XXXVIII
Toujours au-dessus ou au-dessous de l'homme dans ta grandeur comme dans tes disgrâces ; faisant la guerre à des nations entières , et fuyant du champ de bataille; te servant de la tête des rois comme d'un marchepied, et forcé de céder plus que le dernier de tes soldats , tu sus régir un empire, le renverser et le relever encore, et tu ne pus gouverner la moindre de tes passions ! Habile dans 1 art de connaître les hommes , tu ne sus ni étudier ton âme ni modérer ta soif de combats ; tu ignoras que la Fortune tentée trop souvent abandonne l'arbre le plus élevé.
* AntUhelically, mêlés d'une manière antithétique, a. p.
** » La redingote grise et le chapeau de Napoléon, placés au bout d'un «bâton , sur la côte de Brest , feraient courir l'Europe aux armes. " Napoléon répétait avec plaisir cette phrase prononcée par M. de Chateaubriand à la chambre des pairs, et qui peint bien celte terreur qu'inspirait encore à Sainte- Hélène le captif de l'Europe, a, p.
xxxrx.
Cependant ton âme a supporté les revers avec cette philosophie innée qui, soit sagesse, indifférence ou orgueil, fut toujours un fiel amer pour un ennemi. Quand toute l'armée de la haine t'observait pour rallier tes terreurs, tu souris avec un front calme et résigné. Quand la fortune trahit son favori , son enfant gâté , il resta inébranlable sous le poids des maux amoncelés sur lui.
Plus sage que dans tes jours de gloire ! car alors l'ambition t'inspirait un dédain trop peu dissimulé pour les hommes et pour leurs pensées. Ce dédain était juste; mais devais-tu l'exprimer sur tes lèvres et ton front? devais-tu rejeter avec mépris les instrumens de tes grandeurs , qui 5e sont enfin tournés contre toi-même pour te renverser ? Ah ! ce monde est une pauvre chose à gagner ou à perdre*, et tu l'as éprouvé , comme tous ceux qui ont choisi cette destinée.
Si , semblable à une tour solitaire bâtie sur la pente d'un rocher, tu t'étais seul soutenu, ou si tu avais succombé seul , ton mépris pour la race humaine t'aurait aidé à braver le choc des tempêtes ; mais ton trône était fondé sur les pensées des mortels ; leur admiration était la plus sûre de tes armes. Tu fus un autre Alexandre ! avant de railler les hommes comme Diogène, il eût fallu te dépouiller de la pourpre : la terre serait un antre beaucoup trop vaste pour des cyniques couronnés ^.
Mais le repos est un enfer pour les âmes actives, et voilà
* Casimir Delavigne a dit dans une de ses dernières Messéniennes , en parlant de Napoléon :
La France esl à lui,
a II la joue , il la perd. > a. v.
ce qui fut ta perte ! Il est un feu et une agitation secrète pour les âmes qui ne peuvent être contenues dans un cercle étroit, et qui vont toujours au-delà des bornes d'un dé-sir modéré. Embrasées de ce feu toujours plus difficile à éteindre , elles sont tourmentées de la soif des dangers et ne se lassent que du repos : fièvre du cœur fatale à tous ceux qu'elle dévore, à tous ceux qui en furent atteints.
Elle fait ces insensés qui , par leur contagion , rendent les hommes insensés comme eux : conquérans et monarques , fondateurs de sectes et de systèmes , sophistes , poètes , rêveurs politiques , tous ces êtres , agités par l'inquiétude, qui ébranle trop fortement les secrets ressorts de l'àme, sont dupes eux-mêmes de ceux qu'ils abusent; leur sort est envié, quoiqxie bien peu digne de l'être; que de douleurs amères sont leur partage ! Un cœur semblable mis à découvert donnerait aux hommes l'utile leçon de dédaigner l'ambition de briller ovi de régner.
Us ne respirent qu'agitation, et leur vie est une tempête qui les soutient dans les airs pour les laisser enfin retomber sur la terre ; mais ils sont tellement accoutumés à cette vie orageuse , que , si , survivant aux périls iju'ils ont affrontés , ils voient succéder lé calme du crépuscule à leurs jours brillans de périls , ils se sentent accablés par le chagrin et meurent de languevu- , comme un feu qu'on néglige d'entretenir et qui ne jette plus que quelques flammes vacillantes, ou comme une épée qui se rouille dans l'oisiveté et se consume elle-même sans gloire.
