‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 10 sur 36 · M EL. 12 NI S · texte numérisé non relu

M EL. 12 NI S

Staphyla vint ouvrir; les barres transversales Sonnèrent en tombant avec un bruit d'airain, Et la vieille apparut une torche à la main. Ses cheveux, çà et là, flottaient sur ses traits pales, Une tunique noire enveloppait son sein, Et, sur son bras livide,' un serpent en spirales

Se tordait; la sueur inondait tout son corps; Elle avait cet aspect effrayant, immobile, Qu'on voit grandir la nuit,' dans un songe fébrile, Quand arrive aux vivants la visite des morts.

— « Qui m'appelle en ces lieux? » murmura la sibylle.

— « Paulus, » dit une voix.- qui venait du dehors.

Par un matin joyeux, quand le soleil éclaire Le grand manteau glacé qui pèse sur l'Etna, Avez-vous vu parfois un rayon de lumière Passer, comme un sourire, aux lèvres du cratère? Tel, sous ses blancs cheveux, le front de Staphyla Resplendit tout à coup, quand Paulus lui parla;

Et lui tendant la main : — « Tu peux entrer, » dit-elle, « Nous n'avons pas ici de mystères pour toi; « Enfant, tu viens bien tard ! Quelle cause t'appelle ? « Tu m'oubliais, Paulus, et tu vivais sans moi !... » Paulus sentit des pleurs lui mouiller la prunelle, Et jeta sur Staphyle un regard plein d'émoi.

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Elle était, en effet, bien pale et bien cassée; Quelque poids effrayant, amour, haine ou remords, Avant l'âge, sans doute, avait usé son corps, Et ployé sans retour sa jeunesse brisée. — Terre, il est des vivants dont la vie est passée ! Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts !

Cote à côte, ils marchaient. La salle était immense. Sur le pavé sonore, on entendait le bruit De leurs pas inégaux se perdre dans la nuit ; La lampe, sous la voûte, en fumant se balance, Des ailes battent l'air; des yeux ronds, en silence Regardent le rhéteur que la vieille conduit.

De bizarres contours, des formes inconnues Rampent confusément sur les murailles nues; Squelettes grimaçants qui se donnent la main, Poignards ensanglantés, cyprès, coupes d'airain, Plantes aux sucs mortels de Colchyde venues. Et le jaune safran et le pâle cumin.

Tout se mêle et s'agite; une flamme bleuâtre Siffle sur les charbons et sautille dans l'âtre ; Un renard aux longs poils glapit au coin du feu, L'eau lustrale frissonne en son vase d'albâtre, Le serpent se tortille; on dirait qu'en ce lieu, Paulus est un ami que l'on connaît un peu.

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La caverne s'ébat ; la sorcière est joyeuse. Hélas ! son cœur aussi, retraite ténébreuse, Dans ses mille recoins, voit ramper, loin du jour, Tout un monde hideux qui grouille en son séjour, Rêves morts, noirs pensers, vengeance tortueuse; Mais, quand Paulus arrive, elle en fait de l'amour !

A l'ombre du foyer, sur un vieux banc de chêne, Ils s'assirent longtemps, groupe mystérieux Que la torche rougeatre éclairait de ses feux. Paulus était charmant, sous sa toge de laine; Staphyle souriait, et respirant à peine, L'entourait tout entier d'un regard de ses yeux.

Puis, sur ses cheveux noirs posant sa main flétrie, Comme fait une mère auprès de son enfant, Elle lui rappelait les jours de Campanie, Les rires et les pleurs, à l'aube de la vie, Tous ses rêves passés; — mais le point important C'est que Paulus avait vingt drachmes en partant 1

Il allait, et ses pieds, sur les pavés antiques, Jetaient un bruit étrange à l'écho des portiques ; L'ombre silencieuse ondulait alentour; Tout dormait, hors ces feux, étoiles impudiques, Qu'on voit trembler en foule au fond du carrefour, Foyers étineelants où veille, nuit et jour,

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Comme à ceux de Vesta, la prétresse éternelle, La Débauche au sein nu, posant en liberté Ses deux pieds triomphants au front de la cité! Rayons du temple immense où viennent pêle-mêle Les hommes et les dieux s'abriter sous ton aile, O puissance inconnue, ardente Volupté!

