I. iG
Que d'objets s'offrent à mes rêveries! quel site ravissant ^
où je puis reposer mes yeux charmés !
Clarens , aimable Clarens , berceau du véritable amour ! l'air qu'on respire près de toi est le tendre souffle de ce dieu lui-même; c'est lui qui embellit tes bocages. Les neiges qui couronnent les glaciers ont elles-mêmes revêtu ses riantes couleurs^*. Les rayons du soleil couchant leur donnent une teinte de rose , et aiment à se reposer sur leur sein. Les rochers respectés par les ans parlent ici de l'amour et nous rappellent qu ils lui servirent de refuge lorsqu'il voulut fuir les soucis et les espérances trompeuses d'un monde perfide et méchant.
Aimable Clarens ! tes sentimens conservent la trace des pas célestes de l'amour. C'est ici qu'il possède un trône dont les montagnes sont les marchepieds. Ici, son flambeau jette une clarté vivifiante ; mais il ne règne pas seulement sur ces cimes majestueuses, sur les bois et les grottes de ces Heux. Les fleurs lui doivent tout leur éclat : son souffle créateur est aussi puissant que la tempête , et sa bienfaisante douceur répare en un moment les plus terribles ravages.
Tout ici proclame sa puissance , depuis les sombres pins , les rochers qui lui prêtent leurs ombrages, et la voix mucrissante des torrens qui charme ses rêveries, jusqu'à la vigne qui orne de ses pampres verts la douce pente qui conduit au rivage. Là les eaux respectueuses viennent caresser ses pieds et l'accueillent avec un murmure harmonieux. Le bocage, dont les arbres blanchis de vieillesse sont couronnés «l'un feuillage frais comme le plaisir, lui offre pour lui et pour les siens une solitude peuplée ;
— une solitude peuplée par les abeilles , et par les oise;iux
CHANT TROISIÈME. 2i8
aux formes gracieuses et au plumage de mille couleurs. Ils célèbrent le dieu des amours , avec des sons d'une mélodie plus douce que celle du chant des hommes j ces hôtes innocens des bocages voltigent ici gaiement et sans contrainte; le doux murmure des sources jaillissantes, la chute des cascades, le frémissement du feuillage, la rose en bouton qui rappelle aussitôt tous les charmes d'une jeune beauté, tout dans ces lieux semble être une création de l'amour luimême.
cm.
Celui qui n'a jamais aimé reconnaîtrait ici le dieu des tendres mystères et croirait enfin à sa puissance 5 celui qui a déjà subi ses lois y aimerait davantage. C'est ici le sanctuaire où Tamour a trouvé un asile loin des persécutions des hommes et des soucis du monde; car il est dans sa nature de croître ou de mourir, il ne peut rester dans un calme impassible; il s'affaiblit ou s'élève jusqu'à une félicité éternelle et ineffable, qui peut le disputer aux ravissemens célestes.
Ah! si Rousseau choisit ce séjour, de préférence à tout autre, pour y placer deux vrais amans, c'est qu'il reconnut que c'était celui que l'amour destinait aux êtres purifiés de l'imagination. C'est ici que le dieu délia jadis la ceinture de sa Psyché, en la consacrant parson adorable présence: solitude profonde et imposante, tu charmes à la fois tous les sens ! ici le Rhône a étendu sa couche , et les Alpes ont élevé leur trône.
Lausanne , Ferney ! vous nous rappelez des noms qui ont rendu les vôtres célèbres ^^ ! Vous accueillîtes jadis des mortels qui cherchèrent la gloire dans de dangereux sentiers ; esprits gigantesques, dans leurs orgueilleux desseins, ils voulurent comme les Titans attaquer de nouveau le ciel par des pensées audacieuses et des doutes impies qui eussent
attire la foudre sur leurs têtes , si l'homme et ses outrages
pouvaient exciter autre chose que le sourire du ciel.
L'un était tout inconstance et tout feu, bizarre dans ses désirs comme un enfant; mais doué de l'esprit le plus varié, tour à tour gai ou sérieux, inspiré par la sagesse ou par la folie ; historien , poète , philosophe , véritable protée du génie , il se multipliait au milieu des hommes ; son arme favorite était le ridicule, qui, comme un vent capricieux, renverse tout sur son passage , tantôt pour attaquer la sottise et tantôt pour ébranler les trônes.
