LXXXVIII
O vous, étoiles, qui êtes la poésie du ciel! si nous tentons de lire dans cette page brillante du grand livre de la création les destinées futures des hommes et des empires, vous devez pardonner à notre ambition orgueilleuse d'oser franchir notre sphère mortelle, et d'aspirer à nous unir à
vous. Vous êtes parées d'une beauté mystérieuse; et vous nous inspirez, du haut de la voûte céleste, tant d'amour et de vénération , que la fortune, la gloire, la puissance et la vie ont pris une étoile pour emblème.
Le ciel et la terre sont plongés dans un calme profond , mais non dans le sommeil j on dirait qu'ils respirent à peine comme le mortel qui éprouve une émotion trop vive, et qu'ils sont muets comme celui dont l'esprit est absorbé dans de sérieuses pensée^.
Depuis le cortège silencieux des astres de la nuit, jusqu'aux montagnes et au lac assoupi , tout semble concentré dans une vie de méditation partagée même par le dernier rayon lumineux , par l'air et le léi^illage. Tout respire le sentiment du grand être qui a créé le monde et qui le conserve.
C'est dans de semblables momens que nous sommes moins seuls que jamais ; c'est alors que se réveille en nous la conscience intime de l'infini. Ce sentiment émeut et purifie tout notre être. Il est tout à la fois l'àme et la source d'une mélodie qui nous révèle l'éternelle harmonie , et répand un charme nouveau sur chaque objet, comme la ceinture fabuleuse de Cythérée. Ce charme seul désarmerait le spectre de la mort, s'd frappait les hommes avec une arme matérielle.
Qu'elle était sublime l'idée des premiers Persans, d'élever leurs autels sur les hauteurs et sur le sommet des montagnes *^, de prier l'Eternel dans un temple sans faste et sans murailles , regardant comme indignes de lui les monumen? religieux construits par la main des bommes!
Comparez la terre et l'air, ces temples de la nature, à vos colo.mes, à vos idoles et à vos temples grecs ou gothi-
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ques, et vous cesserez enfin de renfermer vos prièi-es dans
des enceintes si bornées.
Mais le ciel change d'aspect , et quel changement ! O nuit, orage et ténèbres, vous êtes des pui3sances merveilleuses , mais aimables encore dans votre force , comme la lumière qui jaillit de l'œil noir de la femme. Dans le lointain , les échos retentissent du fracas du tonnerre , qui bondit de rocher en rocher-. Ce n'est plus un seul nuage qui recèle la foudre; chaque montagne a trouvé une voix; et, du milieu des sombres vapeurs qui le cachent, le Jura répond aux bruyans transports des Alpes '^^.
• Et partout règne la nuit ; nuit glorieuse ! tu ne fus pas destinée au sommeil! Laisse- moi partager tes sauvages plaisirs, et faire partie de la tempête et de toi! Le lac, comme enflammé par les éclairs, semble une mer phosphorique ! La pluie tombe à flots précipités. Bientôt tout est replongé dans les ténèbres ; et soudain la voix terrible des montagnes se fait encore entendre , comme si elles se réjouissaient de la naissance d'un tremblement de terre.
Le Rhône rapide s'ouvre un passage entre deux rochers , tels que deux amans séparés par la haine lorsqu'elle succède à l'amour : ils se sont dit un éternel adieu , et rien ne peut plus les réunir malgré le désespoir de leurs cœurs. L'amour a lui-même inspiré les transports jaloux qui flétrissent la fleur de leur jeunesse ; en fuyant il laisse à leurs âmes glacées un siècle de tristes hivers et tous les tourmens d'une guerre intérieure.
Sur ces rochers élevés mugissent les plus furieuses tempêtes; de nombreux tonnerres , lancés de tous côtés connne
des traits embrasés, annoncent que plusieurs ouragans ont déclaré la guerre à la nuit. C'est entre ces monts escarpés que le plus terrible dirige ses foudres , comme s'il prévoyait qu'aux lieux où la destruction a exercé de tels ravages , les feux du ciel peuvent toiit dévorer impunément.
Cieux , montagnes , fleuve , vents , lac , j'ai une âme capable de vous comprendre! la nuit, les nuages et les éclats de la foudre peuvent m'inspirer ; l'écho lointain de l'orage est une voix qui s'adresse à ce qui veille toujours en moi... si je goûte jamais quelques instans de repos. Mais quel est, ô tempêtes , le terme de votre course vagabonde ? êtes-vous comme celles qui naissent dans le cœur de l'homme ."^ ou bien trouvez-vous enfin , comme les aigles , quelque asile élevé ?
Si je pouvais donner un corps à mes pensées les plus intimes, si je pouvais leur trouver une expression matérielle et peindre d'un seul mot mon âme, mon cœur, mon esprit, mes passions, mes sentimens, dans leur force comme dans leur faiblesse; tout ce que j'ai cherché et cherche encore, tout ce que je souffre , tout ce que je sais , tout ce que j'éprouve sans en mourir, ce mot serait-il la foudre , je parlerais : mais je vis et je meurs sans révéler mon secret; les paroles manquent à ma pensée, semblable à une épée qui reste dans le fourreau.
L'aurore reparaît, humide de rosée; son haleine est un parfum délicieux, les roses colorent ses joues, son sourire repousse doucement les nuages ; elle répand partout la lumière et la vie , comme si la terre ne renfermait aucun tombeau dans son sein. Nous pouvons reprendre le cours de
l'existence. Je me trouve encore sur ton rivage , beau Léman !