Celui qui gravit la cime des montagnes verra que la neige ou les nuages enveloppent surtout les plus élevées. Le mortel qui soumet les honunes à son sceptre ou qui les surpasse tous par son génie, doit s'attendre à la haine de ceux qu'il
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laisse au-dessous de lui. Quoique le soleil de la gloire brille sur sa tète, et qu'il voie sous ses pas la terre et l'océan , des rochers armés de glaces l'entourent; les tempêtes grondent et le menacent : tel est le prix des travaux qui conduisent à ces hauteurs.
Sachons les fuir à jamais. Le monde de la véritable sagesse est dans ses créations ou dans les tiennes, bienveillante nature! Qui peut te le disputer en attraits.^ que tu es admirable sur les bords du Rhin majestueux! C'est là qu'Harold contemple un tableau divin, un assemblage de toutes les beautés : l'eau qui serpente , les rians vallons , le vert feuillage des arbres et le trésor de leurs fruits , les rochers et les bois , les riches moissons , les coteaux , les pampres et ces châteaux solitaires qui semblent dire tristement adieu du haut de leurs créneaux où la ruine s'entoure de verdure.
Semblable à un esprit altier qui, miné par ses malheurs, dédaigne d'abaisser sa fierté devant le vulgaire, ces châteaux résistent aux coups destructeurs du temps. Solitaires et déserts, ils ne sont habités que par les vents qui s'introduisent au travers de leurs crevasses, et ils ne communiquent qu'avec les sombres nuages. Ils euient jadis la force et la fierté de la jeunesse; les bannières flottaient sur leurs créneaux et plus d'un combat fut livré au pied de leurs remparts. Mais tous les guerriers qui les défendirent dorment dans leur cercueil ensanglanté, et, comme eux, leurs drapeaux déchirés ne sont plus que poussière. Ces vieilles tours ne soutiendront plus d'assauts.
Ces forteresses appartenaient jadis à des seigneurs dont les vassaux étaient toujours armés pour obéir aux passions de leurs maîtres. Tous ces princes , vivant de brigandages , exerçaient impunément leurs rapines : aussi fiers que d'au-
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très héros plus puissans et plus illustres, que leur a-t-il manqué à ces hommes hors la loi^ pour égaler en renommée les conquérans?... Les trésors pour lesquels l'histoire mercenaire eût consacré une de ses pages à célébrer leurs hauts faits; des domaines plus étendus, et un trophée sur leur tombe ? Ils n'eurent ni moins de bravoure ni une ambition moins ardente ^.
Dans les guerres féodales de ces barons avides de conibats , que d'exploits , que de prouesses dont le souvenir est perdu ! L'amour aussi, qui prêta ses armoiries à leurs écussons et qui leur inspirait d^s emblèmes de tendresse, l'amour sut pénétrer clans leur sein , malgré le fer de leur armure; mais il n'allumait dans ces cœurs féroces qii'une passion sauvage , d'où naissaient les discordes et la guerre qui les suit. Combieri de fois ces tours , prises d assaut pour l'amour de quelque belle , n'ont-elles pas vu le Rhin couler en flots de sang sous leurs reiiiparts démolis!
Salut, fleuve imposant, dont les vagues sont un bienfait pour tes rives. Leurs attrairs seraient à jamais durables si l'homme pouvait respecter tes brillantes créations, et ne pas détruire leurs belles promesses avec la faux tranchante des combats. Oh! alors l'aspect des vallées qu'arrose ton onde serait aussi ravissant que celui de l'Elysée... Hélas ! que manque-t-il à tes flots pour que mon illusion soit complète ? La vertu du Léthé î
Mille batailles ont ravagé tes bords; le carnage y a souvent amoncelé les cadavres. Où sont-ils aujourd'hui ces guerriers fameux? Ils sont oubliés, leur gloire passe, leurs tombeaux mêmes out disparu ; tes flots fuient un moment teints de leur sang; et bientôt, redevenus limpides, ils réfléchirent do nouveau dans leur cristal mobile les rayons dorés
du* soleil; mais, quelque rapides qu'ils soient, tes flots rouleraient en vain sur les rêves douloure»ix de ma memoir».
