ESSAIS AUXQUELS RENVOIE LA NOTE
Avant de parler d'une ville dont tous les écrivains, voyageurs ou non, ont cru nécessaire de dire quelque chose , je dois prier miss Owenson * , si elle se dispose à nous donner encore en quatre volumes l'histoire de quelque héroïne grecque, de lui choisir pour mari un personnage un peu mieux éle .é qu'un Disdar-Aga (qui, par parenthèse , n'est pas un Aga). Ce Disdar est bien le plus impoli de tousles petits officiers, et le plus grand patron de rapine ( après lord Elgin cependant ) qu'Athènes ait jamais vus dans ses murs ; il occupe l'Acropolis et reçoit un salaire annuel de i5o piastres (8 livres sterling ), sur lesquelles il est obligé de solder sa garnisou , qui est bien le corps le plus mal discipliné du plus mal discipliné de tous les empîrc.-. Je dis ceci pour l'intérêt que je porte à
• Aujourd'hui bil) Tiioij; j. p.
ridad'Allièiies, car je faillis être un jour cause que son mari reçût la bastoii nade : le Disdar est un mari turbulent . et se permet de battre sa femme; aussi je conseille à miss Owenson de solliciter pour son béroine une séparation de corps: voilà pour les lecteurs de romans. M^tenaiit j'abandonne Ida pour lu'occuper de la ville où elle naquit.
En laissant de côté la majjie des noms et toutes les associations d'idées qu'il serait inutile ou pédantesque de rappeler ici, la situation d'Athènes sufBrait pour la rendre le lieu favori de tous les hommes dignes d'admirer l'art et la nature. Le climat , au moins à ce qu'il m'en a semblé , est un printemps perpétuel; pendant huit mois, je n'ai jamais passé un jour sans aller à cheval: il n'y pleut que très rarement; la neige ne séjourne jamais dans les plaines, et un jour nuageux est une agréable merveille. En Espagne , en Portugal , et (si j'en excepte l'Ionie et l'Altique) dans tous les pays du Levant que j'ai visités, je n'ai ])oinl trouvé de climat qui fût sensiblement plus beau que le nôlre. A Constantinople, où j'ai passé les mois de mai, de juin, et une partie de juillet ( 1810) , il y a de quoi maudire le climat et avoir le spleen cinq fois la semaine.
L'air de la Morée est lourd et malsain ; mais à peine a-t-on passé l'isthme , en se dirigeant vers Mégare , que le climat change lout-à-fait.
J'ajouterai que la description qu'Hésiode a faite de l'hiver de la Béotie est encore d'une exactitude rigoureuse.
A Livadie , nous rencontrâmes un esprit fort dans la personne d'un évcque grec, le plus impertinent de tous les francs-penseurs. Ce digne hypocrite se moquait de la religion avec une audace sans égale, mais non pas devant son troupeau. Il parlait de la messe connne d'une véritable coglioneria : il était impossible d'avoir meilleure idée de lui pour cela. Cependant, pour un Béotien, il était très enjoué , malgré sa bêtise... A part Thèbes, les ruines deChéronée , la plaine de Platée, Orchomène, Livadie, et la grotte de Trophonius, ce phénomène fut la seule chose remarquable que nous vîmes avant de passer ie mont Cythéron.
La fontaine de Dircé tourne un moulin. Je l'appelle Dircé : mon compagnon m'assura que c'était bien elle ; car , résolu de prendre tout à la fois un bain et des inspirations classiques, il se baigna dans ses eaux. Du reste, les érudits peuvent contredire notre assertion , s'ils jugent que la chose en vaille la peine. A Castri, nous bûmes de cinq ou six ruisseaux , dont plusieurs n'étaient pas très limpides, avant de pouvoir décider lequel était la véritable Castalie. Celui que nous crûmes reconnaître pour cette source célèbre avait un goût détestable, causé sans doute parla fonte des neiges; mais notre expérience ne nous jeta point dans la Gèvre épique , comme ce pauvre docteur Chandler.
Du fort dePhylé, dont il reste encore beaucoup de ruines, l'on voit tout à la fois la plaine d'Athènes , le mont Pentélicus. l'Hymète, l' Acropolis et la mer Egée: cette vue me paraît encore plus magnifique que celle de Cintra ou de Constantinople; on ne peut même lui comparer celle dont on jouit lorsque, placé sur les côtes de la Troad.- , on a devant soi le mont Ida , l'Hellesponl , et , au dernier plan , le mont Alhos. Néanmoins celle-ci embrasse une étendue bien plus considérable.
On m'avait beaucoup parlé de la beauté de l'Arcadie: cependant, à l'exception d'une %ue prise du monastère de Mégaspélion, qui est moins élevé (jue Zitra,
et de celle que l'on a en descendant les montagnes sur la roule de Tiipolitza à Argos, l'Arcadie n'offre rien de recommandable que son nom.
