CHANT QUATRIÈME
Commodus, à tout prendre, était, sur ma parole, Un charmant empereur, n'en déplaise à Dion. Moi, je l'aurais aimé jusqu'à la passion. Jamais, comme Tibère, il ne joua son rôle. Il était franc d'allure, et portait à l'épaule, Non la peau d'un renard, mais celle d'un lion.
Il avait ses défauts; qui n'en a, dans son âme? Il massacrait les gens, mais il tenait sa lame De la main gauche, et c'est très fort, en vérité. Il volait, mais cet or au peuple était jeté; Il buvait, mais un jour il fit pendre sa femme ; Commodus l'empereur avait son bon côté!
Ce que j'aime, avant tout, c'est la force d'Alcide, La vie aux mille bonds, le sang tumultueux. Les Titus, les Trajan, dans leur calme splendide, Sont beaux, mais sans relief, probes, mais ennuyeux. Comme l'Athénien qui chassait Aristide, Moi, je suis fatigué des héros vertueux!
228 MEL.TNIS.
Les monstres les plus noirs sauvent la tragédie, Tous les drames bien nés brandissent un couteau ; J'adore, pour l'effet, Rome qu'on incendie, Et l'esclave qui brûle, ainsi qu'un grand flambeau. Chaque siècle, ô Néron, maudira ton génie, Mais tu laissas du moins de quoi faire un tableau !
Commodus habitait une maison immense Sur le mont Cœlius, auprès des escrimeurs. Il en avait chez lui le costume et les mœurs; Hercule ou Sécutor, selon la circonstance, Il dédaignait le trône, et son cœur en balance Flottait entre les dieux et les gladiateurs.
C'est là que vint Paulus. Pour prix de sa victoire 11 vécut au palais, tout couronné de gloire, Seul, avec Cléander, se partageant César. Comme il était habile à jouer du poignard, On le nomma préfet aux gardes du prétoire, Devant être fermier de la Mlle, plus tard.
Mais Paulus n'était pas de ces âmes trempées Dans les ondes du Styx. âmes enveloppées D'un bouclier d'airain ; toutes les passions Avaient prise sur lui, de la tête aux talons; Et, dans son cœur mobile, ainsi que des épées, Se heurtaient les amours et les ambitions.
MEL.ENIS. 229
J'en connais qui, montés à ce faite suprême, N'auraient plus, dans l'esprit, de place pour aimer; Mais Paulus, malgré tout, se laissait consumer, Tant qu'il dit l'aventure à l'empereur lui-même. O dieux! que si jamais je viens à m'enflammer, J'aie un entremetteur coiffe du diadème!
Les choses traînent moins ; c'est le lien fameux Qu'Alexandre dénoue au tranchant de sa lame. « Hélas! a pensait Paulus, « le père est furieux I « — Dès demain, » dit Commode, » elle sera ta femme. « Je vais tuer un ours ou quelque hippopotame, « Pour marquer dignement cet hymen glorieux ! »
Comme en un grand danger de la chose publique, Marcius au palais fut mandé sans retard ; Paulus, tout palpitant, se tenait à l'écart; Les pales sénateurs, sous leur longue tunique, Le sourire à la lèvre, encombraient le portique, Et du maître superbe épiaient le regard.
Là, c'était Quintius qu'ennoblit la charrue, Et, plus loin, Lamia pour son luxe cité ; Le gros Pomponius qui montre avec fierté, Sur sa médaille d'or, une tète barbue; Sulpice, dont le nom se cache dans la nue, Et qui de Jupiter descend par un côté.
23O MEL.ÏK1S.
Après eux, Severus, héritier de 1 empire, Lœtus Emilius qui flatte et qui conspire, Cléander que demain, dans la boue et l'affront, Les portefaix jaloux au Tibre traîneront; Jusqu'au sage Dion qui mord, pour ne pas rire, Les feuilles de laurier qu'il arrache à son front.