Telle était la pensée secrète d' Harold pendant qu'il suivait le cours du fleuve ; mais il n'était point insensible aux charmes de la contrée qu'il parcourait, et au chant matinal des oiseaux , saluant des vallons qui pourraient faire chérir l'exil : son front portait les sombres rides du souci, et une froide sévérité qui avait succédé chez lui à des passions plus violentes;- cependant le sourire du plaisir n'était pas toujours absent de ses lèvres, et venait parfois dérider ses traits à l'aspect des beautés de la nature.
Ses passions brûlantes s'étaient consumées dans son cœur; mais lamour n'y avait pas encore perdu tous ses droits : c'est en vain que nous voulons répondre par un regard glacial à ceux qui nous adressent un sourire ; malgré nous , le cœur revient aux douces émotions, quoique les dégoûts l'aient détaché de toutes ses affections terrestres. C'est ce qu'éprouva Childe-Harold : il nourrissait un souvenir chéri ; il était un cœur qui l'intéressait encore , et dans ses heures d'attendrissement il aimait à rêver au bonheur de s'unir à lui.
Quelque étrange que ce sentiment paraisse dans un caractère comme le sien , Childe-Harold aimait aussi à cou ■ templer les regards innocens de l'enfance. Qu'importe de connaître ce qui avait produit ce changement dans une âme pénétrée de mépris poiîr l'espèce humaine! Les affections éteintes peuvent difficilement se rallumer dans la solitude; pourtant celle-ci se réveilla dans Harold , quand toutes les autres restaient assoupies.
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II était aussi un tendre cœui' uni au sien par des nœuds plus forts que ceux qu'on forme au pied des autels : l'hymen n'avait pas consacré cet amour; mais il était pur, sans déguisement, et il avait résisté à toutes les inimitiés humaines ; les yeux séduisans de mille beautés l'avaient laissé sans atteinte. Harold , constant , sentit sur ce rivage étranger les douleurs de l'absence, et exprima ainsi ses amoureux regrets :
« Le roc crénelé de Drachenfels *" domine majestueusement les larges détours du Rhin, dont les ondes se déroulent entre ces coteaux décorés de pampres; les arbres en fleurs , les campagnes riches des promesses de la moisson et des vendanges; les villes éparses cà et là, dont les blanches murailles brillent le long du fleuve; tout se réunit pour former un tableau que je contemplerais avec un double ravissement si tu étais avec moi.
» De jeunes villageoises aux yeux bleus, et dont la main nous offre des fleurs nouvelles, embellissent encore cet Éden par leur sourire. Sur les montagnes , de nombreuses tours élèvent leurs murailles féodales au milieu de la verdure du lierre; des rochers à la pente rapide, les ruines d'une arcade antique, apparaissent au-dessus des berceaux de pampre qui ornent les vallées : il ne manquerait à mon bonheur, sur les bords du Rhin, que de pouvoir serrer ta main dans la mienne.
» Je t'envoie les Hs qu'on m'a donnés : je sais qu lisseront flétris long-temps avant que tu puisses les toucher : ne les dédaigne pas cependant, car je les al vus avec plaisir en pensant que tes yeux peuvent les voir aussi ; peut-être aussi gui-
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der(Mit-ils ton àme jusqu'à la mienne, quand tu sauras que ces fleurs fanées furent cueillies sur les rives du Rhin, et offertes par mon cœur à ton cœur.
» Le fleuve écume et s'éloigne avec majesté ; à chaque détour ses ondes immenses découvrent de nouveaux sites plus rians encore. Quel est le mortel qui ne bornerait pas ses désirs à voir couler ici tous ses jours ? Où trouverais-je sur la terre im lieu aussi cher à la nature et à mon cœur, si tu étais près de moi pendant que mes yeux suivent le cours du Rhin ? »
Non loin de Coblentz une simple pyramide couronne un tertre de gazon ; sous sa base reposent les cendres d'un héros. Il fut un de nos ennemis; mais n'en rendons pas moins hommage à la mémoire de Marceau. Sur la tombe de ce jeune guerrier, les farouches soldats répandirent des larmes, déplorant et enviant la destinée de celui qui vécut pour la France, et combattit pour défendre ses droits.