Sternitur ^ et dulces moriens remîniseitur Argos.
Y1BGI1.E.
Virgile n'aurait pu mettre ce vers dans la bouche de tout autre qu'un Argien, Je le remarque respectueusement, Argos ne mérite point l'épithète qu'il lui a donnée ; et si le Polynice de Slatius ( in med'ùs audit duo liltora carr.pis ) pouvait entendre aujourd'hui le bruit des deux rivages en traversant l'isthme de Corinlhe, il faudrait en conclure qu'il a de meilleures oreilles que tous ceux qui font maintenant ce voyage.
Athènes , dit un célèbre géographe , est encore la ville la plus policée de la Grèce. Cela peut être vrai pour la Grèce, mais non pas pour toutes les villes occupées par des Grecs; car les Grecs eux-mêmes regardent généralement Yanina , capitale de l'Epire, comme supérieure pour la richesse, le raffinement du luxe , le savoir et le dialecte de ses habitans. Les Athéniens se font remarquer par leur astuce; et les dernières classes de la société sont bien caractérisées par ce proverbe qui les assimile aux juifs de Salamine et aux Turcs de Négrepont.
Tous les étrangers qui sont fixés à Athènes, Français , Allemands , Italiens, Ragusains , etc. , ont la môme opinion du caractère des Grecs, quoique sur tous les autres points il s'élève toujours entre eus de vives disputes.
Un consul français qui a séjourné trente ans en Grèce . et principalement à Athènes , M. Fauvel , aux talens et à la politesse duquel toutes les personnes de sa connaissance peuvent rendre un hommage public, M. Fauvel a dit devant moi que les Grecs ne méritaient pas d'être émancipés. Il se fonde sur le motif de leur dépravation nationale et individuelle ; mais M. Fauvel oublie aue cette dépravation n'est due qu'à des causes qu'on ne pourra faire cesser qu'en employant la mesure qu'il réprouve.
IM. Roques , respectable marchand français, qui a long-temps resté à Athènes, me disait avec la plus plaisante gravité : « Voyez-vous ces Grecs? c'est la même canaille qu'au temps de Thémistoclel » Remarque alarmante pour les laudator temporis acti ! Les anciens bannirent Thémistocle ; les modernes trompent M. Roques : c'est ainsi qu'on a toujours traité les grands hommes.
En un mot , tous les Francs qui sont fixés dans le pays , et la plupart des Anglais, allemands, Danois, etc. , qui le visitent , prennent peu à peu cette opinion défavorable, avec autant de fondement qu'un Turc qui , venu en Angleterre, condamnerait en masse toute la nation, parce qu'il aurait été dupé par son laquais ou surfait par sa blanchisseuse.
Certes , il serait bien difficile de ne pas être ébranlé , quand les deux plus grands démagogues du jour, Fauvel et Lusieri , qui partagent entre eux le pouvoir de Périclès et la popularité de Cléon , et tourmentent le pauvre wayvode avec leurs éternelles disputes, s'accordent à condamner , comme un peuple nul/a virtute redemptum , les Grecs en général , et les Athéniens en particulier.
Quant à moi , je n'ose point hasarder mon humble opinion , parce que je sais que , sans compter les ouvrages périodiques , il y a déjà sous presse au moins cinq
Ifn; NOTES
voyages de ia plus grande étendue et de l'aspect le plus menarant , écrits par des hommes de sens et d'honneur. Cependant, je demande la jiLrmission de le dire sans offenser personne, toa^mcnt peut-on affirmer positivement, comme la plupart des personnes l'ont fait jusqu'ici , que les Grecs ne seront jamais meilleurs, parce qu'ils sont méchans aujourd'hui?
Eton et Sonnini ont égaré notre opinion avec leurs projets et leurs panégyriques; d'un autre côté, De Pauw et Thornton ont exagéré la corruption des Grecs.
Les Grecs ne seront jamais indépendans ; ils ne redeviendront plus souverains comme autrefois ; et Dieu nous préserve qu'ils le redeviennent jamais ! Cependant ne pourraient -ils pas être soumis sans être esclaves? IVos colonies ne sont pas indépendantes, mais elles sont libres et industrieuses: qu'on accorde les mêmes avantages à la Grèce.
