XVI X
Arrête! C'est la poussière d'un empire que tu foules aux pieds! Ici sont ensevelis les débris d'un tremblement de terre ! Aucune statue colossale ne décore-t-elle ce lieu , aucune colonne, trophée de la victoire?... aucune!... Mais la vérité toute nue est plus morale encore ! Que cette terre reste telle qu'elle fut!... Voyez comme la pluie de sang de la guerre a fait prospérer ces moissons! O déesse de la victoire, toi qui distribues les couronnes, est-ce là tout le fruit que le monde a recueilli de cette dernière et terrible bataille ?
Harold est au milieu de cette plaine d'ossemens, le tombeau de la France, le terrible Waterloo! Une heure suffit à la Fortune pour détruire les dons qu'elle a faits! La Gloire, aussi inconstante qu'elle, passe bientôt d'un camp dans un autre! C'est ici que l'aigle prit son dernier essor et fondit sur ses ennemis ; mais la flèche des nations abat soudain l'oiseau orgueilleux qui traîne après lui quelques anneaux brisés de la chaîne du monde : l'ambition désespérée voit le sceptre des peuples échapper à ses mains.
Justes représailles ! La France longe son frein et écume dans ses fers... Mais la terre est-elle plus libre.P les nations u'ont-elles combattu que pour vaincre an seul homme ? ne se sont-elles liguées que pour apprendre à tous les rois jusqu'où va leur puissance ? Eh quoi ! l'esclavage sera-t-il de nouveau l'idole plâtrée de ces siècles de lumière? Ironsnous rendie des hommages aux loups après avoir .terrassé le lion ? Irons-nous fléchir humblement le genou devant les trônes et leur payer le tribut d'une servile admiration ? Non, attendez encore pour louer !
Si les rois sont indignes de l'être , cessons de nous vanter de la chute d'un despote! c'est en vain que des larmes brûlantes ont sillonné les joues de nos femmes et de nos mères ; c'est en vain que l'Europe a gémi sur ses moissons foulées aux pieds par un tyran 5 c'est en vain qu'après avoir supporté des années de mort, de ravages, de chaînes et de terreur, des millions d'hommes se sont réveillés dans un généreux transport : la gloire ne. peut être chère aux peuples délivrés que lorsque le myrte couronne l'épée qu'Harmodius dirigea contre le sein de l'oppresseur d'Athènes '.
On entendait le bruit d'une fête de nuit : la capitale des Belges avait rassemblé sa noblesse et ses belles dans des appartemens tout resplendissans de lumière. Les cœurs de la beauté et ceux des braves palpitaient pour le bonheur ; et lorsque la musique faisait entendre ses voluptueux accords, les yeux animés par l'amour échangeaient de tendres regards , la gaieté épanouissait tous les visages, comme quand sonne la cloche d'une noce. Mais silence ! un son sinistre retentit tout-à-coup comme le glas des funérailles ^.
« N'avez-vous rien entendu? » Non , ce n'est que le souffle du vent ou le roulement d'un char sur le pavé de la ville; continuons la danse, que rien n'interrompe la joie, oublions le sommeil. La jeunesse et le plaisir s'unissent pour chasser les heures aux pieds légers... Mais silence!... ce bruit sourd et lointain retentit encore , comme si les nuages en répétaient l'écho... Il s'approche de ces lieux, et le son en est plus distinct et plus terrible : aux armes! aux armes! c'est la voix tonnante du bronze des batailles.
Le malheureux prince de Brunswick était assis dans l'em-
brasure d'une croisée de ce vaste palais; le premier au mi lieu de la fête il entendit ce bruit terrible avec le pressentiment du trépas : « C'est la bataille qu'on engage , « s'écria-til : on soUrit , mais son cœur ne le trompait pas ; il reconnut trop bien le coup mortel qui étendait son père sur une bière sanglante, et qui appelait une vengeance que le sang pouvait seul assouvir. Il s'élance , vole aux combats , et tombe aux premiers rangs.
On va et l'on vient en tumulte ; tous les yeux répandent des larmes; la beauté timide est saisie d'effroi, une pâleur moitelle a succédé aux vives couleurs qui naguère animaient ses joues pendant que l'amour lui prodiguait de douces louanges. Au milieu des soupirs étouffés , on se répète un court et douloureux adieu : hélas ! c'est le dernier peutêtre !... Qui peut dire aux amans si jamais ils se reverront , lorsqu'une aurore si funeste succède à une nuit si délicieuse ?
Les guerriers se hâtent de monter à cheval, les escadrons se forment et volent au champ de bataille avec une ardeur impétueuse. Les chars de l'artillerie roulent avec fracas; le canon ne cesse de se faire entendre dans le lointain, et dans la ville le tambour d'alarme réveille les soldats avant que l'étoile du matin ait brillé. Cependant les citoyens se rassemblent; consternés , et la pâleur sur les lèvres, ils se disent à demi-voix : « C'est l'ennemi : il arrive ! »
L'appel des Camerons retentit dans les airs; c'est le chant
de guerre * de Lochiel qu'entendirent souvent les colhnes
d'Albyn **, et souvent aussi les Saxons ses ennemis ***. Com-
• ht Slogan; lei romans de Walter Scoll nous onl familiarisés avec ces mois. A. F, ** L'Ecosse. A. p.