Commode cependant, le long des galeries Marchait à pas comptés, laissant les flatteries Monter autour de lui comme un encens divin. Un moineau familier sautillait sur sa main ; Et sa tunique verte, aux riches broderies, Frôlaient les grands pavés, quand l'Édile soudain
Apparut sur e seuil. Sa taille ramassée Dans ses contorsions était plaisante à voir; Marcius, d'un Romain connaissait le devoir : Saluant, souriant, et la tète baissée, Il rampa vers César, tandis que sa pensée S'en allait, tour à tour, de la crainte à l'espoir.
« — L'n mot, » fit Commodus en quittant son escorte, « Qu'as-tu sur ton cachet que l'on dit fort ancien? a Un port? un aqueduc? car ce point-là m'importe. « — César, j'ai l'aqueduc et j'ai le port !» — « Très bien ! « Est-ce Ancus ou Numa que ta médaille porte? « — C'est Ancus et Xuma! » dit le patricien.
MEL.LXIS. 23I
« — Certes, les Marrîos sont de race qui brille,
« Je le savais déjà, dit l'empereur joyeux,
« Ht j'ai cherché moi-même un mari pour ta fille,
« Qui fût digne de toi comme de tes aïeux.
« - Un mari pour ma fille! » -« Eh! sans doute!»- «Grands Dieux !
« Quel astre bienveillant plane sur ma famille?
« — Vieillard, » reprit Commode, « accepte cet honneur,
• Et cherche en ton esprit quel gendre on te destine. »
« — Un chevalier? » — « Non pas. » — « Un consul, j'imagine? »
« — Avance! » — « Un sénateur à l'antique origine? »
« — Monte encor, Marcius. » — « C'est donc... un empereur? »
« - Plus haut 1 » - « Un dieu ? » - « Plus haut ! c'est un gladiateur ! »
La foudre au triple dard eût tombé sur notre homme, Qu'il eût été moins pâle et moins épouvanté : « — C'est Paulus, » ajouta Commode avec gaieté ; « — Jamais ! » hurla le père en se débattant comme Un taureau furieux que le grand prêtre assomme. « Jamais! jamais!... » Ce cri, par l'écho répété,
Fit tressaillir d'effroi les esclaves fidèles. Commode souriait; sur sa main le moineau Montait de doigts en doigts en agitant ses ailes. Soudain il arracha son glaive du fourreau, Et puis, l'écume aux dents, le feu dans les prunelles Il abattit d'un coup la tète de l'oiseau
« — A quand, ô Marcius, la fête nuptiale? »
Demanda gravement l'Ésope au sceptre d'or.
« — Dès demain, si tu veux... » dit l'autre avec effort,
Car de cet apologue il comprit la morale,
Et ses yeux agrandis, au pavé de la salle,
Suivaient l'oiseau sans tête, et qui tremblait encorl
Paulus avait du goût, il se tint en arrière. Mais à peine l'Édile avait quitté les lieux, Qu'il courut à César, la tête la première, Et couvrit ses genoux de baisers furieux ; Son sein était plus large et sa tête plus fière ; Le bonheur, en rayons, éclatait dans ses yeux.
Les grandes passions sont comme l'incendie, Enthousiasme, amour, colère, volupté, Elles vont s'étendant et gagnent à côté. Des plus vieux sénateurs la poitrine engourdie Tressaillait sous la toge, et semblait réjouie Devant tant de jeunesse et de sincérité 1
Ohl sentir qu'on est fort, connaître sa puissance, Et, comme Jupiter, s'élancer dans les flots, Superbe et mugissant, avec sa nymphe au dos 1 Être jeune et farouche, et, gonflé d'espérance, Manquer d'espace et d'air dans la nature immense, C'est l'amour ! c'est l'amour ! Lorsque les matelots,
MEL.ENIS. 233
Aux premiers jours de mai, tirent dans l'onde amère La carène au flanc sec, ils dédaignent la terre, Et sur la rame humide allongeant leurs bras nus, S'exilent, en chantant, vers des cieux inconnus : Ainsi font les amants, sans regards en arrière, Ils s'échappent du monde en appelant Vénus!