En attendant, semblables aux catholiques d'Irlande, aux. juifs de toute la terre , et à tous les peuples hétérodoxes et bàtonnés , les Grecs souffrent toutes les peines physiques et morales qui puissent affliger l'humanité. Leur vie est un éternel combatcontrela vérité; ils sont vicieux , même dans leur propre défense. Ils sont si peu accoutumés à la douceur, qu'ils soupçonnent toujours de fausseté celui qui l'emploie envers eux ; comme un chien que l'on bat souvent mord la main qui le caresse. Ils sont ingrats, et d'une ingratitude révoltante! voilà le cri général. Mais, je le demande au nom de Néaiésis , pour qui seraient-ils reconnaissanst Quel est l'être à qui un Grec ait jamais été redevable d'un bienfait? Sans doute il faudra qu'ils doivent de la reconnaissance aux Turcs qui les chargent de fers; aux Francs qui violent leurs promesses et qui les égarent par leurs conseils trompeurs! Veut -on qu'ils remercient l'artiste qui démolit les ruines de leurs édifices, et 1 antiquaire qui les emporte , le voyageur qui les fait battre par son janissaire , l'écrivain qui les insulte dans son journal ? Voilà le montant des obligations des Grecs envers les étrangers.
Athènes, au couvent Franciscain.
il jaDTier 1811.
Parmi les restes de la barbarie des premiers siècles , on trouve les traces d'un esclavage qui existe encore dans différens pays, dont les peuples, quoique de religion et de mœurs différentes, s'accordent presque tous dans l'oppression qu'ils exercent.
Les Anglaisent enfin eu pitié de leurs nègres, et, sous un gouvernement un peu moins bigot , il faut espérer qu'ils émanciperont aussi leurs frères catholiques: mais les Grecs ne peuvent recouvrer leur liberté que par l'intervention de quelque puissance étrangère, car les Turcs ne paraissent pas plus disposés à la leiu- rendre , que les autres peu])les , en général , ne pensent à la rédemption des Israélites.
Nous connaissons de reste le» anciens Grecs : lu jeunesse europé.enne consacre à l'élude de leurs écrits et de leur histoire un temps qu'ella-pourrait employer plus utilement à bien connaitre les écrivains et les historiens de son propre pay-. Quant aux (irers niodernes , nous les négligeons peut-être un peu plus qu'ils ne
méritent : cBacun de nous pas«e sa jeunesse , et souvent même son âge viril , à étudier la langue et les discours des démagogues athéniens en faveur de la liberté; cl cependant les descendans, véritables ou supposés, de ces fiers républicains sont livrés à la tyrannie de leurs maîtres, quand le plus léger effort sufGraitpour briser les chaînes dont ils sont chargés.
Il serait ridicule de croire, comme les Grecs eux-mêmes, à la possibilité d'un retour à leur ancienne splendeur, car il faudrait que tousles autres peuples de la terre redevinssent barbares, après avoir rendu la souveraineté du monde à la Grèce. Néanmoins il me semble que l'apathie des jJ'rancs est le seul obstacle qui puisse s'opposer à ce que la Grèce fût transformée en un étal dépendant et utile à son protecteur, ou même en un état libre, avec des garanties convenables : toutefois , je parle , sauf correction ; car des hommes bien capables d'en juger sont persuadés que ce que je propose est impraticable.
Les Grecs n'ont jamais perdu l'espoir de leur affranchissement , quoique aujourd'hui leurs opinions soient un peu plus divisées sur le sujet de leurs libérateurs probables: ils comptent sur les Russes par rapport à l'identité de la religion ; mais ils ont été deux fois trompés et abandonnés par cette puissance : tous les Grecs se souviennent encore de la terrible leçon qu'ils reçurent après la désertion des Moscovites dans la Morée. Ils n'aiment point les Français ; cependant l'émancipation delà Grèce continentale suivra sans doute la conquête du reste de l'Europe. Les insulaires tournent les yeux vers les Anglais , parce que l'Angleterre vient de prendre possession de toute la république ionienne , à l'exception de Corfou. En un mot , quiconque se présentera avec une armée sera toujours bien venu chez les Grecs ; et, quand arrivera le jour de la vengeance , que les Ottomans se recommandent à la miséricorde du ciel ; ils ne peuvent compter sur celle des Giaours.
Mais au lieu de penser à ce qu'ils ont été jadis, ou de calculer ce qu'ils peuvent devenir par la suite, occupons-nous de ce qu'ils sont aujourd'hui.
J'avoue qu'il m'est impossible de concilier des opinions contraires : quelques uns , et surtout les marchands , accablent les Grecs des plus graves accusations ; la plupart des voyageurs arrondissent des périodes en leur honneur , et publient de curieuses spéculations, fondées sur leur ancienne gloire, qui ne peut avoir plus d'influence sur leur état présent que l'existence des Inras n'en aurait sur l'avenir du Pérou.
