‹ Œuvres de Lord ByronChapitre 98 sur 114 · BYRON · texte numérisé non relu

BYRON

* Lettres écrites pendant tes cent jours, à, p. Venise , 2 janvier 1818.

J étais à Venise, sur le pont des Soupirs % entre un palais et une prison : je voyais sortir la ville du milieu des vagues , comme si la baguette d'un enchanteur l'eût élevée tout-à-coup. Dix siècles étendent leurs sombres ailes autour de moi, et une Gloire mourante sourit à ces temps éloignés où maintes contrées subjuguées admiraient les monumens de marbre du lion ailé de Venise , qui avait assis son trône au milieu de ses cent îles,

Elle semble une Cybèle des mers , sortie tout à l'heure de l'Océan % avec sa tiare d'orgueilleuses tours dans un lointain aérien, majestueuse dans sa démarche comme la souveraine des eaux et de leurs divinités... Telle, en effet, fut jadis Venise. ■ — Ses filles avaient pour dot les dépouilles des nations , et l'inépuisable Orient versait dans son sein la pluie brillante de ses trésors. Revêtue de la pourpre , elle invitait à ses banquets les monarques glorieux d'une telle faveur , qui leur semblait rehausser leur dignité.

Les échos du Tasse ne sont plus dans Venise ^, et le gondolier qui chantait autrefois ses vers rame silencieusement. Les palais s'écroulent sur le rivage, et la musique y charme rarement l'oreille. Ces temps ne sont plus ; mais la beauté de Venise existe encore : les empires tombent, les arts disparaissent , mais la nature ne meurt pas. Elle n'a pas oubhé combien Venise fut jadis chérie 5 Venise, l'aimable rendezvous de tous les plaisirs , la ville la plus gaie de la terre , le carnaval de l'Italie.

2f,4 CHILDE-HAHOLD.

Mais pour nous, Venise a un charme plus grand que son nom consacré par l'histoire et par cette longue suite d'ombres illustres qui planent tristement sur les débris de la cité privée de ses doges. Notre trophée ne périra point avec le Rialto ; Shylock , le Maure * et Pierre ne peuvent se perdre dans le torrent des âges. Ce sont là les pierres centrales de ce monument 5 et tout serait détruit, que le rivage solitaire serait encore peuplé pour nous.

Les êtres qu'enfante le génie ne sont pas formés d'argile : immortels dans leur essence, ils produisent et multiplient en nous une clarté plus brillante et une existence plus chérie. Tout ce que la destinée interdit à la vie monotone dans notre esclavage mortel , ces créations imaginaires nous l'accordent 5 elles exilent d'abord les objets de nos dégoûts ; et, pour les remplacer , elles versent dans nos jeunes cœurs , dont toutes les fleurs premières sont flétries , ime fraîcheur nouvelle qui eu remplit le vide.

Tel est le refuge où notre jeune âge porte ses espérances, et notre vieillesse l'ennui de son isolement **. Cette sensibilité blessée peuple plus d'une page de ses créations , et peut-être celle que je compose en ce moment. Ah ! pourtant il est des objets réels qui l'emportent sur cette féerie; ils sont plus beaux en formes et en couleurs que nos cieux imaginaires, et que ces constellations étranges dont la muse ingénieuse sait orner son univers fantastique.

* Le Marchand de f ''cuise , Othello de Shakspeare ; la Venise Sauvée d'Olvay. A. p.

** Nous donnerons comme variante la (radticlion moins littérale de ces deux vers, telle qu'elle était dans les éditions précédentes : « Voilà ce qui console la jeunesse dans ses espérances déçues , et le vieillard dans ses tristes loisirs. » a. p.

Je les ai vus , ou peut-être je les ai rêves... N y pensons plus... ils s'offrirent à mes yeux comme la vérité , pour disparaître ensuite comme des songes ? Quelque chose qu'ils aient été d'abord , maintenant ils ne sont pour moi que des songes. Je pourrais les remplacer, si je voulais... Mon esprit peut produire encore des formes semblables à celles que j'ai cherchées et trouvées parfois. Mais j'y renonce... la raison , qui se réveille en moi , repousse ces fantômes comme de vaines erreurs : d'autres voix me parlent, d'autres objets m'entourent.

