MEL.ÎN'IS
Plus d'un groupe envieux, accroupi sur la terre, Jetait aux lits trop pleins des regards de colère; Un poète rêvait, sur son coude engourdi; D'autres, dans leurs manteaux, se perdaient à demi, Ou dormaient, appuyés aux murailles de pierre, Eu balançant leur front par l'ivresse alourdi.
Mais comme un astre d'or dans la nuit ténébreuse, Comme la fleur éclose aux fentes des vieux murs, Une femme était là qui, jeune et radieuse, Se détachait en blanc sur les groupes obscurs. D'un sistre recourbé sa main capricieuse, Comme un essaim d'oiseaux, éveillait les sous purs.
Elle était belle ainsi; la pourpre qui la noue De sa jambe arrêtait les contours onduleux, Un sourire flottait de sa lèvre à ses yeux, Des sourcils longs et noirs couraient jusqu'à sa joue, Et ses cheveux bouclés, où la brise se joue, Voltigeaient, sur son front étroit et gracieux.
Sa tunique aux longs plis montait comme un nuage Autour d'elle, en dansant : le reflet inégal De la lampe fumeuse ou du jaune fanal Parfois d'un vif éclair sillonnait son visage; Et, sur sa gorge nue, un collier de métal Sonnait comme la grêle en une nuit d'orage.
MEL.ENIS. l6)
Retenant son haleine, et la couvant des yeux, Le Rhéteur palpitait, comme en un songe heureux, Craignant de réveiller son âme confiante Et de perdre à jamais la vision charmante ; Quand soudain près de lui, s'arrêtant dans ses jeux, La danseuse en sueur vint tomber haletante.
Paulus avec un cri la reçut dans ses bras.
11 baisait, éperdu, sa tête parfumée,
Et pressait doucement ses membres délicats.
Se gonflant comme une onde, et de perles semée,
Sa gorge bondissait par la danse animée.
Elle le regardait, et ne lui parlait pas!
Comme nous l'avons dit au début de l'histoire, Paulus était parfait. Sa chevelure noire Ondulait sur son front, son regard plein de feu Ëtincelait parfois comme celui d'un dieu. 11 avait un sourire aux belles dents d'ivoire : Ni grand, ni trop petit, il tenait le milieu.
Elle le regardait mollement inclinée,
Puis craintive, et vers lui soulevant ses grands yeux :
— « O jeune homme inconnu, qui t'amène en ces lieu>
« Tu contemples de loin cette troupe avinée,
« Sans boire et sans dormir, et semblés soucieux ;
■ Apprends-moi ton pays, ton nom, ta destinée!
l66 MEL.ÏXIS.
« Ton sein est large et fort, ton regard plein d'ardeur, « Es-tu soldat aux camps, ou lutteur dans l'arène? « Perces-tu, sans pâlir, une poitrine humaine? « Dit-on, quand tu parais : C'est un gladiateur? » Paulus, en souriant, prit ses mains dans la sienne :
— « Je sais tuer aussi, » dit-il, «je suis Rhéteur! »
Mot profond, en effet ; j'ignore si la belle
Comprit notre héros, mais il était charmant,
Et présentait à l'oeil l'étoffe d'un amant
Solide, — en faut-il plus aux femmes? — « On m'appelle
« Mektnis, j'ai vingt ans et je t'aime, » dit-elle.
Pour Paulus, il nageait dans le ravissement.
Advienne que pourra! C'est chose délectable, Qu'un bon gîte la nuit et qu'une fille aimable 1 Elle avait sur son cou jeté ses bras de lait :
— Ami, je danserai, si ma danse te plait,
« Où tes pieds passeront, je baiserai le sable,
« Car tes grands yeux sont doux ! Quand ta bouche parlait,
« Je me sentais mourir! Oh ! mon âme est blessée
« D'un amour inconnu qui ne s'éteindra pas !
« Parle! Veux-tu quelqu'un qui s'attache à tes pas?
« Qui, le jour, qui, la nuit, t'étreigne en sa pensée?
i' Une esclave fidèle, une femme insensée
; Qui donnera son sang pour dormir dans tes bras?
« — Je t'aime ! » dit P.uilus. Les lampes dans l'espace
Répandaient çà et là leur reflet incertain
Sur les buveurs couchés parmi les flots de vin.
Chaque groupe dormait immobile à sa place ;
La danseuse bondit vers une porte basse,
En faisant au Rhéteur un signe de la main.
Paulus franchit la salle et partit avec elle, Bénissant les destins qui le servaient ainsi. Ils montèrent tous deux le long du mur noirci. Melx-nis demeurait à la troisième échelle. Paulus avait vingt ans, Mclacnis était belle. — Magnanimes lecteurs, n'en prenez de souci !