Un écrivain très ingénieux appelle les Grecs les alliés naturels des Anglais : un autre assure qu'ils ne sont propres à s'allier avec personne , et qu'ils ne descendent point des anciens Grecs : un troisième, non moins habile que les premiers , fait élever par les Russes un empire grec , et réalise sur le papier toutes les chimères de Catherine II. Pour la question de leur origine , qu'importe que les Mainotes soient ou ne soient pas la postérité directe des Laconi2us; que les Atliénlensd'aujourd'hui soient aussi indigènes que les abeilles du mont Hymète. ou que les cigales auxquelles ils se comparaient jadis? Quel est l'Anglais qui s'inquiète s'il est d'un sang danois , saxon , normand ou troyen? 11 n'y a qu'un Gallois qui puisse^tre tourmenté du désir de descendre de Caraclacus.
Certes . les Grecs ne sont pas si abondamment pourvus des biens de ce monde pour que leurs droits à \me ancienne origine puissent être un objet d'enviel
M. Thornton est bien cruel de vouloir les déposséder de tout ce que le tempA leur a laissé : leur origine est le bien auquel ils tiennent le plus, parce que c'est le seul qu'ils puissent dire leur appartenir tout entier. Il serait curieux de publier en même temps et de comparer les ouvrages de M. Thornton et De Pauw, d'Éton et Sonnini. D'un côté, paradoxes; de l'autre, préventions. M. Thornton croit que le droit à la confiance publique lui est acquis par un séjour de quatorze ans à Péra. Il aurait peut-être raison s'il avait à nous parler des Turcs ; mais son séjour à Péra ne lui a pas plus fait connaître le véritable état de la Grèce et de seshabitans, qu'un égal nombre d'années , passées dans Wapping", ne lui aurait fait connaître les montagnes d'Ecosse.
Les Grecs de Constantinople habitent le quartier du Fanal; et si M.Thornton n'a pas traversé la Corne Dorée plus souvent que ses confrères les marchands , je n'aurais pas beaucoup de confiance dans les renseignemens qu'il nous donne: car j'ai entendu un de ces messieurs se vanter de leur peu de relations avec la cité , et m'assurer, d'un air triomphant, que , pour sa part , il n'avait été que quatre fois à Constantinople, dans quatre ans.
Quant au voyage que M. Thornton a fait sur la mer Noire , sur des vaisseaux grecs, iis ont dû lui donner de la Grèce la même idée que pourrait lui donner de Jolmny Grot's ** House, une course à Ber-wick''^* sur un smack écossais. Comment peut-il condamner en masse une nation dont il connaît à peine quelques individus? C'est une circonstance digne de remarque, que M. Thornton . qui prodigue tant le blâme à Pouqueville, quand il parle des Turcs, cite toujours l'autorité de Pouqueville à propos des Grecs , et lui donne alors le titre d'observateur impartial. Par malheur, le docteur Pouqueville ne mérite pas plus ce titre , que M. Thornton n'est en droit de le lui conférer.
Le fait est que nous sommes absolument privés de documens certains sur les Grecs en général , et principalement sur leur littérature ; il est même probable que nous n'en acquerrons jamais, à moins que nos relations ne deviennent plus intimes ou que leur indépendance soit confirmée. Nous ne pouvons pas plus nous fier aux récits des voyageurs qu'aux invectives des marchands. Cependant il faut bien se contenter de puiser à ces sources , jusqu'à ce que nous puissions en trouver de meilleures "•**.
* Quarucr de LondrPs baltilé par les marins, a. p.
** Extrémité de l'Ecosse, a. p.
*** Ville frODlière de l'Ecosse.'
"" Dn mot en passant .sur M. Thornton et le docteur Pouqueville , qui ont l'nn el l'a'ilre estropié la langue des sultans.
Le decleiir Pouqueville nous fait une longue histoire d'un luusiilman qui prenait de telles doses de sublimé corrosif qu'on lui avait donné le nom de SuUyman yeyen , c'est-à-dire, ajoute le dorieur, Suleyman. le mangeur de mlllmé rorroiif. Ab ! »'érrie M. Thornton, critiquant le docteur pour la quinzième foi^^je vous y prends! et là-des.sus il écrit une note deux fois plus longue ([ue l'anecdote du docleuri^^accuse de ne pas savoir la langue turque, et de mentir dans la sienne : car , dit il , aprè.s nous avoir jcle au vis.;ge le parlicipc d'un verbe turc. Sulcymnn yejtn ne signifie que Suleynian le mangeur, le sublimé est donc ajouté par M. Pouqueville. Ils ont tort tous les deux, et tousles deux ont raison : puisque M. Thornton a résidé qu?|orze ans dans une factorerie , .s'il veut prendre la peiue de consulter son dictionnaire turc, ou quelque Slamhoulien de sa connaissance, il verra que les deux mots réunis suleynau yryen veulent dire avaleur de suhlimé; car $uteyma tout seul signifie suhlimé ecrratif . et qu'il n'esl pnini question alors d'un nom propre, qui4^ue, avec l'addilirn d un n, iiil'ynia
Malgré ces insuffisances , ces voies d'investigation sont préférables aux païadoxes de ces hommes qui . comme De.Pauw , ont lu superficiellement les livres dDciens . et ne connaissent point les modernes. Quand ce voyageur nous dit , par exemple, que les courses de New -Market ont ruiné la race des chevaux anglais , et que les Spartiates étaient des lâches sur le champ de bataille , il prouve qu'il connaît aussi peu les Spartiates que les chevaux anglais. Ses observations philosophiques ne seraient pas mieux désignées sous le nom d'observations poétiques. On ne peut pas s'attendre à ce qu'un homme qui condamne quelques unes des plus célèbres institutions des anciens, traite avec indulgence les Grecs modernes; mais heureusement l'absurdité de ses.iiypothèsessur leurs aïeux, réfute tout ce qu'il a dit sur eux-mêmes.