L'autre, moins vif, et plus sérieux , approfondissait tout , et il consacra ses années à l'étude de la sagesse; aimant la méditation et riche de science, il employa des armes plus sévères, et, grand maître dans l'art de l'ironie, sapa un culte solennel, par un mépris réfléchi. La force de ses sarcasmes excitait la rage et la crainte dans le cœur de ses ennemis; ils se vengèrent en le condamnant à l'enfer : c'est le (ïrand argument qui sert aux dévots pour répondre éloquemment à tous les doutes.
Ne troublons pas la paix de leufs cendres! s'ils ont mérité la vengeance du ciel, ils subissent leur peine. Ce n'est point à nous de les juger, encore moins de les condamner ; l'heure viendra où les mystères de la mort nous seront révélés. L'espérance et la terreur reposent ensemble dans la poussière de la tombe; et, lorsque selon notre croyance la vie viendra nous y ranimer, la clémence divine pardonnera, ou sa justice réclamera les coupables.
Mais laissons les œuvres de 1 honnne pour contempler
CHANT TROISIÈME. 2lô
encore celles de son créateur répandues autour de moi; suspendons ces pages que je remplis trop long-temps de mes rêveries. Les nuages groupés au-desstis de ma tête vont couronner les blanches cimes des Alpes. Je veux y pénétrer, et contempler tout ce que pourra découvrir ma vue pendant que je gravirai ces hautes régions où la terre obtient les caresses des puissances de l'air.
ex.
Italie! ô Italie! à ton aspect, l'éclat soudain des siècles passés vient éblouir mon âme ; depuis le jour où le fier Carthaginois tut à la veille de te conquérir , jusqu'au siècle de tes derniers héros et des sages Romains qui illustrent tes annales , tu fus le troue et le tombeau des empires ; et , encore aujourd'hui, le mortel que tourmente la soif de la science en va chercher la source éternelle aux sept collines que Rome impériale renferme dans son enceinte.
Mais j'interromps ici un sujet continué sous de malheureux auspices : sentir que l'on n'est plus ce que l'on fut ni ce que l'on devrait être, armer son cœur contre lui-même, dérober à tous les yeux, avec une orgueilleuse prudence, son amour ou sa haine, sa colère ou sa tendresse, ses chagrins ou ses plaisii's; se tyranniser soi-même et ses propres pensées, quelle tâche cruelle pour l'âme! mais c'en est fait, l'épreuve en est achevée pour moi.
Mes vers sont une ruse innocente, un coloris ajouté aux objets qui ont passé devant mes yeux et que j'aurais voulu saisir et fixer pour charmer un moment mes ennuis et ceux des autres. La jeunesse a soif de la gloire, mais je ne suis point assez jeune pour regarder le sourire ou le dédain du monde comme une perte ou une récompense dignes d'envie. J'ai toujours été seul, je le suis encore... (pion se souvienne de moi, ou qu'on m oul)lio.
2'tC CHILDE-HAROLD.
Je n'ai jamais aimé le monde, et n'en ai jamais été aimé. Je n'ai point captivé les suffrages ; on ne m'a pas vu fléchir un genou patient devant ses idoles, forcer mon front à sourire , ou me réunir à l'écho des flatteurs. Au milieu de la foule j'ai vécu en étranger; j'étais parmi les hommes, et je paraissais une créature d'une autre espèce; enveloppé du sombre voile de mes pensées , bien différentes de celles de mes semblables , je serais encore le même, si je n'avais modéré et dompté mon âme.
nxiv.
Non, je n'ai jamais aimé le monde, et le monde rfe ma jamais aimé ; séparons-nous du moins en ennemis généreux. Je veux bien croire, malgré mon expérience, qu'on dit quelques vérités , qu'on donne des espérances qui ne sont pas trompeuses , qu'il est des vertus indulgentes qui ne tendent point de pièges à la fragilité. Je voudrais bien croire aussi qu'il est des malheurs qui arrachent des larmes sincères à l'amitié ^^, que deux ou trois mortels sont presque ce qu'ils semblent; que la bonté n'est pas simplement un mot, ni le bonheur un rêve.