Hélas ! sa carrière fut courte et glorieuse ! On vit deuxarmées suivre ses funérailles; on y vit pleurer ses amis et ses ennemis ! Que l'étranger s'arrête auprès de son monument, et y prie pour le repos de cette âme valeureuse: Mtirceau fut le champion de la liberté, et du petit nombre de ceux qui n'abusent pas du pouvoir terrible qu'elle donne aux hommes qui prennent les armes en son nom. Marceau avait conservé la pureté de son âme, et il lut pleuré '^
Mais j'aperçus Ehrenbreitstein '^ dont les murs, a demi démolis et noircis par l'explosion de la mine, attestent ce qu'était cette citadelle formidable lorsque, résistant à tous
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les assauts, elle essuyait, sans être ébranlée, le feu de l'artillerie qui foudroyait ses remparts. Tour chère à la victoire! du haut de ce rocher, on vit fuir les ennemis repoussés dans la plaine. Mais la paix a détruit ce que la guerre n'avait pu détruire ; elle a livré aux pluies de l'été ces voûtes orgueilleuses qui avaient bravé pendant des siècles la grêle des boulets.
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Adieu ! beau fleuve du Rhin , l'étranger s'éloigne à regret de tes rives! Qu'il est doux pour deux âmes imies, ou pour la contemplation solitaire, de s'égarer dans un séjour aussi ravissant! Ah! si les vautours inexorables du remords pouvaient abandonner enfin le- cœur qui est devenu leur proie, c'est ici que la nature, sauvage sans rudesse, imposante sans sévérité , serait pour les autres contrées de la terre ce qu'est l'automne pour les saisons.
Encore une fois, adieu; mais vainement! il n'est point d'adieu pour un séjour semblable : l'âme conserve le souvenir de tous les objets qu'elle y voit; et si les yeux renoncent au charme de te contempler , ô le plus beau des fleuves, leur dernier regard exprime la reconnaissance et l'admiration. Il peut exister des contrées plus puissantes et d'autres plus belles; mais aucune ne réunit, comme ces sites pittoresques , la beauté , la douceur et les glorieux souvenirs d'autrefois ,
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— la grandeur et la simplicité, les trésors d'une campa^ gne fertile , les murailles éclatantes des cités , une onde majestueuse, les précipices horribles, le manteau vert des forêts, les châteaux gothiques, et ces rochers arides, semblables à des tours, qui défient l'architecture des hommes de les égaler. Les visages épanouis d'un peuple heureux ajoutent im charme déplus à ces lieux dont les bienfaits sont éternels,
et qui retentissent de la chute des empires voisins sans prendre un aspect attristé.
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Mais ils sont déjà loin. Au-dessus de ma tète sont les Alpes , palais de la nature , dont les vastes remparts portent leurs créneaux blanchâtres jusque dans les nuages 5 palais sublime d'une glace éternelle, où se forme l'avalanche , cette foudre de neige. Tout ce qui effraie et agrandit l'àme en même temps est réuni sur ces antiques sommets. Ils semblent montrer jusqu'à quel point la terre peut s'approcher du ciel , et laisser au-dessous l'homme orgueilleux.
Mais, avant d'oser franchir ces monts sans pareils, il est un lieu qui mérite que je m'arrête ; c'est un champ de bataille consacré par le patriotisme! Morat, où Ihomme peut contempler les horribles trophées de la victoire sans rougir pour les vainqueurs. C'est ici que la Bourgogne abandonna ses soldats sans sépulture; leur seul monument fut formé de leurs ossemens, qui restèrent amoncelés pendant des siècles. Privés du repos que donnent les pompes funèbres , leurs ombres errent sur les bords du Styx en poussant des cris douloureux ^^.
