JO MEL^NIS
Staphyla ! Staphyla ! la vieille Campanienne, Qui va hochant la tête et murmure tout bas Des mots mystérieux que l'on ne comprend pas!... Melaenis y courut, puis, respirant à peine, Elle frappa trois coups à la porte de chêne, Et dans la grande salle on entendit des pas.
La sorcière allongea, par un étroit passage, Son front, qu'avait rayé l'ongle du désespoir, Sa peau mate tranchait sur son costume noir; Ses cheveux longs encor, mais blanchis avant l'âge, Tombaient plus en désordre autour de son visage Qu'en cette nuit fameuse, où Paulus vint la voir.
« Qui frappe? » — « Ouvre sans peur, dit la danseuse pâle, « C'est l'amour outragé!... c'est la vengeance aussi « — Qu'ils entrent, fit la vieille, on les connait icil » Et, dans l'ombre, grinça la porte de la salle, Et leurs pieds, tour à tour, frappant la froide dalle, Eveillaient maint écho sous le dôme noirci.
Pour peu que mon lecteur ait la mémoire agile, Il reverra, d'un trait, la maison de Staphyle, Tout ce monde effrayant qui se tord sur les murs, Se suspend aux cloisons, bruit aux coins obscurs; Et la lampe de fer, dont le rayon mobile Fait danser, aux lambris, mille groupes impurs!
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Rien n'était donc changé; seulement, la poussière, Manteau que l'oubli donne aux choses de la terre, Couvrait la table antique et le vase sculpté; Tandis que, se berçant au plafond solitaire, L'araignée aux longs bras, partout avait jeté Sur les squelettes nus, un linceul argenté!
Les lieux prennent leur part de la tristesse humaine, Et nous laissons au mur l'ombre de notre cœur; On jugeait, en entrant, que la magicienne Courbait son front plus bas, sous le poids du malheur ; La pierre des pavés semblait suer la peine, Et tout l'antre gémir d'une immense douleur!
Melamis s'arrêta : « Toi, qui sais tout sur terre
« Et dont l'art souverain marche au niveau des dieux,
« Je l'aimais!... j'étais folle! il a ri de mes feux'...
« Venge-moi !... » Puis, soudain, pour aider sa prière,
Elle jeta de l'or, luisant dans la poussière;
La vieille, à cet aspect, crispa ses doigts nerveux ;
Un feu rapide et clair jaillit de sa prunelle :
« Ces philtres, ces onguents, tout est pour toi, dit-elle,
« Parle ! et sa main glacée entraînait Melamis ;
« Veux-tu voir, en un jour, ses jeunes ans ternis?
« Son front chauve, creusé d'une ride éternelle?
« Et tout son corps tremblant sur ses pieds engourdis?.
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« J'ai le cumin sauvage et l'herbe de Colchide « Qui font pâlir la face et s'éteindre les yeux. « Du serpent Sepédon j'ai le venin fameux : « Quatre gouttes au plus de ce poison fluide • Changent l'adolescent en un vieillard livide, « Qui va, le dos courbé, sans barbe et sans cheveux.
« S'il traverse les flots, si son coursier l'entraîne, « S'il tend, près du foyer, sa coupe à l'échanson, « Ma fille ! avec trois mots j'arrêterai sans peine « Son vaisseau sur la mer, son cheval dans la plaine, « Ou d'un cercle fatal, fermant son horizon, « J'enchaînerai ses pieds au seuil de sa maison!
« — Non ! cria Melaenis, ce n'est point mon affaire ! « Avant d'avoir sa mort il me faut son amour! •< — Alors, je puis t'offrir, répliqua la sorcière, « Dans une peau de grue, un poumon de vautour, « Ou ce pourpier charnu, cueilli dans l'onde amère, <r Qu'on mêle à l'orge blond et qu'on dessèche au four. »
Puis la vieille, joignant les gestes aux paroles,
De sa torche rougeâtre éclairait les fioles,
Les coupes, les bassins suspendus aux lambris :
« Voici le sang caillé d'une chauve-souris,
■ Voici des dents d'aspic avec leurs alvéoles
< 'Mais ces charmes ne vont qu'aux femmes) ; tout compris,
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« C'est un philtre d'amour ! » demanda la sibylle.
La danseuse reprit : « Qu'il soit aussi de mort! »
Et jetant sur la table une autre pièce d'or :
« Je veux qu'il m'aime et puis qu'il meure !» — « C'est facile,
« Il faut, dit Staphyla, quelque recette habile,
« Qui le pousse à la tombe en le brûlant d'abord!
« Mais tu dois, avant tout, te guérir de ta peine;
«Je vais mêler, pour toi, dans une coupe pleine,
« La cendre de vipère à l'huile de cvprès,
« Puis !a chèvre brûlée au teu d'un mort, après...
« — Non, » reprit l'autre. — « Après, » dit la magicienne
Qui, pour toute infortune, avait des philtres prêts,
« Tu prendras la clupée, une pierre assez belle, « Que cherchent les pêcheurs à la lune nouvelle, • Et qu'on trouve en fondant la tête d'un poisson ; « Puis tu regarderas avec attention « L'oiseau Charadrius, dont la puissance est telle, « Qu'on guérit, à le voir, de toute passion!...
« — Je ne veux pas guérir! cria la jeune fille;
« Commençons !... l'heure échappe !... et le temps est compté !.,
La sorcière fait trêve à sa loquacité
Et plante, sur le banc, la torche qui pétille :
« Quel est son nom d'abord, son âge et sa famille?...
« — Son nom?... dit Mela:nis, je l'ai trop répété !