Croyons que , malgré les prophéties de De Pnuw , et les doutes de M. Thornton , il ne faut pas désespérer de voir rendre à la liberté une nation cju'une captivité de plus de trois sii-rles a trop bien punie des erreurs de sa politique et de sa religion,
Athènes , au coin'ent Franciscain.
■ 7 mars 1811.
Peu de temps après avoir quille Constantinople pour venir dans cette ville , j'ai recule 3 1* numéro de l'Edinburg-revie-w. A une pareille distance c'est une grande faveur, et j'en suis redevable aux soins du capitaine d'une frégate anglaise, qui vient croiser devant Salamine. L'article JH de ce numéro contient l'analvse d'une traduction française de Strabon, et l'on y a ajouté quelques notes sur les Grecs modernes et sur leur littérature , avec une courte notice sur Corav, l'un des auteurs de la version française. Je me permettrai quelques observations à propos de ces notes ; et si le lecteur veut penser au pays où elles seront écrites , je crois que je serai excusé de reste de les avoirplacécs dans un ouvrage qui y a rapport. Coray , le plus célèbre de tous !e.s*Grecs vivans, ou du moins regardé comme tel parmi les Francs, est natif de Scio (l'Edinburg-review le fait naître à Smyme : et j'ai des raisons pour croire que c'est à tort ). Outre la traduction de Beccaria et autres ouvrages mentionnés parla Revue, il a publié un Lexicon romaïque-français, au moins à ce que m'ont assuré quelques voyageurs danois, arrivant de Paris. Mais le dernier Lexicon grec-français que nous avons vu ici est celui de Grégoire Zolikoglou *. Corav a eu dernièrement une désagréable
drticDDe un nom 1res orlbodoxe. M. Thornion se pJoriBe si Tolontiers de son profond orienl.ilisme qu'il aur.tit bien dû connaître cela avant de clianter victoire sur le dooieur Pouqneville.
Je conclus de tout ceci que , pour notre instruction , nous devons consulter et les voyageurs et Ws oégociaDS , comparer leurs assenions , et les éclairer les uns par les autres. Cependant M. Thornton a condamné ce moyen d'étudier coinme étant sujet à nous faire commettre des erreurs et fXm^l^^- <«Ddus. Se iutar ultra crtpidam : et qu'un marchand s'en tienne à ses ballots. \J
Koia bene. Avis charitable à M. Thornton : tutor n'est pas un nom propre ('). Je possède un excellent lexique triglosse , que S. G., Esq., m'a donné en échange d'une petite pierre précieuse. Mes amis les antiquaires ne l'ont point oublié, et n'ont jamais pu mêle pardonner.
(•j II serait injuste de ne pas remarquer ici que lord Byron eût traité plus favorablement le
M. Ponqueville, s'il l'avait jugé .»ur sesOrnier» ouvr.iges.
conlestation " avec M. Gail, qui a commenté et publié, comme éditeur, quelques traductions des poètes classiques grecs. L'Institut avait^adjugé à Coray le prix grec pour sa traduction du traité d'Hippocrate ntp'i ^nJaruv , etc. , au grand mécontentement de son adversaire. Les ouvrages littéraires et le patriotisme de Coray méritent sans doute beaucoup d'éloges; mais il faut faire participer à sa gloire deux négocians de Livourne , les deux frères Zosimondo, qui l'ont envoyé à Paris, et l'y ont maintenue leurs frais, afin qu'il s'y occupât expressément d'éclaircir les passages obscurs que présentaient les anciens Grecs, at d'ajouter aux travaux de ses compatriotes les Grecs modernes. Corav n'a point dans son pays une réputation égale à celle de quelques Grecs qui vivaient il y a deux siècles , et particulièrement de Dorollieus de Milylène. On fait un si grand cas des écrits helléniques de cet auteur, que Milélius l'appelle :
M/ra Tov QovxvSl^riv xai Stvo'^ wv-a api(7To; E^Wvtov.