Tandis que Waterloo le dispute au cruel carnage de Cannes , les noms réunis de Morat et de Marathon iront ensemble à la postérité , couronnés par la véritable gloire. Ces deux triomphes sont sans tache aux yeux de l'humanité. L'ambition ne guidait pas les vainqueurs; c'était une armée de citoyens , de frères , d'hommes libres , et non de soldats mercenaires combattant sous une bannière royale pour servir les" vices de leur maître. Aucune contrée ne fut condamnée par eux à déplorer le blasphème de ces lois, dignes de Dracon, qui proclament divins les droits des 'monarques.
Auprès d un mur .solitaire , une colonne plus solitaire encore élève sa tête mélancolique des anciens jours. C'est un dernier débris du ravage des ans. Elle î-essemble à un malheureux que la terreur aurait pétrifié et dont la figure égarée exprimerait encore le sentiment de la vie. On s'étonne de voir subsister cette colonne tandis que Aventicum'*, orgueilleuse capitale de l'Helvétie, a couvert de ses décombres ses anciens domaines.
C'est ici que Julia... Ah! puisse ce nom si doux être à jamais un nom sacré ! c'est ici que Julia , héroïne de l'amour filial, avait voué sa jeunesse au ciel. Son cœur était à celui dont les droits sont tout-puissans sur nous, après ceux de la Divinité. Son cœur se brisa sur la tombe d'un père. La Justice a juré de ne point se laisser attendrir : les larmes de Julia ne purent obtenir la vie de l'auteur adoré de ses jours j elle mourut avec lui , ne pouvant le sauver. Leur tombe fut simple et sans ornement, leur urne ne renferme qu'un cœur et qu'une même poussière ^^.
Ce sont là des actes dont la mémoire devrait être éternelle ^ et des noms qui ne doivent jamais mourir, quoique la terre oublie justement les empires qui s'élèvent et s'anéantissent, les peuples conquis et leurs tyrans. La haute et imposante majesté de la vertu devrait survivre et survivra à ses malheurs; du sanctuaire de son immortalité, elle bril lera aux rayons du soleil, au-dessus des choses de ce monde , (omme cette neige '*" pure et impérissable qui couronne la cime des Alpes.
Le lac Léman me sourit, avec son front de cristal, miroir où les étoiles et les montagnes admirent le calme de leur
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aspect , leurs sommets élevés , et leurs éclatantes couleurs. Je retrouve ici trop de traces de l'homme pour pouvoir contempler avec recueillement tout ce que j'y vois de grand; bientôt la solitude réveillera dans mon âme des pensées oubliées un moment, mais qui ne me sont pas moins chères qu'elles ne l'étaient avant que mon retour au milieu du troupeau des hommes m'eût condamné à vivre dans leur bercail.
Pour fuir les hommes , il n'est pas nécessaire de les haïr ; tous ne sont pas propres à s'agiter parmi eux et à partager leurs travaux. Ce n'est pas leur témoigner un dédain morose que de contenir son cœur, de peur qu'il ne soit dans la foule la proie d'une fièvre brûlante et toujours fatale : trop tard et trop long-temps , hélas! on déplore la nécessité de lutter contre la contagion , et de passer d'un malheur à l'autre au milieu d'un monde hostile où nous sommes tous faibles.
Là, un moment nous suffit pour nous plonger dans un fatal regret. Notre âme flétrie convertit tout notre sang- en larmes, et teint l'avenir des couleurs de la nuit. Le voyage de la vie n'est plus qu'une fuite sans espoir pour ceux qui marchent dans les ténèbres. Sur la mer, le navigateur le plus hardi vogue toujours vers un port connu ; mais , sur l'océan de l'éternité, il est des* pilotes égafés dont la barque erre au hasard, et qui ne seront jamais à l'ancre.
N'est-il pas plus sage de rester seul et de n'aimer la terre que pour ses charmes terrestres , soit auprès des lieux où jaillissent les premiers flots du Rhone azuré '", soit sur les bords du lac qui nourrit le jeune fleuve comme une mère prodigue son amour à un enfant indocile et apaise ses cris par ses caresses ? N'est-il pas plus sage de passer ainsi notre
2U CHILDE-HAROLI).
vie dans un séjour écarté, que de nous mêler à la foule
pour devenir oppi-esseuis ou opprimés ?