"*** Les Anglais, a. p.
bien le son de ce pibroch est aigu et sauvage clans les ténèbres ! mais , de même que le souffle anime la cornemuse , cette musique remplit les montagnards d'une audace belliqueuse, en leur rappelant la mémoire glorieuse du passé, et leur redisant tous les exploits des Evans ^ et des Donald \
XXYII.
La forêt des Ardennes ^ balance sur leurs têtes ses* rameaux verdoyans : les chênes, humides de la rosée du matin , semblent pleurer sur les braves qui marchent au combat. Hélas ! avant que l'astre du jour ait fourni sa carrière , ils seront foulés aux pieds comme le gazon qui disparaît en ce moment sous leurs pas. Hélas ! il les couvrira à son tour de sa verdure, lorsque ces bataillons, brûlant de courage et d'espoir *, seront renversés sur la terre et glacés du froid de la mort.
La veille encore, brillans de jeunesse, ils ne songeaient qu'à jouir de la fête , et à conquérir les cœurs de la beauté. L'écho de la nuit répète soudain le signai de la bataille ; le matin les voit se revêtir de leurs armes , le jour éclaire leurs escadrons opposant à l'ennemi un front redoutable. Mais l'orage éclate enfin, et la terre est jonchée de leurs cadavres amoncelés ; le cavalier et son coursier fidèle , l'ami et l'ennemi, sont réunis dans de sanglantes funérailles.
Leur gloire a été célébrée par des bardes mieux inspirés que moi : cependant il est un de ces héros à qui je voudrais offrir l'hommage de mes vers, pour expier les offenses dont je fus coupable envers son père ; je le dois aux liens du sang qui m'imissaient a. lui : les noms illustres consacrent les chants. Son nom brille parmi ceux des plus vaillans guer-
* This fiery mass of living laloiir, celle masse enQammée de valeur vivante.
22o ciïildp:-haiioli).
riers ; et lorsque les caireaux de la mort éclaircireiii les rangs de nos braves, au lieu où le carnage était le plus terrible , ils n'atteignirent aucun cœur plus noble que le tien , jeune et valeureux Howard !
Maintenant que ta perte a brisé tant de cœurs et fait couler tant de larmes , que seraient les miennes , si je pouvais en répandre ?... Mais quand je me ti'ouvai sous l'arbre aux verts rameaux près duquel tu cessas de vivre , quand je vis autour de moi les vastes campagnes riches des promesses du printemps qui venait avec son cortège d'oiseaux harmonieux, je détournai les yeux, et je rêvai aux braves qu'il ne ranimera plus ^.
J'évoquai ton ombre et celle de ces milliers de héros dont chacun a laissé un vide douloureux dans le cœur de ses proches. Trop heureux ceux qui les pleurent , s'ils pouvaient les oublier ! La trompette de l'archange réveillera seule les objets de leux^s affections. La voix de la renommée peut bien adoucir un moment le deuil de l'ami qui appelle en vain un ami qui n'est plus ; mais son nom proclamé par la gloire n'en devient que plus cher et plus amer à ses regrets.
Ils versent des larmes ; et lorsque le sourire éclaircit enfin leurs fronts , ils pleurent encore en souriant. L'arbre se flétrit long-temps avant de tomber; le navire vogue encore, quoique privé de ses mâts et de ses voiles ; le toit d'un château s'écroule , mais ses ruines encombrent long-temps les appartemens solitaires; un rempart reste encore debout quand les ouragans ont renversé ses créneaux; les liens survivent au captif qu'ils enchaînèrent; le jour continue de s'écoulei malgré les nuages qui o])scurcissont le soleil : c'est ainsi que
le cœur est brisé par la douleur, sans que les sources de la vie soient taries.
XXXJII.
Semblable à un miroir brisé qui se répète dans tous les fragmens de la glace , et reproduit mille et mille fois la même image , le cœur qu'ont déchiré les coups du sort conserve et reproduit long-temps encore toutes ses douleurs; calme, glacé, tourmenté par les insomnies, il se flétrit insensiblement sans se plaindre , car il n'est point de parole pour exprimer ces choses.
Notre désespoir porte avec lui un principe de vie , la vitalité du poison ; c'est une racine vivace qui entretient ses branches flétries. Car la douleur ne serait presque rien, si elle donnait la mort; mais la vie féconde les fruits odieux du chagrin, semblables à ces pommes des bords de La Mer- Morte , qui n'offrent que des cendres au voyageur altéré ". Si l'homme comptait ses jours par ses plaisirs, quelques heures éparses parmi des années entières lui permettraientelles de fixer à douze lustres la dui'ée de son existence .f*
Le roi prophète compta les années de l'iiomme ; le nombre en est bien suffisant et trop considérable même , si nous devons en croire ton histoire, ô fatal Waterloo! toi qui abrégeas encore cette vie si courte ! Des millions d'hommes prononcent ton nom, devenu fameux , et leiu" postérité le répétera en s' écriant : « C'est à Waterloo que les nations «réunies tirèrent l'épée : leur armée comptait nos ancêtres » dans ses rangs. » Voilà tout ce que la gloire de ce jour pourra arracher à l'oubli.