J'ai appris d'autres langues j j'ai cessé d'être étranger dans des pays qui ne sont pas ma patrie ; l'esprit qui sait être lui-même n'est surpris d'aucun changement, et il ne lui est pas difficile de trouver une patrie au milieu des hommes , hélas!... ou dans des déserts affranchis de leur présence. Je suis né cependant dans une contrée dont les hommes sont fiers d'y avoir reçu le jour, et non sans cause; si j'abandonne à jamais cette île, séjour sacré de la sagesse* et de la liberté; si je vais chercher ime autre patrie au-delà des mers...

j'aimais la mienne, peut-être! Et si je dépose mes cendres dans une terre étrangère , mon ombre retournera dans ma terre natale , si l'âme , séparée du corps , peut se choisir un asile. Je conserve la douce espérance d'être nommé quelquefois par ma postérité dans ma langue maternelle; mais si c'est trop prétendre et trop me flatter; si, semblable au bonheur de ma vie , ma gloire ne brille qu'un moment pour s'évanouir aussitôt ; si la froide main de l'oubli efface

mon nom du temple où les morts sont honorés par les * Sagesse est ici sans doute pour pliiloso[«Iiie. a. p.

26fi CHILDE-HAROLD.

nations... eh bien ! que le laurier couronne un front plus glorieux , et qu on grave sur ma tombe l'épitaphe du Spartiate :

LACEDEMONE EUT PLUS d'un FILS MEILLEUR QUE LUI ^.

Cependant je ne demande aucune sympathie, je n'en ai nul besoin; les épines^que j'ai cueillies viennent de l'arbre que j'ai planté : elles ont déchiré et fait saigner mon cœur; je devais savoir quels fruits produiraient de telles semences.

L'Adriatique, condamnée au veuvage, pleure aujourd'hui son époux; son mariage annuel n'est plus renouvelé, et le Bucentaure dépérit comme un vêtement négligé. Saint-Marc voit encore son lion dans le lieu qu'il occupait jadis ^, mais il n'est plus qu'une dérision de la dégradation de Venise, dans cette place où un empereur parut en suppliant , pendant que la cité , fille des mers , admirée et enviée par les monarques, était une reine riche d'une dot sans pareille.

Où s'est humilié le monarque de Souabe , règne aujourd'hui le monarque autrichien ^'! Un empereur foule d'un pied superbe le pavé de marbre sur lequel un empereur fléchit le genou. Les royaumes deviennent de simples provinces; les fers enchaînent des villes qui donnaient jadis des lois ; les nations descendent du pinacle de la puissance; après qu'elles ont brillé quelque temps au soleil de la gloire, elles sont précipitées tout-à-coup comme l'avalanche qui se détache de la ceinture des monts. Ah ! une heure seulement de l'aveugle Dandolo! Ne peut il revivre ce chef octogénaire, ce vainqueur de Byzance '' !

xni.

Ses coursiers d'airain brillent encore devant le portique de Saint-Marc, et leurs colliers dorés réfléchissent les rayons

(lu soleil; mais la menace de Doria ^ ne s'est-elle pas accomplie? les coursiers ne sont-ils pas bridés}... Venise vaincue a vu finir ses treize siècles de liberté, et disparaît, comme une plante marine , sous les vagues d'où elle était sortie. Ah! mieux vaudrait pour elle d'être abîmée sous l'océan, et de fuir , dans ses profondeurs , ces ennemis étrangers dont sa soumission obtient un infâme repos.

Dans sa jeunesse elle fut toute gloire; une nouvelle Tyr. Son mot le plus vulgaire * avait été inventé par la victoire : le Planteur du lion ^; c'est ainsi qu'on nommait l'enseigne de sa puissance, qu'elle portait à travers le feu et le sang sur la terre et les mers de son empire , faisant chaque jour de nouveaux esclaves , sans cesser d'être libre , et formant le véritable rempart de l'Europe contre les Ottomans. J en atteste Candie , la rivale de Troie , et vous flots immortels qui vîtes le combat de Lépante! car voilà des noms à l'abri des outrages du temps et de la tyrannie.

Brisées comme des statues de verre , les nombreuses images des anciens doges sont réduites en poudre ; mais le vaste et somptueux palais qui leur servit de demeure nous retrace encore leur ancienne splendeur. Leur sceptre , et leur épée rongée par la rouille , ont passé dans des mains étrangères. O charmante Venise! tes palais déserts, tes rues solitaires, et ces visages du Nord qui te rappellent trop souvent quels sont les hommes ^^ qui t'ont imposé des fers , tout contribue à répandre un sombre nuage sur tes murs chéris.