Je ne vis plus par moi-même, mais je deviens une partie de tout ce qui m'entoure. Les hautes montagnes m'inspirent de la sympathie, le bruit des villes est un supplice pour moi. La seule chose qui me paraisse odieuse dans la nature c'est de former malgré moi un anneau dans la chaîne des êtres, et de me voir classé parmi les créatures, lorsque mon âme peut prendre l'essor et se confondre avec les cieux, la cime des monts , la plaine mouvante des mers , et les étoiles de la voûte azurée.
Absorbé dans ces pensées, c'est ainsi que je crois vivre. Je regarde le désert populeux du monde comme un lieu d'épreuves et de douleurs , où je fus sans doute exilé pour expier quelques crimes ; je crois m'en échapper enfin avec des ailes qui me semblent déjà vigoureuses et capables de devancer celles de l'ouragan fougueux; dans mon ambitieux essor, je méprise les liens d'argile qui retiennent notre être captif.
Ah ! lorsqu'un jovir l'ànie sera entièrement affranchie de cette forme odieuse et dégradée , et ne retiendra de sa première vie matérielle que ce qu'il en reste au papillon , qui naguère n'était qu'un vermisseau; lorsque les élémens se réuniront aux élémens semblables , et que la poussière ne sera plus que la poussière, ne verrai-je pas réellement, sans en être ébloui , tout ce que je crois voir maintenant, les esprits aériens, la pensée incorporelle, et le génie de chaque lien dont parfois je partage déjà l'immortelle existence.»'
Lrs montagnes, les vagues et les rieux ne sont-ils pas
une partie de mon âme, comme je suis une partie d'euxmêmes ? l'amour qu'ils m'inspirent n'est-il pas pur dans mon cœur? Quel objet ne mépriserais-je pas si je le comparais à ces créations sublimes? Ne braverais-je pas tous les maux? plutôt que de renoncer à ces sentimens pour la froide et dure apatbie de ces hommes dont les yeux demeurent attaches à la terre, et dont la pensée ne s'anime jamais d'une noble chaleur?
Mais je m écarte de mon sujet, je reviens aux lieux que je chante : que ceux qui aiment à rêver sur une urne funéraire contemplent avec moi celle d'un génie qui fut jadis tout de flamme , et qui naquit dans la contrée dont je respire un moment l'air pur; il voulut remplir le monde de sa gloire ; folle ambition à laquelle il sacrifia tout son repos !
Lxxvir.
C'est ici que Rousseau commença sa vie de malheurs ; Rousseau, sophiste ingénieux à se tourmenter lui-même, l'apôtre de la mélancolie, qui peignit la passion avec un charme magique , et fit parler la douleur avec une éloquence irrésistible. Il sut cependant rendre le délire admirable, et revêtir des actions et des pensées coupables d'un coloris céleste d'expressions qui nous éblouit comme un rayon du soleil , et , comme lui , fait couler des larmes tristes et involontaires.
Son amour était l'essence de la passion ; — ce fut une flamme éthérée qui brûla et consuma son cœur, semblable à un arbre embrasé par la foudre : mais son amour ne s'adressait point à une maîtresse vivante ni à une amie descendue dans la tombe, qui revient noxis visiter dans nos rêves; ce fut l'amour d'une beauté idéale réalisée pour lui, qui se répandit dans ses pages brûlantes, quelque étrange que semble un tel amour.
?:{(i CHILDE-HAROLD.
Ce sentiment se réalisa dans Julie , et lui donna tonl ce que la passion a de désordre et de douceur : c'était là ce qui lui rendait si cher ce baiser que chaque matin ses lèvres ardentes allaient cueillir sur les lèvres d'une fennne qui ne l'accordait quavec le sentiment de l'amitié; mais ce doux contact allumait l'étincelle qui allait porter dans tous ses sens et dans son cœur le feu dévorant de l'amour. Rousseau , absorbé dans un soupir, fut plus heureux peut-être que ne le sont de vulgaires amans dans la possession de tout ce qu'ils désirent ^^.
Toute sa vie fut une guerre continuelle contre des ennemis qu'il se créait lui-même, ou des amis que lui-même avait repoussés. Le soupçon , qui avait fixé son séjour dans son ame, exigeait le cruel sacrifice de ceux qui l'aimaient et qui devenaient l'objet de ses aveugles ressentimens.