Au sortir du palais, notre homme avait dans l'âme, Comme après le falerne, un vertige divin; O conquête! 6 bonheur! de songer que demain Il aurait ses yeux noirs, son sein, sa lèvre en flamme I Parfois, croyant rêver, il s'arrêtait soudain, Et puis, comme un nageur qui divise la lame,
Il séparait la foule et glissait à travers. — Le peuple, ce jour-là, descendait de Bovilles, Et d'Anna Perenna chantait la gloire en vers; Sous l'âge et sous le vin, des vieillards en guenilles Chancelaient tout courbés aux bras des jeunes filles Dont le front souriait sous les feuillages verts.
Ce tumulte, ces cris, cette plèbe en délire Le firent, tout d'abord, se moquer et sourire, En comparant sa joie à celle qui passait; Et comme eux cependant l'ivresse le poussait, Car il était heureux, car il voulait le dire A la brise, au soleil; le cœur est ainsi fait.
234 MEL.ENIS.
Le bonheur, loin de nous, se dégage et s'envole Comme un parfum léger hors du vase d'airain; Et l'homme, dans sa fête, imprudent et frivole, Par son chant de triomphe éveille le destin ! — Quelqu'un, comme il marchait, le toucha sur l'épaule, Quelqu'un l'arrêta court en lui prenant la main.
En face de Paulus, silencieuse et pâle, Une femme attendait. Ses yeux noirs et profonds Sur ses traits sans couleurs luisaient par intervalle, Comme un soleil d'hiver sur la neige des monts. « C'est moi, » dit Mehenis, « et je sais ma rivale ! » Paulus l'examina de toutes les façons.
« Je ne te connais pas, » dit-il; « qui me réclame? « Que me demandes-tu?... » Cet amour d'une nuit, Sans aller jusqu'au cœur, avait glissé sur lui. Car l'homme est oublieux; le baiser d'une femme, Hélas! plus promptement s'efface de notre ame Que nos pas au désert, sur le sable qui fuit!
Quand l'entant jusqu'au soir, dans la forêt profonde, A fait voler sa flèche et tournoyer sa fronde, Le carquois sur l'épaule, il revient tout joyeux. Il ne sait pas qu'aux bois la biche vagabonde, Rougissant alentour les buissons épineux, Meurt, la sagesse aux flancs et des pleurs dans les yeux 1
MPL/EN'IS. 235
« — Ce que je veux, a dit-elle, « écoute : c'est la vie « Q.ue j'avais autrefois au fond de la cité, « Tout ce que j'ai perdu, tout ce qu'un soir d'été « Tu m'as pris en jouant. O démence et folie! « J'ai versé tant de pleurs dans mes nuits d'insomnie 1 Qu'il ne me connaît plus et qu'il passe à côté!... »
Les sanglots étouffés soulevaient sa ceinture; « Melsenis ! » dit Paulus en étendant la main. Elle reprit : « Je suis la courtisane impure! « La foule aux mille pieds, comme sur un chemin, « A marché sur mon cœur; mais, malgré sa souillure, « J'en garde assez encor pour en mourir demain !
« Donc, j'ai pleuré longtemps, dans mon oubli perdue, « Depuis que loin de moi ton amour s'envola. ■ Les hommes, ô Paulus. ne savent pas cela... « Une fois, tu passais, je te vis dans la rue, g Tu me parus plus grand !... une force inconnue M'étreignit à la gorge, et tout mon corps trembla ! .
« De ce jour, j'attachai mes pas aux tiens, sans cesse
« Tournant autour de toi, comme autour des flambeaux
« Le phalène inquiet; et je sentais l'ivresse
« De me brûler le cœur à tes regards si beaux ;
« Mais tu fuyais toujours, et toute ma tendresse
« Fut pareille à ces fleurs que l'on jette aux tombeaux !