( Eclés. Hist. , vol. IV, p, 224. )
Panagiotes Kodrikas, qui a traduit en grec Fontenelle; et Kamarases, qui a traduit en français l'ouvrage d'Oceilus Lucanus sur l'univers; Christodoulus , et sutout Psalida , avec qui j'ai conversé à Yanina , jouissent aussi d'une grande réputation parmi les lettrés du pavs. Le dernier a publié . en romaique et e-n lattin , un ouvrage sur le vrai bonheur, dédié à Catherine II. Mais Polyzois, que les auteurs de l'Edinburg-revievr disent être le seul auteur vivant qui se soit disingué, comme Coray, dans la connaissance de l'hellénique ; si c'est bien Polyzois Lampanitziostes de Yanina, lequel a publié plusieurs ouvrages en romaïque, ce Polyzois n'est tout bonnement qu'un marchand de livres ambulant , et il n'a de commun avec sa marchandise que son nom écrit sur la première page pour lui garantir sa propriété. Du reste c'est un homme tout-à-fait dépourvu de connaissances classiques. Cependant , comme le nom de Polyzois est assez commun , il se peut bien que quelque autre Grec de ce nom soit l'éditeur des épitres d'Aristaenelus.
Il est bien malheureux que le système continental ait fermé toutes les communications avec les villes où les Grecs imprimaient leurs livres , et principalement avec Venise et Trieste. Les grammaires communes des enfans sont devenues trop chères pour les familles peu aisées. On doit compter parmi leurs livres originaux, la géographie de Méietius, archevêque d'Athènes, une multitude de poésies et d'ouvrages de théologie. Ils ont plusieurs bonnes grammaires et d'excellens lexiques de deux, trois ou quatre langues. Leur poésie est rimée. La plus singulière pièce que j'en aicA'ue dernièrement est une satire sous forme de dialogue entre trois voyageurs, un Russe, un Anglais et un Français, le waivode de-la Valachie (ou Blackbey, comme ils l'appellent), un archevêque, un maichand£t un Cogia-Bachi ou Primat. L'aulear fait parler successivement chacun
id et
' Dans le |iniii|il>lrl que M. G:iil a publii' coiiltf Oi.iv. il niinarp Hc jeter par les fenêtres l'insolent helléniste. I.à-de8sus un criliq ue français sYcrie : ,0 mon iJieit ! jeter un helléniste par la fenêtre ! quel sacrilège! » Un pareil traitement serait un peu cruel pour le» auteurs qui sont logés dans des mansardes. Je ne cite ce passage que pour montrer (OiiiMen le stjle de tous les coniroversisie» offre d'analogie dans tous les pays policés. Cette éhiillilion paHsieniie ne serait jioint déplacée dans li s lU'>urs de Londres el d'Edimbourg O^.
de res personnages, et il attribue à tous l'asservisseuit-nt et la dej^énération des Grecs sous les Turcs.
Leurs chansons ne manquent ni de grâce ni de pathétique; mais les airs en sont peu agréables à des oreilles franques. La meilleure de toutes est la fameuse AsuTE •7ra~<Σ; tûv EX//^'yo>v , faite par l'infortuné Riga.
Sur plus de soixante auteurs, dont j'ai le catalogue sous les yeux, on en trouve à peine quinze qui aient traité autre chose que des sujets de théologie.
Un Grec d'Athènes, nommé Marmarotouri, m'a prié de prendre des arrangemens pour faire imprimer à Londres une traduction en romaiqu»du Voyage du jeune Anacharsis de Barthélémy. Il lui est impossible de trouver un autre moyen de la publier, à moins qu'il ne se décide à envoyer son manuscrit à Vienne, par la mer Noire et le Danube.
Le critique de l'Edinburg-review parle d'une école qui était établie à Hécatonesii , et qui a été supprimée par la Porte, à l'instigation Je l'ambassadeur français Sébastiani. Il veut parler de Cidonies, ou, en turc, Haivali , ville située sur le continent , et dans laquelle existe cette institution de cent élèves et trois professeurs. Ala vérité, cette école avait été inquiétée par les Turcs, sous le ridicule prétexte que les Grecs construisaient une forteresse au lieu d'un collège. Mais, en sollicitant et pavant quelques bourses au divan , on a obtenu la permission de continuer l'enseignement. Le principal professeur de cette école se nomme Veniamin (Benjamin) : on le regarde comme un homme de talent, Eîais aussi comme un libéral ( freethinker) ; il est originaire de Lesbos , il a étudié en Italie; il enseigne l'hellénique, le latin et quelques langues franques: il a aussi quelque teinture des sciences.