Lorsque les Athéniens furent vaincus a Syracuse , et que

* By-lFord: c'est le mot pantalon, personnage ridicule des farces vénitiennes. A. p.

des milliers de soldats enchaînés subirent le soi t de la guerre, ils durent leur délivrance à la Muse de l'Attique^^; ses chants fi:rent leur seule rançon loin de leur terre natale. Voyez, au son de leur hymne tra^que, «le char du vainqueur surpris s'arrête ! les rênes et le glaive inutile échappent à ses mains; il fait détacher les fers des captifs, et leur dit de remercier le poète de ses vers et de leur liberté.

C'est ainsi, Venise, quand tes droits ne seraient pas plus forts, quand même tes triomphes historiques seraient oubliés, c'est ainsi que la mémoire de ton barde favori, et ton amour pour le Tasse, auraient dii rompre les fers dont les tyrans t'ont chargée. Tes malheurs sont la honte des nations européennes , mais la tienne surtout, Albion ! La reine de l'océan devrait-elle abandonner les enfiins de l'océan ? que la chute de Venise te fasse penser à la tienne , malgré le rempart de tes flots.

J'aimai Venise dès mon enfance. Elle était pour mon cœur une ville enchantée , s'élevant du milieu des ondes comme le palais de la mer*, séjour de la joie et rendezvous des richesses. Otway, Ratcliffe, Schiller, Shakespeare ^^, avaient gravé son image dans mon esprit: et, quoiqu'en la voyant je n'aie plus trouvé qu'une ville de deuil, je n'ai pas cessé de l'aimer; peut-être m'est-elle plus chère encore par ses infortunes que si elle était toujours l'orgueil de l'Adriatique, une merveille et une ville pompeuse.

Je puis repeupler Venise avec le passé... et il lui reste encore assez du présent pour satisfaire l'œil, la pensée, et la méditation mélancolique ; peut-être même plus que je ne cherchais et n'espérais trouver dans ses murs : ô Venise !

' fVater-Coliimns: comme des colonnes d'eau, a. p.

quelques uns des plus heureux momens du tissu de ma vie te doivent leurs coideurs : s'il n'était pas des sentimens qui ne peuvent être engourdis par le temps , ni ébranlés par la douleur, tous les miens seraient déjà froids et muets.

Dans les Alpes, les sapins " les plus élevés et les plus touffus croissent de préférence sur les rochers les moins abrités et les plus voisins des nuages. Leurs racines se nour' rissent sous la pierre stérile , et aucune couche de terre ne sert aies soutenir contre les ouragans furieux qui assaillent les monts; leurs troncs, toujours parés de leur* feuillage , défient avec orgueil la tempête mugissante , et s'élèvent peu à peu à une hauteur digne de la cime escarpée dont le granit sauvage a servi de berceau à ces géans de la forêt : telle est une âme courageuse.

La vie et la douleur jettent surtout de profondes racines dans les cœurs solitaires et désolés : le chameau supporte sans se plaindre les plus pesans fardeaux , et le loup sait mourir en silence... De tels exemples nous seraient-ils donnés en vain ? Si des animaux d'un naturel ignoble et sauvage souffrent avec résignation , ne pourrions-nous pas nous , formés dun limon plus noble, braveries malheurs de la vie .''...Ce n'est qu'un jour.

Toute douleur détruit ou est détruite par celui qu'elle atteint. Quelques hommes, ranimés par une espérance nouvelle, retournent dans les mêmes sentiers, et reviennent avec ardeur à leurs premiers projets , semblables à l'insecte qui renouvelle sa toile déchirée par une main ennemie; d'autres , courbant humblement la tête, sont victimes d'une vieillesse prématurée , se flétrissent avant le temps, et périssent avec le roseau qui leur servit d'appui ; d'autres enfin appellent à leur secours la religion, le travail, la guerre , la

vertu ou le crime, suivant que leius âmes sont faites pour

s'abaisser ou pour s'élever.

Mais c'est en vain qu'on a dompté ses douleurs; leurs atteintes nous laissent une trace semblable au dard d'un scorpion , à peine aperçue, mais imprégnée d'une amertume toujours nouvelle: les objets les plus futiles peuvent même faire retomber sur le cœur le poids cruel dont il evit voulu s'alléger à jamais : un son inattendu , un accent mélodieux, une soirée d'été ou de printemps, une fleur, le vent, la mer... rouvriront nos blessures , et viendront ébranler la chaîne électrique qui nous entoure de ses invisibles anneaux.