Il allait, il allait; dans leur cellule assises, Des femmes eu passant l'appelaient de la main; Parfois on entendait monter un chœur lointain, Et le rouge fanal que tourmentent les brises Faisait danser aux murs des formes indécises. Mais Paulus était sage et suivait son chemin ;

Plus sage qu'Hippolyte, à ce que dit l'histoire, Honorant la vertu comme au temps des aïeux, — Selon la circonstance et le jour et les lieux ; Or, sans se retourner, il fendait l'ombre noire, Ayant, cette nuit-là, pour défendre sa gloire, Le besoin de dormir et la crainte des dieux.

Mais, outre le Fatum, la puissance suprême,

La seule déité que l'on n'adore pas,

Tant de dieux opposés s'attachent à nos pas,

Que l'esprit haletant retombe sur lui-même ;

Mercure avec Thémis a d'étranges débats,

Bacchus veut qu'on s'enivre et Vénus veut qu'on aime.

IÔ2 M 1-L.VNIS.

Donc, je ne sais quel dieu vint égarer Paulus. Les étroits carrefours se succédaint dans l'ombre, Croisant de toutes parts leurs dédales sans nombre. Chaque pas qu'il faisait le perdait encor plus, Comme la mouche prise à quelque réseau sombre, S'épuise, pour sortir, en efforts superflus.

J'aime la nuit qui tombe en une fraîche idylle, Et les pasteurs assis sur le bord du ruisseau, Chantant au clair de lune, ou dormant sous l'ormeau, Mais je crois qu'un bon gite, aux champs comme à la ville, Pour le somme est meilleur que l'herbe de Virgile, Et tous les beaux gazons où broute le troupeau.

Il est plus triste encor de coucher dans la rue. Ainsi jugeait Paulus. Il s'était arrêté, Interrogeant des yeux l'ombre sans cesse accrue, Quand soudain un doux bruit par la brise porté, Sons frémissants de luth, voix de femme inconnue, Vint le frapper au front, comme un souffle d'été.

Je suis désespéré de vous dire la chose ; J'eusse aimé mieux le voir, près du mont Palatin, Dans le docte faubourg dormir jusqu'au matin. Mais nous formons des vœux dont le hasard dispose ; Près de là rayonnait un logis clandestin, Paulus, sans hésiter, heurta la porte close.

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« Qui frappe ? - Ouvrez. - Ton nom ? - Qu'importe ! - Tout est plein

« Comme le ventre rond d'un prêtre salien,

• Les chambres et les lits ; une onibre, par Hercule !

« Ne s'y logerait pas; bonsoir! » Le vestibule

S'éclaira cependant, et Paulus pensa bien

Que le son des écus lèverait tout scrupule.

Ruisselant de sueur et tout pétri de fard,

Un homme vint ouvrir; de son regard cupide

11 parcourut Paulus; son visage blafard

Suintait sous sa peinture, ainsi qu'un mur humide,

Et le myrte, en festons, de sa tempe livide

Montait dans ses cheveux retroussés avec art.

Paulus, pour tout discours, fit sonner sa ceinture,

Prenant avec raison, dans cette conjoncture,

L'exorde insinuant. C'était un orateur

Habile à se plier au goût de l'auditeur.

La cause fut gagnée, et, sans plus de murmure :

— « Les gens se presseront, » dit l'hôte, « entrez, seigneur! »

P.aulus suivit son guide au fond d'un réduit sombre, Où les lampes mouraient en pétillant dans l'ombre, Où, sur les lits épars, pêle-mêle étendus, Hommes, femmes, enfants tordaient leurs membres nus. Tous criaient, bruissaient, et des buveurs sans nombre Vidaient les pots d'argile aux cloisons suspendus.

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