Quoique mon intention ne soit pas de commenter plus longuement l'article de la Revue écossaise, je ne puis m'empècher de remarquer que les doléances du critique sur la décadence des Grecs doivent paraître singulières, puisque son article finit par ces mots: « Ce changement doit être attribué à leurs m.alheurs plutôt qu'à une degeneration phvsique. » Je veux bien croire que les Grecs mo" dernes ne sont point dégénérés physiquement, et qu'au moment où Constantinople changea de maître, il y avait autant d'hommes de six pieds et au-dessus, qu'il ait pu y en avoir au temps de sa prospérité. Mais les historiens anciens et les publicistes modernes nous apprennent aussi qu'il faut autre chose que des qualités physiques pour conserver l'indépendance et la force d'un peuple. Les Grecs nous fournissent le triste exemple de l'intime liaison qui existe entre la dégradation morale et la décadence politique.
Le journaliste pa'rle d'un plan fait , 3 croyons-nous, » dit- il, p^-r Potemkin pour régulariser la langue romaïque : tous mes efforts ont été vains pour savoir des nouvelles ou pour trouver des traces du plan mentionné. Il y avait à Saint- Pétersbourg une académie grecque ; mais Paul l'avait supprimée , et elle n'a j'as été rétablie par son successeur.
J'imagine que c'est par distraction que le critique a dit , en parlant de Constantinople . qup cette ville fut prise par Soliman : si l'Edinburg -review a une seconde édition , on peut espérer d'v voir le mot Mahome! II rrniplacer Soliman *.
■ Daii5 un :iulie iiiiiucrotlr I Ediiibiir^Teiim . iPo' , il f«l ihl : I.ord Kjinn . qui ,< f)a5>ë |>liijif m y
« Les dames de Conslanlinople, « continue la Revue , « parlaient une langue qui n'aurait pas été indigne des lèvres d'une Athénienne. » Je ne sais comment oela se fait; mais, je suis bien fâché dele dire, les dames en général, et les Athéniennes en particulier, sont bien changées depuis cette époque. Elles ne se piquent pas plus de choisir leur dialecte et leurs expressions , que toute la race athénienne ne jusliSe maintenant l'ancien proverbe.
« il A6vjva naoxt x<^P* Ti yai^apov; Tpîtpsiç Topa; »
Dans le volume X de Gibbon , page 16 1 , on trouve le passage suivant : « Le dialecte vulgaire était grossier et barbare, quoique , dans les ouvrages d'église et de palais , on affeclât d'imiter la purett" des modèles attiques. Malgré tout ce qu'on peut avoir dit à ce sujet, il est bien difficile de croire que, sous le règne du dernier César , les dames de Constantinople parlassent un dialecte plus pur que celui dans lequel Anne Comnène avait écrit trois siècles avant ; et certes ces pages royales ne sont point regardées comme des modèles d'élégance, quoique la princesse yioTrav sixtv AKPIBÎiS Attix'. Çoyo-av.
Le meilleur grec est celui qui se parle dans le quartier du Fanal et à Yanina. Il y a , dans cette dernière ville , une école très florissante dirigée par Psalida.
Un élève de ce Psalida aentrepris un voyage d'observation dans la Grèce ; et , au moment où j'écris, il est arrivé à Thèbes. C'est un jeune homme rempli d'intelligence , et son éducation est mieux soignée que celle de la plupart âesfellowcommoners de nos collèges *. Je note cette circonstance pour prouver que l'esprit de recherche n'est pas toul-à-fait éteint chez les Grecs.
Le critique désigne aussi M. Wright , auteur du beau poème Horœ lonlcœ , comme capable de donner des détails sur le langage et sur le caractère de ces hommes, Romains de nom, et Grecs dégénérés. Cependant M. Wright, tout bon poète et savant qu'il est, a commis une erreur sn disant que le dialecte albanais du romaïque est celui qui se rapproche le plus de l'hellénique ( grec ancien). Il est notoire que les Albanais parlent un romaïque aussi oorrompu que l'écossais d' Aberdeen ou l'italien de Naples. Yanina , où l'on parle le grec leplus pur après celui du Fanal, n'est point situé dans l'Albanie, mais bien dans l'Épire, quoiqu'elle soit la capitale des possessions d'Ali-Pacha; et dans l'Albanie propre, depuis Delinachi jusqu'à Argiro-Castro et Tepalen(je ne suis pas allé
années de la.ieunesse en Ecosse , aurait Men dû y npprendre que pibroch ne veut pas plus dire une cornemuse , que duo ne signiGe un violon. Est-ce en Ecosse que le» jeunes ^en» , Messieurs de l'Édinburg-retiew, ont appris que Soliman signifie îlaliomet II, et que critique est synonyme d'infaillibilité ? Voilà counne :
Cipdimui, h<jae vicem prtv'emus crura sa^îtth.
