‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 3 sur 36 · ALES · texte numérisé non relu

ALES

A un enfant.

x blonds que le rire accompagne, bc vas pas jouer sur la montagne, . :a maison, Pour suivre les troupeaux à la molle toison. Reste

. r amère, . r-tbien longtemps, -.-veux flott:. :

L'ai* i -:1e,

. -ande aile, - ux> ata dans la coupe des dieux!

FESTONS ET ASTKAGALES.

A un jeune homme.

Jeune homme au cœur léger., ne touche point la lyre, Va demander ta joie aux rêves d'ici-bas. La pensée est un glaive, et sa pointe déchire La main de l'imprudent qui ne la connaît pas.

Au temps que Jupiter, de la voûte éthérée Descendait, à l'odeur de l'hécatombe en feu, Quelqu'un vit, sur l'autel, dans la coupe [ Un reste de nectar oublié par le dieu.

Cet homme, entre ses doigts, prit la patère sainte. Et flaira, curieux, le breuvage divin : C'était un doux parfum de rose et d'hyacinthe, Plus sucré que le miel et plus fort que le vin.

Il v trempa, sans peur, sa lèvre téméraire; Mais il goûtait à peine au liquide immoi Qu'il sentit dans son corps circuler le tonnerre. Et tomba, tout en poudre, -aux marches de l'autel!

Tou-Tsong.

Le long du fleuve Jaune, on ferait bien des lieues,

Avant de rencontrer un mandarin pareil.

11 fume l'opium, au coucher du soleil,

Sur sa porte en treillis, dans sa pipe à fleurs bleues.

D'un tissu bigarré son corps est revêtu; Son soulier brodé d'or semble un croissant de lune ; Dans sa barbe effilée il passe sa main brune, Et sourit doucement sous son bonnet pointu.

Les pêchers sont en fleurs; une brise légère

Des pavillons à jour fait trembler les grelots;

La nue, à l'horizon, s'étale sur les flots,

Large et couleur de feu, comme un manteau de guerre.

C'est Tou-Tsong le lettré ! Tou-Tsong le mandarin ! Le peuple, à son aspect, se recueille en silence, Quand, sous le parasol qu'un esclave balance, Il marche gravement au son du tambourin.

D.ins ses buffets sculptés la porcelaine éclate; Il a de beaux lambris faits de bois odorants ; Ses cloisons sont de toile aux dessins transparents, Et la nappe, à sa table, est en drap d'écarlate.

11 laisse le riz fade à ceux du dernier rang; Le millet fermenté pour le peuple ruisselle; Il mange, à ses repas, le nid de l'hirondelle, Et boit le vin sucré des rives de Kiang.

Puis, sillonnant le lac, au pied des térébinthes, Sur la jonque bizarre il se berce en rêvant, Ou, dans le pavillon qui regarde au levant, Cause avec ses amis, sous les lanternes peintes.

Le Barbier de Pékin.

A won ami Alfred Foulongnc.

Hao ! Hao ! c'est le barbier Qui secoue au vent sa sonnette !

Il porte au dos, dans un panier, Ses rasoirs et sa savonnette.

Le nez camard, les yeux troussés, Un sarrau bleu, des souliers jaunes, Il trotte, et fend les flots pressés Des vieux bonzes, quêteurs d'aumônes.

Au bruit de son bassin de fer, Le marchand qui vient sur sa porte, Sent courir, le long de sa chair, Une démangeaison plus forte.

Toute la rue est en suspens...

Et les mèches patriarcales Se dressent, comme des serpents Qu'on agace avec des cymbales.

C'est en plein air, sous le ciel pur, Que le barbier met sa boutique :

Les bons clients, au pied du mur, Prennent une pose extatique.

Tous, d'un mouvement régulier Vont clignant leurs petits yeux louches; Ils sont là, comme en espalier, Sous le soleil et sous les mouches.

Souriant, les doigts allongés, Il flatte les épaules nues, Et ses attouchements légers Ont des puissances inconnues :

Le patient, dans son sommeil, Part pour le pays bleu des rêves; Il voit la lune et le soleil Danser, sur de lointaines grèves.

Il écoute le rossignol, Roulant des notes, sous les branches; Ou, par les deux, il suit au vol Un couple d'hirondelles blanches.

Cependant, glissant sur la peau, La lame où le jour étincelle Court, plus rapide qu'un oiseau Qui frôle l'onde avec son aile;

Et quand le crâne sans cheveux Luit comme une boule d'ivoire, Le maître, sur son doigt nerveux, Tourne, au sommet, la houppe noire.

Chacun s'arrête ; le barbier Sait mainte histoire inattendue; Ni mandarin, ni bachelier N'a la langue aussi bien pendue.

La foule trépigne, à l'entour, Et, par instants, se pâmant d'aise.

Chaque auditeur, comme un tambour, Frappe, à deux mains, son ventre obèse.