236 MEL.ENIS.
« Enfin ; laisse-moi donc continuer, la peine « Se dissipe en parlant; enfin, j'appris son nom, « Qu'elle était jeune et fière, et de noble maison; « Puis je la vis... et comme un lion qu'on déchaîne, « Je sentis dans mon sein rugir toute ma haine, « Car elle était charmante, et tu l'aimais, dit-on !...
« — Je l'aime ! » dit Paulus, « malheur à qui la touche ! »
Et dans ses doigts crispés il serrait son poignard
Melaenis, sans trembler, le couvait du regard,
Tandis qu'un rire amer serpentait sur sa bouche.
« Le lit des morts, » dit-elle, « est moins froid que ma couche.
« Que veut ton fer, Paulus? il arrive trop tard!
« Ecoute-moi plutôt, je n'ai plus de colère. a Je suis douce à présent, et suppliante, voi! « Tu ne le savais pas, car, par pitié pour moi, « Tu m'aimerais un peu. Qu'ai-je encor sur la terre, « Si tu me prends l'amour?... Dans mon cœur solitaire, « Le souvenir, c'est toi! l'espérance, c'est toi!...
« Tu l'aimais, elle était belle, tu la regrettes, a Et je comprends cela ; mais je sais bien comment « Tu ne peux plus l'aimer ; étrange empressement « Des hommes à railler les femmes inquiètes! « A quoi bon? je sais tout, oublions maintenant; « Viens I nous serons joyeux ! Au sortir de tes fêtes,
MEL.ENIS. 237
« Sur ton front ruisselant et couronne, ma main
« Essuiera la sueur; tu m'aimeras peut-être!
« — Laisse-moi! » dit Paulus, « j'obéis au destin
« Sans contrainte et sans peur, mon amour va paraitre !
• — Mais l'édile est puissant !» — h Mais César est le maître !
« — Et sa fille oserait? » — « Je l'épouse demain ! »
La danseuse, à ces mots, haletante, éperdue, Se dressa comme un arc dont la corde est rompue. « Je le défends. » dit-elle, et, lui prenant le bras : « Que me fait ton César? je ne le connais pas! « C'est une étrange erreur, si l'on me croit vaincue, « Et si quelqu'un ici pense arrêter mes pas!
« Je n'ai point sur mon front semé la perle fine, a Ni comme elle, au milieu des esclaves tremblants, « Dans les bains parfumés amolli mes bras blancs ; « Mais un sang jeune et fort bruit dans ma poitrine, « Et j'ai sucé le lait dont la louve latine, « Sous le figuier antique abreuve ses enfants !
« Oh! si tu l'épousais, ce serait chose affreuse; « Tu saurais ce que vaut la femme furieuse, « Et la torche d'hymen, la torche aux cheveux d'or, « Pourrait prêter sa flamme à ton bûcher de mort! » — Elle est, pensa Paulus, plus folle qu'amoureuse; Et, secouant la tête, il reprit son essor.
MELXNIS.
Mebenis du regard le suivit en silence; Il disparut bientôt au fond de la cité, Comme un songe rapide, au réveil emporté... Et, pliant sous le poids de sa tristesse immense, Elle écouta partir sa dernière espérance, Avec le bruit des pas, dans son cœur répété.
Le ciel était tout bleu, comme une mer tranquille ; De lourds rayons tombaient sur les pavés brûlants, Ou se brisaient aux murs de marbre étincelants ; Et de ses ailes d'or frappant l'air immobile, L'essaim des moucherons harcelait, par la ville, Les portefaix couchés sous les portiques blancs.
Triste, elle gravissait le chemin des Carènes, Devant elle, au hasard, laissant marcher ses pas ; Et son cœur agité par d'étranges combats Se gonflait tour à tour de douleurs et de haines. Ses pensers s'échappaient en phrases incertaines Qui tremblaient sur sa lèvre et qu'on n'entendait pas.
La sueur à son front collait sa chevelure,
Ses yeux roulaient perdus dans l'orbite agrandi,
Et les enivrements du soleil de midi
Lui battaient à l'oreille avec un bruit d'armure ;
Ainsi confusément gronde la nue obscure,
Avant que dans les cieux la foudre ait retenti.