Je suis tellement certain que ci-tle erreur est im lopms pluma: (lanl les ôoux noms 5L>limiin et ifahomet se ressemblent, et tant sont eiemp^es d'erreur» les premières pages du monstre lilléraire ), que je ne l'aurais poi«il sipnalre si je n'avais remarqué dans le journal plusieurs plaisanteries facétieuses à propos de semblables découtertes, et une entre autres dans laquelle le critique a ditruti et iranâpoié, à propos de chaque mot et de chaque syllabe. I,e passage que j'ai cité m'engage à lui apprendre qu'il est beaucoup plus aisé de critiquer que de bien f.iire. Ces messieurs ont si soutent triomphe apri» d«i victoires , qu'ils me permettront bieti celte petite ovattt)n pour aujourd'hui.
* Memlnes priviléf;iès des universités qui ont di<»it aux revenus du college ,elr.
j»lus lo^p que celte ville) , ou parle un grec encoce plus corrompu que celui d'Athènes. J'ai eu, pendant un an et demi, à mon service, deux de ces singuliers montagnards, dont l'illyrien est la langue mère, et je ne les ai jamais entendus, eux ou leurs compatriotes, que j'ai vus, non seulement dans leurs demeures , mais encore réunis au nombre de vingt mille dans l'armée de \ eli-Pacha , je ne les ai jamais entendus, dis-je, vauter la pureté de leur langue : au contraire, on les raillait souvent sur leur barbarisme provincial.
Je possède environ vingt-cinq lettres, dont quelques unes du bey de Corinthe, écrites par des Notaras, le cogia-hachi , et d'autres par le drogman du caimacam de la Morée , qui gouverne aujourd'hui en l'absence de Veli -Pacha. On m'a assuré que ces lettres étaient d'heureux échantillons de leur style épistolaire ; j'en ai aussi reçu de quelques particuliers de Constantinople ; elles sont écrites d'un style hyperbolique , mais dans le vrai caractère antique.
Après quelques remarques sur l'état présent et passé de la langue, le critique prétend établir ce singulier paradoxe , que la connaissance de sa langue maternelle a dû beaucoup nuire à Coray pour comprendre l'ancien grec. Cette observation occupe un paragraphe tout entier : ensuite il recommande expressément l'élude du romaïque; car, dit-il, cette langue sera d'un secours très puissant à l'étranger , voyageur ou négociant , et même à l'écolier qui veut étudier lé grec ancien. En un mot. cette étude sera très proClable à tout le monde, excepté à celui qui pourra se familiariser tout-à-fait à son u5age.En raisonnant comme le journaliste , il faudrait conclure que notre ancienne langue est plus accessible aux étrangers qu'à nous-mêmes! Néanmoins je crois bien qu'un Allemand, écolier d'Anglais quoique issu lui - même du sang saxon , serait bien embarrassé pour expliquer s(> Trlslrem , ou tel autre des manuscrhs À UCHINLECH * , avec ou sans glossaire et grammaire. Il s€knble bien évident qu'il n'y a qu'un homme né dans le pays qui puisse connaître, je nedis pas tout-à-fait, mais passablement, tous nos idiomes usités. Nous croyons à la bonne foi du critique , mais nous ne croirons pas plus ses assertions que celle du Lismahago de SmoUet ** qui soutient que l'anglais le plus pur se parle à Edimbourg. Coray a bien pu se tromper ; mais , s'il en est ainsi , la faute en est à l'homme et non pas à sa langue maternelle . qui donne certainement une très grande facilité pour l'intelligenre du grec ancien. Le journaliste passe ensuite à des remarques'sur les traducteurs de Strabon , et je termine ici les miennes.
Sir W. Drummond , H. Hamilton , lord Aberdeen , le docteur Clarke , le capitaine Leake , M. Gell , ÎSI. Walpole, et plusieurs autres personnes qui sont maintenant en Angleterre , possèdent tous les matériaux nécessaires pour donner des documens certains sur ce peuple déchu. Quantfaux observations que j'ai faites moi-même , je ne les aurais pas publiées si l'article en question . et surtout la circonstance de me trouver en Grèce au moment où j'en pris lecture , ne m'avaient fait porter toute mon attention sur les faits que ma position me mettait à même de pouvoir éclaircir : j'ai essayé de le faire ; je ne sais si j'y serai parvenu.
* Manuscpis en rcoii^aia , légués à la bibliolhèquf des avocals J'EdinljiirR par le lord Aiichinlf c h , i'.ige de la cour des.'ewions. a. p.
" Vfrfonmgei i'Iliimphrfy riirker. a. t.
J'ai lâché d'abjurer tous les sentimens personnels qui se réveillent toujours malgré moi pour tout ce qui touche à l'Edinburg-review : ce n"esl point dans le dessein de me concilier la faveur des rédacteurs de ce journal, ni pour faire oublier une syllabe de ce que j'ai publié dernièrement *, mais c'est plutôt que je sens combien il est déplacé de mêler des ressent'mens particuliers à une critique comme celle que je viens de faire, surtout quand on est à cette distance de temps et de lieux.