Quelle en est la cause secrète? Nous l'ignorons ; et il nous est impossible de suivre jusqu'au nuage qui le recelait, ce tonnerre qui vient frapper notre âme; nous ne sentons que ses nouveaux coups, et ne pouvons effacer la noire et douloureuse trace qu'il laisse après lui. Coups perfides qui, au milieu des objets qui nous sont les plus familiers, et lorsque nous nous y attendons le moins , évoquent pour nous des spectres qu'aucun exorcisme ne peut enchaîner , les cœurs froids, — les infidèles, — peut-être les morts, — ceux que nous pleurons , — ceux que nous avons aimés et perdus ; — un trop grand nombre enfin , et cependant ils sont bien peu!...

Mais mon âme s'égare; je la rappelle pour méditer dans ce pays déchu, ruine vivante , moi-même , au milieu des ruines; je cherche les restes des empires détruits et les vestiges d'une grandeur passée , sur une terre qui fut si puissante aux jours de sa gloire , qui n'a pas cessé d'être si ravissante, et qui le sera toujours ; terre de prédilection où la nature se plut à modeler de ses célestes mains le type des

CHANT QUATRIEME. 27i

lieros , des hommes libres , de la beauté, du courage, des maîtres de la terre et des mers ,

une république de rois , les citoyens de Rome , depuis ce temps; belle Italie , tu fus toujours et tu es encore le jardin de l'univers , un séjour que les arts et la nature embellissent à l'envi : tu n'es plus qu'un désert en comparaison de ce que tu fus j mais qui peut encore te le disputer en attraits? les ronces même que tu produis sont belles, et ton sol aride est plus riche que les terres les plus fertiles des autres climats ; ta ruine est un trophée de la gloire , et les débris qui te couvrent sont ornés d'un charme que rien ne peut t'enlever.

La lune est levée : cependant il n'est pas nuit; les derniers rayons du soleil couchant lui disputent le ciel. Une mer de lumière se répand sur les cimes bleues des monts de Friuli; le firmament est pur et sans nuage, mais il semble composé de mille couleurs brillantes ; on croirait qu'il va tracer un vaste arc-en-ciel à l'occident, où le jour qui finit se réunit à l'éternité. Du côté opposé, le pâle croissant de Diane flotte dans ime atmosphère d'azur, comme une île aérienne séjour des bienherueux,

Une seule étoile est près d'elle et règne avec la lune sur une moitié de la voûte des cieux ^^ ; mais les flots de lumière que versent les rayons du soleil demeurent sur les hauteurs des Alpes Rhœtiennes, comme si le jour et la nuit refusaient de céder l'un à l'autre, jusqu'à ce que la nature vienne réclamer l'exécution de ses lois... Leurs couleurs réunies donnent aux flots de la Brenta la teinte de pourpre d'une rose naissante dont la corolle se reproduirait dans un ruisseau, comme le ciel qui se réfléchit dans cette onde paisible et lui fait partager son éclat.

Les derniers feux du soleil et les clartés plus pâles de l'astre des nuits déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques. Mais déjà la scène a changé ; une ombre plus obscure a jeté son manteau sur les montagnes. Le jour qui cède meurt comme le dauphin à qui chaque transe de son agonie donne une couleur nouvelle et toujours plus éclatante, jusqu'à son dernier soupir... C'en est fait; partout domine la teinte grise de l'ombre.

xîx.

Quel est ce tombeau que j'aperçois dans Arqua, et qui s'élève sur quatre colonnes ? Dans ce sarcophage reposent les cendres de l'amant de Laure. C'est ici que se rendent ceux qui aiment les chants harmonieux de Pétrarque , les pèlerins de son génie. Il naquit pour donner une langue à son pays , et l'arracher au joug de ses barbares oppresseurs. Ce fut en arrosant de ses larmes mélodieuses cet arbre qui porte sur son écorce le nom de sa maîtresse, qu'il composa les vers qui lui assurent l'immortalité ^^.