MEL/ENIS. 259
Tout à coup, vis-à-vis Je la Borne qui sue
Et vomit l'onde à flots, par six bouches d'airain,
lis s'arrêta, la tète dans sa main :
« Les dés en sont jetés!... il faut que je le tue ! » Dit-elle, et promenant ses regards dans la rue, Elle aperçut un bouge où l'on vendait du vin.
C'était une taverne à l'étroite ouverture, Dont la porte donnait sur un long corridor. La chanson des buveurs, comme un lointain accord, S'échappait par lambeaux de l'antre qui murmure, Et, près du seuil antique, on voyait en peinture, Un grand ours au poil brun, coiffé d'un casque d'or.
Melaenis aussitôt, rapide, palpitante,
Se plongea sous la voûte, ainsi qu'en un tombeau ;
Et le vieux cabaret a la dalle glissante
Devant la jeune fille ouvrant son noir caveau,
Parut la prendre au vol par sa porte béante,
Comme un serpent qui baille engloutit un oiseau.
La danseuse tira le loquet de la salle, Et debout prés du seuil, sur les groupes épars, Pour y trouver son homme, arrêta ses regards. Parmi les bancs boiteux à la taille inégale, Des jeunes gens frisés passaient par intervalle, Versant le vin nouveau. Les cris de toutes parts
24O MEL.FNIS.
Se croisaient, se heurtaient sous la voûte fumeuse. Des soldats, dans le fond, sur la table accoudés, Pour le coup de Vénus faisaient rouler les dés; D'autres chantaient César ; puis une voix vineuse, Dominant par éclats cette rumeur joyeuse, Mêlait aux bruits confus ses hoquets saccadés.
C'était un muletier qui venait de Capoue. Large, épais, rutilant, et les yeux effrontés ; Le vin qu'il avait bu lui colorait la joue, Un tas de pots à sec roulaient à ses cotés : « A manger, » criait-il, « la piquette m'enroue! « J'ai l'Océan au ventre et ses dieux irrités!... »
L'hôte du lieu parut, la toge retroussée, Et vers l'homme aux mulets il dirigea ses pas. Riant dans la fumée, il portait sur deux plats Un hachis de raisins et de viande pressée, Plus un morceau de porc, une andouille épicée, Et des pois gris nageant parmi des cervelas.
L'ivrogne, à cet aspect, se pâma de tendresse : « Évohé! » cria-t-il, « salut à Jupiter!» Puis il se mit à l'œuvre avec des dents de fer. Il prenait, il mangeait, il reprenait sans cesse, Jetant tout ce repas par-dessus son ivresse, Comme ces grands palais qu'on bâtit dans la mer !
MEL-ïNIS. 24 1
La pale courtisane, immobile à sa place, Contemplait gravement cette scène vorace : « Il est perdu, dit-elle, et ne comprendrait pas! » Puis vers un jeune esclave elle fit quelques pas; C'était un beau garçon, sans barbe et plein de grâce : « Que m'importe ! dit-elle, il faudrait un bon bras ! »
Elle allait furetant par la taverne humide Et cherchant sous la toge, avec ses yeux brillants, Un sein large et velu, des muscles bien saillants ; Telle, au temps des amours, la cavale numide, Flairant l'amant sauvage, à la croupe splendide, Frissonne et sonde au loin les feuillages bruyants
Elle atteignit enfin le groupe militaire, Hormes au cœur solide, à la tournure fière, Et brûlés au soleil de toute nation ; Elle en vit un surtout, un gros légionnaire, Dont la voix, en parlant, sonnait comme un clairon ; Il avait pour coiffure un grand casque, et pour nom
Pantaboîus. Debout, superbe, dans sa gloire,
Aux soldats ébahis, il contait son histoire
Et haranguait la foule une coupe à la main ;
Son long glaive battait sur sa cuisse ; le vin
De rubis éclatants semait sa barbe noire...
« C'est lui! » dit Mekenis, en s'arrêtant soudain.