Mais, point de trêve! il faut marcher!

Debout! comme une tète ronde, Son bon rasoir, sans s'ébrécher, En trois coups raserait le monde.

Toujours plus beau, toujours plus fort, En gardant ses libres allures, Il fauchera, jusqu'à la mort, Les barbes et les chevelures.

Puis, dans sa tombe on placera Brosses, bassins et savonnettes, Et, sous la nue, il frisera La tresse blonde des comètes!

Le Dieu de la Porcelaine.

Il est, en Chine, un petit dieu bizarre, Dieu sans pagode, et qu'on appelle Pu ; J'ai pris son nom dans un livre assez rare Qui le dit frais, souriant et trapu.

Il a son peuple au long des poteries, Et règne en paix sur ces magots poupins Qui vont cueillant des pivoines fleuries Aux buissons bleus des paysages peints.

Il vient, à l'heure où commencent les sommes, Quand, sous leurs toits, les vivants sont couchés, Pour réjouir tous les petits bonshommes Que le vernis tient au vase attachés.

De l'un à l'autre, il va chanter ses gammes, Flaire, en passant, le carmin des bouquets, Ou parle bas avec de belles dames Qu'on voit sourire à leurs gros perroquets.

Et si, dès l'aube, une maîtresse active Jette à ses pots son regard empressé, Elle voit bien, tant la couleur est vive, Que le dieu Pu dans l'armoire a passé.

— Petit dieu Pu, dieu de la porcelaine, J'ai, sur ma table, afin d'être joyeux Lorsque décembre a neigé dans la plaine, Un pot de Chine, aux dessins merveilleux :

Dans un verger, causent des femmes graves, Et, sur son banc fait de roseaux tressés, Un mandarin tend l'oreille à deux braves Qui sont debout, depuis sept ans passés.

7f FESTONS ET ASTRAGALES.

Pousse ma porte, en tes courses nocturnes! Crains-tu, chez moi, quelque outrage odieux? J'ai l'ongle long des lettrés taciturnes, Et mon chat blanc ne mange pas les dieux.

Foule à tes pieds, et, s'il te plaît, écrase Mes plats d'argile et mes grès rabougris; Mais de tout choc garde, aux flancs de mon vase, La glu d'émail où le soleil s'est pris.

Sur les oiseaux passe tes mains savantes, Lisse la barbe aux magots rondelets, Songe au matou, veille aux doigts des servantes, Rends souple et fin le crin dur des balais.

Et, l'œil tourné vers Pé-Tche-Li la sainte1, Je te promets de boire à ta santé, Sous les rayons de ma lanterne peinte, Un peu d'eau chaude, avec beaucoup de thé.

i. Pé-Tche-Li, premicre province de l'empire.

Le Lion.

A Eugène Delattre.

Quand, dans le vieux Paris, les mignons pleins de joi Secouaient, en passant, l'ambre de leurs cheveux, Certe, ils gardaient encor, sous la cape de soie, La foi des chevaliers et l'honneur des aïeux ; Dans le coffre aux onguents ils cachaient une épée, La dague étincelait au bout des colliers d'or, Et ces enfants d'amour, prêts à toute équipée, Au nombre des plaisirs avaient compté la mort.

Quand les roués dansaient, aux jours de la Régence, Blancs de poudre, et musqués, sous un gilet fleuri, Ils sauvaient la débauche à force d'élégance, Et n'avaient pas de cœur, tant ils avaient d'esprit. Quand les beaux muscadins, de leurs jaunes bottines Frappaient, en sautillant, le pavé des faubourgs, Ils faisaient leur toilette au pied des guillotines, Réglaient la carmagnole au rythme des tambours, Et, secouant le sang de leurs dentelles fines, De l'humide abattoir ils volaient aux amours. L'incroyable, appuyé sur sa pomme d'agate, Portait la République au pli de sa cravate.

Le fringant officier, du temps de l'Empereur, Quand son sabre traînait, en sonnant, sur les dalles, Pouvait montrer, du moins, aux nations rivales, La blessure à son front et la croix sur son cœur.

Tous, page aux cheveux blonds, marquis à l'habit rose, Ceux de quatre-vingt-treize et de mil huit cent deux, Esprit, grâce ou fierté, tous avaient quelque chose Dont le monde longtemps se souvint après eux.

Mais lui, qu'a-t-il gardé, le lion ridicule, Le Richelieu bourgeois, le don Juan roturier, Grotesque conquérant à la barbe d'Hercule, Marquis de Carabas, dont le père est meunier! Dites? quel est son droit? quel laquais en démence Sur des coussins de pourpre enivra son enfance? Au peuple que son char éclabousse en chemin Quel blason montre-t-il, sur un vieux parchemin? Lui, qui siffla jadis les nobles d'un autre âge ! Lui, que berça Juillet, au branle du canon. Valet qui des grandeurs a fait l'apprentissage, Insolent, moins l'esprit, vaniteux, moins le nom. Ah ! c'est pitié de voir ce commis hors d'haleine, Bouffi dans son orgueil et dans son habit noir, Faire, à l'égal d'un droit, sonner sa bourse pleine, Et secouer au vent la poudre du comptoir.