O ma fille ! ce chant commença avec ton nom ; c'est encore avec ton nom , chère Ada , que je le terminerai. Je ne te vois pas, je ne t'entends pas, mais personne ne s'identifie à toi comme moi. Tu es l'amie vers laquelle se projettent les ombres de mes années avenir; quand bien même tu ne reverrais plus mon visage, ma voix retentira dans tes rêves, et parviendra jusqu'à ton cœur, lorsque le mien sera glacé par la mort. Tu entendras encore des accens paternels sortir des cendres inanimées de ton père.
ex VI.
Aider au développement de ton ;\mc, épii r laurore de
CHArsT TROISIÈME. 247
tes premières joies d'enfant, m'asseoir près de toi , pour te voir presque grandir sous mes yeux , et saisir la connaissance de chaque objet qui pour toi est encore une merveille, te bercer doucement sur mes genoux , et imprimer sur tes lèvres le baiser d'un père ,... sans doute que ces tendres soins n'étaient point faits pour moi... Cependant il e'tait dans ma nature d'en jouir; tel que je suis aujourd'hui, je ne sais ce qui est en moi , mais je crois y reconnaître quelque chose qui me le fait penser.
Ah ! quand même la haine te serait enseignée comme un devoir, je sais que tu m'aimeras; en vain te serait-il défendu de prononcer mon nom comme s'il était un de ces mots magiques de sinistre présage , et comme un titi^e qu'on ne respecte plus ; en vain la tombe se serait fermée entre nous; n'importe , je sais que tu m'aimeras ; quand même on voudrait exprimer mon sang de tes veines, ce serait en vain ; tu tiendrais à ce sang plus qu'à la vie , et tu ne pourrais cesser de m'aimer.
Enfant de l'amour , quoique née dans des jours d'amertume et élevée dans les transes de la doideur; tels furent les élémens du cœur de ton père, et tels sont aussi les tiens; mais le feu qui entretient ta vie sera plus tempéré, et une espérance plus noble te sera permise. Paix au berceau où ton enfance repose! Des plaines de la mer et de la cime des monts qui sont tour à tour mon asile, je voudrais t'envoyer autant de félicité que j'aurais pu t'en devoir à toi-même, me dis-je quelquefois avec un soupir.
FIN DU CHANT TROISlK^-vri:,
1 Voyez l'hymne fameux sur Harmodius et Aristogiton. La meilleure traduction anglaise de cet hymne se trouve dans l'anthologie de Bland, par M. Dennian.
2 On dit qu'un bal fut donné à Bruxelles dans la nuit qui précéda la bataille.
3 et 4 Sir Evan Cameron, et son descendant Donald, le brave Lochiel de
5 On suppose que le bois de Soignies est un reste de la forêt des Ardennes , célèbre dans V Orlando de Boïardo, et immortalisée par Shakspeare , dans Comme il vous plaira. Tacite en parle aussi comme d'un lieu où les Germains arrêtèrent les envahissemens des Romains. J'ai adoptéle nom qui s'associe à de nobles souvenirs plutôt que celui qui ne rappelle que des scènes de carnage.
6 Le guide que j'avais pris à Mont-Saint-Jean, et avec lequel je parcourus le champ de bataille , paraissait intelligent et exact. Le major Howard fut tué dans le voisinage de deux grands arbres isolés ( il y en avait trois , mais l'un d'eus a été coupé ou abîmé pendant la bataille), qui sont à quelques toises de distance l'un de l'autre, près d'un sentier. C'est là qu'il fut enterré: son corps a été depuis transporté en Angleterre. Il reste encore un petit enfoncement du terrain à cette place ; mais cette marque sera probablement bientôt effacée : déjà la charrue y a passé , et le grain y germe.
