de neige ^^ , te proclament encore l'objet de tous les dons variés de la nature; tes autels et tes temples renversés , leurs débris confondus avec les cendres des héros, sont brisés par le fer de la charrue. Ainsi périssent les monumens élevés par des mains mortelles ; la vertu célébrée par les Muses survit seule au ravage des siècles.
Cependant une colonne solitaire encore debout semble gémir sur ses sœurs de la carrière abattue auprès d'elle ^^ ; le temple élevé de ]Minerve orne encore le rocher de Colonna et apparaît au-dessus des flots ; çà et là sont aussi les tombes ignorées de quelques guerriers. Leurs pierres noircies et leur vert gazon bravent les siècles, mais non l'oubli. Les voyageurs étrangers sont les seuls qui, comme moi, s'y arrêtent avec vénération , et s'en éloignent en poussant un soupir.
Cependant ton ciel est toujours aussi Ideu , et tes rochers toujours aussi sauvages *; tes bocages sont aussi frais , tes plaines aussi verdoyantes. Tes olives mûrissent comme au temps où tu voyais Minerve te sourire 5 le mont Hymette est toujours riche en miel doré ; la joyeuse abeille, toujours libre d'errer sur tes montagnes , y bâtit encore sa citadelle odoriférante. Apollon n'a pas cessé de dorer de ses rayons tes longs étés; le marbre de Mendeli n'a rien perdu de son antique blancheur; les arts, la gloire, la liberté, passent, mais la nature est toujours belle.