Bravo ! marchands dorés ! nobles fils de famille I Du talon, sans remords, foulez le peuple impur!

Étalez vos couleurs, blasons de pacotille, Pains de sucre en sautoir et coton sur azurl Vous n'atteindrez jamais à l'aristocratie, Et toujours, mes seigneurs, malgré vos airs galants, Vos gros pieds perceront sous la botte vernie, Vos grosses mains feront éclater vos gants blancs !

A Mathurin Régnier.

Vieux Mathurin, poète aux âpres mélodies, J'aime de ton bon vers les allures hardies, Quand il va débraillé, sans grègues, sans chapeau, Ainsi qu'un franc luron, au sortir du bordeau. Tu savais, ô Régnier, que l'ardente satire A besoin de piment pour allumer son ire. Ton robuste Apollon ne connut pas cet art De jeter sur les mots des masques et du fard. Il aimait, aux lueurs d'une fauve lanterne, S'accouder, à son aise, au banc de la taverne, Et, la bouteille en main, dire leur fait aux gens, Sans crainte des rhéteurs, des sots, ni des sergents. Comme une artère chaude et de sang inondée, A chacun de tes vers on sent battre l'idée,

Et dans ta haute phrase où la colère bout,

Tout est vivant, tout marche, et se dresse debout.

Oh ! que j'aime à te voir, quand, le poing sur la hanche,

De Ronsard bafoué, seul, tu prends la revanche,

Et de ton vers penseur flagelles sur le dos

Le Malherbe qui pèse et qui gratte des mots.

Cependant que déjà, maître, ta main hardie

Aux Moliéres futurs taille la comédie,

Et, des voiles bénins dégageant ton tableau,

Prépare des rougeurs au pudique Boileau.

Certes, l'art des savants et de la pédantaille, Comme un manteau trop court, n'allait pas à ta taille, Car ton libre génie, avec ses pieds d'airain, Quand il entre en un vers, y marche en souverain, Et parfois, sans façon, dans ta franche satire, S'emr'ouvre l'hiatus, comme un éclat de rire!

Le Secret.

Parfois la terre, ouvrant son sein qui gronde, Heurte les monts l'un sur l'autre croulants, Elle s'agite et veut jeter au monde Le noir secret enfermé dans ses flancs;

Un jour, une heure, et les flots ruisselants

Le vomiront sur la grève inféconde;

Il va sortir de la forêt profonde,

Il monte, il monte aux lèvres des volcans.

Le cœur ému, l'humanité s'éveille...

Au bruit qui passe elle prête l'oreille... Mais de la terre étouffant le transport,

Le Dieu jaloux qui nous cache les causes, Met sa main large à la bouche des choses;.. La voix s'arrête, et l'homme attend encor!

Bucolique.

Quand, pareilles aux blés mûrs Les étoiles toutes blondes Ont couvert des cieux obscurs Les solitudes profondes,

La nuit se met en chemin.

Moissonneuse à la peau brune Qui, pour faucille, à sa main Tient le croissant de la lune ;

Par le vaste firmament,

Elle fauche, à perdre haleine,

Les épis de diamant

Qui se couchent sur la plaine.

Mais le temps la presse fort, La besogne est malaisée, Et, sur la terre qui dort, Sa sueur tombe en rosée;

Dans son grand sac tout gonflé, Elle emporte les javelles Qui, comme des grains de blé, Vont semant leurs étincelles;

Puis, quand revient le jour bleu, Elle court, traînant ses voiles, Dans les greniers du bon Dieu Tasser ses gerbes d'étoiles.

TESTONS ET ASTRAGALES. 8l

Le Galet.

Rond, luisant et poli sous la vague marine, Océan, je l'ai pris parmi tes flots amers, Ce caillou blanc avec sa frange purpurine, Comme un bijou tombé du vaste écrin des mers.

Mille ans, il a roulé sur le bord de cette onde, Les flots jaloux, mille ans, l'ont ramené vers toi ; Et peut-être, Océan, sous ta houle profonde, Tu ne l'avais poli que pour qu'il vint à moi !

Je l'ai pris, ruisselant d'une écume embaumée (Tel un avare prend un trésor), et joyeux, O mer, je l'emportai loin de ta rive aimée, Comme un gage d'ami qui nous fait ses adieux.

Et depuis, quand parfois je le contemple encore, Frémissant, éperdu, je crois tenir soudain Avec ses bruits, ses flots et sa trompe sonore, Tout le çrand Océan dans le fond de ma main !

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