Après m'avoir fait remarquer les différensendroits où Picton et plusieurs autres braves avaient perdu la vie , mon guide me dit : C'est ici que tomba le major Howard ; j'étais près de lui au moment où il fut blessé. Je lui répondis que j'étais parent de cet Howard , et alors il sembla se piquer de m'indiquer d'une façon plus précise le lieu et les circonstances de sa mort. Ce lieu est un des plus reconnaissables dans le champ de bataille, à cause des deux arbres que j'ai déjà mentionnés.
J'ai parcouru deux fois à cheval la plaine de Waterloo, pour la comparer avec tous les théâtres des mêmes scènes que nous avons vus. Peut-être est-ce un effet de l'imagination , mais cette plaine semble marquée pour quelque grande action. J'ai visité très attentivement les plaines de Platée , de Troie , de Mantinée, de Leuctres, de Chéronée et de Marathon. Si les guerriers de Waterloo avaient eu à défendre une meilleure cause , il ne manquerait à la plaine qui entoure Mont-Saint- Jean et Hougoumont, que cette auréole indéQnissable , et que le temps répand autour des lieux devenus célèbres, pour le disputer à toutes les plaines que je viens de nommer, excepté peut-être à la dernière.
• Ou abiC-tialivenienl île riiiinie ^5 {Of the forty fiuc ) , comme ou désigne la guerre ciTile de J745, lorf de l'eupédilion de i;ii;iik>lidou.inl en Euosse.
' Sur les bords du lac Asphaltes croissaient des arbres dont les fruits étaient, disait-on , très beaux en dehors et ne contenaient que des cendres à l'intérieur. Toyez Tacite, Hist. I. V-YII.
^ La grande faute .de Buonaparte a été de mépriser toujours les hommes , parce qu'il n'avait avec eux ou pour eux aucune communauté de sentiment ; une semblable conduite est peut-être plus offensante pour la vanité humaine , que l'active cruauté de la tyrannie la plus soupçonneuse.
Ces sentimens se retrouvent dans les discours qu'il adressait aux assemblées publiques , aussi bien qu'aux individus. De retour à Paris, après que l'hiver eut détruit son armée en Russie, il disait, en se frottant les mains devant le feu : a II fait meilleur ici qu'à Moscou. » Ce mot lui a sans doute aliéné plus de cœurs que les revers auxquels il faisait allusion.
9 « What wants that knave,
w That a king should hate? »
« Que manque-t-il à ce coquin de tout ce qu'on exige d'un roi ?» Ce furent les paroles que prononça le roi Jacques , en rencontrant Johnny Armstrong et ses compagnons. Voyez la ballade de ce nom dans le Border-Minstrelsy.
• " Le château de Draclienfels domine le plus haut pic des sept montagnes, sur les bords du Rhin. Il tombe en ruine et se rattache à de singulières traditions. C'est le premier qu'on aperçoit de la route en venant de Bonn ; mais il est de l'autre côté de la rivière. En face se trouvent les restes d'un autre château , appelé le châleau du Juif, et une grande croix plantée à l'occasion de la mort d'un chef qui fut assassiné par son frère. Le nombre des châteaux qui sont placés sur les deux rives du Rhin est très considérable; leur situation est très pittoresque.
' ■ Le monument du jeune général Marceau ( mort à Altenkirchen le dernier jour de l'dn IV de la république française ) existe encore tel que je l'ai décrit.
Les inscriptions qu'on y a placées sont trop longues: c'était assez de son nom; les Français l'adoraient , ses ennemis l'admiraient ; les uns et les autres pleurèrent sa mort. On vit à ses funérailles des généraux et des détachemens des deux armées. Le général Hoche est enterré dans le même tombeau. Hoche était aussi un brave dans toute la force du terme; mais , quoiqu'il se fùtdistingué dans les batailles, il n'eut pas le bonheur d'y être tué. On soupçonna qu'il avait péri par le poison.
On a élevé à Hoche un monument séparé ( il ne contient point son corps, puisqu'il est enterré avec celui de Marceau ), auprès d' Andernach. Ce lieu fut le théâtre de l'un de ses plus mémorables exploits , quand il jeta un pont sur le Rhin. Le monument n'est ni du style , ni de la forme de celui de Marceau ; l'inscription est plus simple et me plaît davantage.
l'armée de sambrb et meusb a sotî général en chef