242 MEL.ÏNIS.
Au bruit que fit sa robe en frôlant la muraille, Pantabolus tourna la tête, et curieux, L'œil béant, suspendit ses récits de bataille ; Car notre homme abondait en exploits merveilleux, Et (mieux que dans Plautus) il eût été de taille A couper du revers un éléphant en deux.
« Par la cuisse d'Hercule, elle est charmante et belle ! » Cria Pantabolus, en s'abattant sur elle; Puis caressant sa barbe et roulant ses regards : « Vénus est toujours là, quand on parle de Mars! « Elle aime les grands coups et le sang qui ruisselle, « Les boucliers luisants, les casques et les chars 1...»
Tout en parlant ainsi, sa main large et rugueuse Sur sa vaste poitrine étreignait la danseuse : « A moi ! » dit-il ; « A nous ! » hurlèrent les soldats ; Et les yeux éclataient avides, et les bras S'étendaient, comme on voit, hors de la roche creuse, S'allonger les vautours à l'odeur des combats!
Ils quittèrent les bancs, furieux, pêle-mêle, Et vers Pantabolus, la cohue à longs flots Se roula, culbutant les tables et les pots; Lui, saisit au hasard le pied d'une escabelle, Et, devant Melasnis, comme une sentinelle, Se posa largement ; on eût dit que son dos,
KBLJENIS 24}
Mieux que celui d'Atlas, pouvait porter le monde. « Au large ! » cria-t-il, et ses yeux pleins de sang Brillaient sous ces cils noirs comme un feu rougissant Sous les branches. Lancée avec un bruit de fronde, L'escabelle en ses mains tournoyait à la ronde, Et le cercle indécis allait s'élarsrissant.
Cette attitude fière et prête à la bataille
Suspendit brusquement l'attaque des soldats,
Ils se parlaient entre eux et murmuraient tout bas.
Soudain, Pantabolus, dressant toute sa taille,
S'éloigna, dédaigneux, de cette valetaille,
Et quand il fut s'asseoir, on ne le suivit pas !
Melsenis le suivit : une joie inconnue Eclatait sur son front par la douleur pâli, Sa bouche demi-close où se creusait un pli Riait étrangement; sur son épaule nue Roulait sa chevelure en boucles répandue, Comme un flot écumeux sur un rocher poli.
«Bien! dit-elle, voilà ce que je veux, l'audace!» Et lui serrant la main : « J'aime les hommes forts ! « Ton sein large est taillé pour porter la cuirasse, « Ton bras se gonfle bien quand il tend ses ressorts. > Et sa voix, en parlant, modulée avec grâce, Comme des doigts lascifs lui parcouraient le corps !
2^4 MELiKIS.
11 ouvrit de grands yeux, haletant et srupide;
« Bois ! » dit-elle ; et prenant la patère â sa main,
Aux lèvres du soldat elle tendit le vin :
Puis s'échappant d'un bond, quand la coupe fut vide,
Elle imita pour lui la cordace rapide,
Avec le sreste libre et le chant fescennin.
C'était un air étrusque aux paroles hardies,
Un refrain de taverne aimé des carrefours;
Sa voix brève heurtait les vieilles mélodies,
S. • : . :i> :. :\ . : : i '.-.r'.;:r.r CI J^.\.::;.i :. j: ] US,
Tandis que ses deux mains sur sa tète arrondies,
De ses bras onduleux dessinaient les contours.
Soudain, elle saisit, entre ses doigts fébriles, Un sistre tout poudreux qui s'accrochait au mur; Sa main blanche courait sur les cordes mobiles, Et l'instrument antique au son vibrant et dur, Ëtincelait parfois en notes juvéniles, Comme un bois pétillant qui brûle à l'atre obscur.
Musique, bruit des pas, colliers, toge légère, Cela tourbillonnait, ailé, joyeux, vermeil! Un gai rayon, glissant comme l'aube au réveil, D'une barre d'azur coupait la salle entière, Et Melxnis, baignée aux flots de la lumière, Semblait, la lyre en main, danser dans le soleil !