Mais il était en délire... qui pourrait en deviner la cause.'' Il était égaré par la maladie ou par le malheur; et sa démence fut de l'espèce la plus funeste de toutes, celle qui s'offre avec l'apparence de la raison.
Car alors il était inspiré; et de sa retraite solitaire sortirent , comme jadis de l'antre mystérieux de la Pythonisse , ces oracles qui embrasèrent le monde, cet incendie qui ne s'éteignit que lorsque des royaumes eurent cessé d'exister. Telle a été la destinée de la France! La France avait, pendant des siècles , courbé la tête sous le joug de la tyrannie. Châtiée et tremblante , elle souffrit l'esclavage en silence , jusqu'au jour où Rousseau, et ceux qui osèrent avec lui élever la voix, réveillèrent ce peuple endormi, et l'enflammèrent de cette rage Irop violente (jiii succède à une longue oppression.
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Ce peuple s éleva un monument effrayant avec les débris lies anciens préjugés, et des opinions aussi vieilles que le monde. La France osa déchirer le voile, et exposer, aux yeux de toute la terre , le secret qu'il avait dérobé jusqu'alors ; mais elle renversa le bon et le mauvais , et ne laissa que des ruines. Hélas ! sur les mêmes fondemens de nouveaux cachots et de nouveaux trônes remplacèrent bientôt les anciens , car l'ambition ne pensa qu'à elle-même.
Mais le despotisme ne peut être éternel ! Les hommes ont senti leur force , et l'ont fait sentir à leur tour. Ils auraient dû en faire un meilleur usage : entraînés par leur vigueur nouvelle, ils se sont porté des coups trop violens : la douce pitié a cessé de toucher les cœurs ; mais , nourris dans le ténébreux séjour de l'oppression , ils n'étaient point accoutiunés aux rayons du soleil connue les aiglons élevés par leur mère. Peut-on s'étonner qu'ils se soient trompés de proie ?
Quelles blessures profondes peuvent se fermer sans laisser de cicatrice? Celles du cœur saignent plus long-temps que toutes les autres , et leurs traces hideuses ne sont jamais effacées. Les hommes trompés dans leurs espérances , et vaincus , gardent le silence , mais ne sont pas soumis. Le ressentiment se tait dans son repaire jusqu'au moment où sonnera l'heure d'une vengeance attendue pendant de longues années. Que personne ne désespère j il est déjà venu, il viendra encore le jour qui doit donner le pouvoir de punir ou de pardonner... Mais la vengeance pardonne rarement.
Limpide Léman! le contraste de ton lac paisible avec le
vaste monde au milieu duquel j'ai vécu m'avertit d'abandonner les eaux troubles de la terre pour une onde plus pure. La voile de la nacelle sur laquelle je parcours ta surface semble une aile silencieuse qui me détache d'une vie bruyante : j'aimais jadis les mugissemens de 1 Océan furieuxj mais ton doux murmure m'attendrit comme la voix d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop aimé de sombres plaisirs.
Voici l'heure de la nuit et du silence. Depuis tes bords jusqu'aux montagnes , tous les objets sont voilés des couleurs du crépuscule, et seront bientôt confondus dans les ténèbres : pourtant tous se distinguent encore, excepté le Jura plus obscurci, dont les hauteurs semblent des précipices escai'pés ; plus près de ta rive je respire les doux parfvims qu'exhale le calice des fleurs à peine écloses. On entend le bruit léger des gouttes d'eau qui découlent de la rame suspendue sur le lac, pendant que le grillon salue la nuit de ses chants répétés.
C'est le joyeux insecte des soirées , qui fait de sa vie une enfance et la passe à chanter ; par intervalles , un oiseau fait entendre sa voix au milieu des fougères , et se tait aussitôt. 11 semble qu'un léger murmure est suspendu sur la colline; mais ce n'est qu'une illusion ; car la rosée distillée des étoiles n'interrompt point le silence de la nuit en humectant le sein de la nature, qu'elle imprègne de l'essence de ses riches couleurs.