Ses cendres sont à Arqua, village situé au milieu des montagnes , et dans lequel il passa les derniei'S jours de sa vie ^^. C'est avec un légitime orgueil que les habitans d'Arqua offrent aux regards des étrangers sa demeure et son monument; simples l'un et l'autre, mais d'une noble simplicité , ils font naître un sentiment qui est plus en harmonie avec ses chants que celui qu'exciterait une pyramide érigée sur sa tombe.

Le paisible hameau qu'il avait choisi pour sa retraite est un de ces lieux qu'on croirait créés pour les hommes qui ont gémi de leur nature oiortelle, et qui, déçus dans leurs espérances , ont cherché un refuge sous l'ombrage touffu

d'une verte colline ; de là ils n'aperçoivent que dans le lointain les villes bruyantes qui ne peuvent plus tenter leurs cœurs désabusés. Le rayon d'un beau soleil vaut pour eux une fête.

Ils admirent les montagnes, les bocages, les fleurs et l'éclat du jour réfléchi dans une onde au mélodieux murmure ; ils aiment à oublier sur ces rives la fuite rapide des heures, et coulent des jours purs comme son limpide cristal ; s' abandonnant à une aimable langueur, qui ressemble à la paresse, mais qui a aussi sa philosophie. Si c'est dans la société que nous apprenons à vivre , c'est la solitude qui devrait nous apprendre à mourir. Là nous ne trouvons point de flatteurs, et la vanité ne vient point nous y prêter son perfide secours. Quand il est seul , l'homme ne peut lutter qu'avec son Dieu;

— ou bien , peut-être , avec des démons ^^, qui viennent déclarer une guerre fatale à nos meilleures pensées, et faire leur proie de ces cœurs mélancoliques qui , bizarres dès leur enfance, ont toujours aimé le séjour de la terreur et des ténèbres. Se croyant prédestinés à d'éternelles douleurs , ils se figurent le soleil souillé de sang ; la terre n'est pour eux qu'un tombeau, le tombeau qu'un enfer; leur imagination exagère encore les tourmens et l'horreur de l'enfer luimême.

O Ferrare! le gazon croît dans tes vastes rues, dont la .symétrie indique bien qu'elles ne furent pas destinées à la solitude; on dirait qu'une malédiction est empreinte sur le séjout de tes souverains : pendant un siècle, tes murs florissans virent régner ces princes de l'antique maison d'Esl, tour à tour tyrans ou protecteurs (suivant les caprices des petites puissances), de ceux qui se couronnaient du laurier que le front du .Dante seul avait porté avant eux.

27i CHILDE-HAROLD.

Le Tasse est à la fois leur gloire et leur honte ! Salut à ce barde divin ! Mais remarquez la loge obscure qu'Alphonse donna pour demeure à son poète ; voyez combien la renommée a coiité au chantre d'Armide. Le misérable despote ne put parvenir à éteindre le feu des muses dans cette àme outragée qu'il voulut en vain confondre avec des maniaques dans un véritable enfer. Les rayons de sa gloire ont dissipé tous les nuages qui l'entourèrent *.

Son nom fera couler à jamais les larmes, et sera proclamé immortel, tandis que le tien, Alphonse, serait dévoué à l'oubli , et resterait dans la vile poussière , qui est toujt ce qui survit de ta race orgueilleuse, si tu ne formais dans la chaîne des malheurs du Tasse un anneau qui nous force de penser à ta misérable cruauté , et de prononcer ton nom avec mépris. Qu'es-tu aujourd'hui, dépouillé de la pompe qui t'environnait sur le trône ? Né dans tout autre rang , tu eusses à peine été digne de servir d'esclave à celui dont tu fus le persécuteur.

Toi , né pour manger, être méprisé , puis mourir, semblable à ces vils animaux condamnés à périr, si ce n'est que tu eus une auge plus riche et une étable plus large 5 lui , avec une auréole de gloire autour de son front sillonné des rides de la pensée, mais dont l'éclat brillait alors et brille encore en présence de tous ses ennemis, la bande de la Crusca-, et ce Boileau ^^ qui voyait avec un dépit envieux

tous les chants qui faisaient honte à la lyre discordante de

* Avant l'âge ainsi meurt Byron .

Un même trépas les immole; L'un tombe au seuil du Parthenon El l'autre au pied du Capitoltr. *

C* Dhlavicnf,. a, p.

sa patrie, dont tous les aigres sons blessent l'oreille ou endorment par leur monotonie *.

Paix à l'ombre outragée de Torquato ? son sort a été de servir de but aux traits empoisonnés de la haine pendant sa vie et après sa mort; mais aucun de ces traits n'a pu l'atteindre. O toi, qui n'as pu être encore surpassé par aucun barde de la moderne Europe! chaque année renouvelle par milliers les habitans de la terre; combien de temps encore les flots des générations se succèderont-ils sans pouvoir nous offrir un génie tel que le tien ? En vain on t'opposerait tous les rayons condensés de la gloire de nos poètes, ils ne pourraient former un soleil digne de t'être comparé.

Mais, tout grand que tu es, tu as trouvé des rivaux dans tes devanciers , les chantres de l'Enfer et de la Chevalerie. Le premier , l'Homère toscan , chanta la Dwine Comédie ; l'autre, égal en mérite au Florentin, le Walter Scott du midi , est ce ménestrel dont le pinceau magique sut créer un monde nouveau, et, comme l'Arioste du nord, célébrer l'amour, les belles, les troubadours, et les prouesses des chevaliers **.

La foudre arracha le laurier factice qui couronnait le buste de l'Arioste '^, et le feu du ciel ne fut p^s injuste, car la vraie couronne que tres-jent les mains de la Gloire ^" appartient à un arbre qu'aucun tonnerre ne peut atteindre: ce laurier artificiel était plutôt un déshonneur pour le front du favori des Muses ; mais si la superstition affligeait quelqu'un de ses admirateurs , qu'il sache que la foudre " sanc-

* Littéralement agacent les dents, a. p.

** C'est peîit-être à dessein que l'auleur a adopté cette construction dephras<>, nous l'avons respectée, a. p.

tifie tout<«({ii'elle touche, et que cette tête est maintenant

(loiiblenient sacrée.

Italie ! o Italie ^^ ! tu as reçu le don fatal de la beauté , qui est devenu pour toi une source de malheurs ; la douleur et la honte ont sillonné ton front jatlis si radieux, et tes annales sont gravées en caractères de flammes. Pourquoi les dieux ne t'ont-ils pas douée de moins d'attraits ou de plus de force pour défendre tes droits et repousser au loin les brigands qui vieiment en foule répandre ton sang et se baigner dans les larmes que t'arrachent tes infortunes ?

xmi.

Tu pourrais alors te faire redouter davantage; ou, moins belle et moins riche , tu serais moins enviée ; tu connaîtrais le bonheur , et tu n'aurais pas à pleurer sur tes charmes funestes. Tu ne verrais plus se succéder ces torrens de soldats que les Alpes ne cessent de précipiter dans tes vallées, et ces hordes féroces de dévastateurs qui viennent se désaltérer dans les ondes sanglantes du Pô. L'épée étrangère ne serait plus ta triste défense ; vaincue ou triomphante, tune serais plus condamnée à être l'esclave de tes protecteurs ou de tes ennemis.

Dans les voyages de ma jeunesse , j'ai suivi la route ""^ que trace ce Romain , l'ami d'un des fils immortels de Rome , l'ami de Cicéron; à l'aide d'un vent propice, mon navire fendait légèrement les flots; j'apercevais Mégare devant moi ; derrière était iïlgine , à ma droite le Pirée , et Corinthe à ma gauche; j'étais penché sur la proue, et, comme Sulpicius , je contemplais le spectacle affligeant de tant de ruines.

Car le temps n'a pas reconstruit ces vdles démolies, il n'a

lait qu élever sur leurs débris informes des huttes de Barbares ; ces huttes en rendent l'aspect pltis triste, et donnent un prix de plus aux derniers rayons qui nous restent des jours de leur splendeur éclipsée et aux pierres éparses qui attestent leur antique puissance.

Le Romain voyait déjà , de son temps , ces tombeaux , ces vastes tombeaux de villes , qui inspirent une si cruelle surprise; et sa description , qui nous est par\'enue, porte avec elle la leçon morale qu'il trouva dans un semblable pèlerinage.

J'ai devant moi cette lettre éloquente ! Aux villes dont il déplorait la décadence , et que j'ai vues complètement dévastées, j'ajoute, hélas! la ruine de sa propre patrie! Oui , Rome, Rome impériale, a courbé aussi sa tête sous les orages : je la vois prosternée dans la noire poussière de ses décombres ; nous foulons aux pieds le cadavre de ce géant ^ ' des cités, et les restes d'un empire dont les cendres ne sont pas encore refroidies !

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