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« Son âge?... il va mourir!... sa famille?... qu'importe!...
« Qu'il soit esclave ou roi, ma haine est assez forte
« Pour briser, en tombant, sa couronne ou ses fers !
« — Alors, dit la sibylle, agissons d'autre sorte,
« Ëvoque-le toi-même, et, fût-il aux enfers,
o II viendra!... Sur cette eau reste les yeux ouverts!
« Penche-toi, sans parler, regarde au fond!... » Staphyle,
Tout en disant ces mots, dans un coin ténébreux
Prit un baquet étrange, au ventre spacieux,
Et, gémissant de peine, avec sa main débile,
Elle vida dedans une amphore d'argile
Dont le flot, sous la lampe, étincelait aux yeux!
Ensuite elle plongea dans la cuve profonde Un miroir argenté, qui rayonna sous l'onde; Puis, courant par la salle, elle mit près du bord Des flambeaux résineux, couverts de poudre encor, Et l'on eût vu, tandis qu'ils brûlaient à la ronde, Sur la nappe d'azur trembler des cercles d'or!...
Le reste de la chambre était perdu dans l'ombre, Quelques tisons fumeux craquaient dans le foyer, Et le glapissement du renard familier Troublait seul, par instants, la solitude sombre... La vieille marmottait des paroles sans nombre, Et courbée à demi sur des lames d'acier,
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Suivait, d'un doigt tremblant, mainte ligne bizarre, Alphabet monstrueux d'un langage inconnu. Près d'elle est Melaenis — le baquet les sépare — Elle jette sur l'eau son regard éperdu, Dans l'immobilité de l'aigle ou de l'avare Qui fixe le soleil ou contemple un écu!
Les deux têtes, que frappe une flamme incertaine, Se détachent en plein, sur le fond rembruni ; Face à face, à deux pas, le sort avait uni Les deux extrémités de la misère humaine; Ce voyage à travers la douleur et la haine, L'une le commençait, l'autre l'avait fini!...
« Que vois-tu î » - « Rien encore !» - « Il viendra ! » dit Staphyle.
Le silence se fit solennel et profond;
Et de nouveau la vieille, avec sa voix tranquille :
« Que vois-tu !... » — «Je vois l'eau qui tourbillonne au fond !...
« — Il viendra! » Mela;nis se penchait immobile,
Et le doute à l'espoir se mêlait sur son front.
Mais soudain Staphyla vit pâlir son visage, Un frisson secoua ses membres, et ses yeux Brillèrent : « L'eau se trouble !... et c'est comme un nuage « Qui tourne!... quelque chose a paru dans les feux!... « Dieux!... c'est lui!... cria-t-elle en se dressant, l'image!... « Là!... mais tout fuit... Le philtre! il le faut! je le veux!...
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« Sa lèvre dédaigneuse essayait un sourire... «Je l'ai bien vu, ma mère, il me raillait encor!... « Allons!... » Puis entraînant la vieille avec effort: « Plus de grâce, à présent, c'est l'heure qu'il expire ! » On eût dit à la voir, la bacchante en délire, Quand sonnent le tambour et la cymbale d'or.
La sorcière éteignit les torches. L'âtre antique Resplendit tout à coup d'une flamme magique, Que la vieille excita sous son souffle glacé. Dans un vase d'airain, sur les tisons dressé, Sang des morts, noirs venins, plante au suc exotique, Tout bouillonne et frémit, péle-méle entassé;
Et Staphyla, parfois, dans la marmite pleine, Jette des ossements pris aux dents d'une chienne, Des cailloux qu'en tombant, la foudre a calcinés, Et de longs clous ravis aux croix des condamnés, La nuit, lorsque le vent qui pleure dans la plaine, Fait craquer du gibet les grands bras décharnés 1
Puis rêveuse, elle écoute, ainsi que des augures,
Brûler en pétillant les feuilles de laurier,
Et dans la cendre éparse alentour du foyer
— Selon les bruits du feu, variant ses postures —
Elle trace des ronds et d'étranges figures,
Avec un bâton blanc, fait en bois d'olivier.
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Melxnis à côté, regardait la fumée
Sortir eu longs filets du philtre bouillonnant;
Quand soudain Staphyla, pâle et l'œil rayonnant,
Se leva d'un seul bond, la main d'un fouet armée,
Et tira de sa boîte, à deux crochets fermée,
La toupie au flanc creux, qui bruit en tournant :
« Va! dit-elle, agitant les sifflantes lanières, « Dans ton cercle sonore enferme son destin, « Tourne, tourne toujours!... sur le mont Esquilin, « La lune aux pieds d'argent, glisse dans les bruyères, « Et les morts, inquiets sur leurs couches de pierres, « Se dressent, écoutant ton murmure lointain !
« Qu'il tombe avant le jour ! que dans la nuit glacée, « 11 ait, pour tout linceul, comme un sombre inconnu, « L'aile du vautour fauve et l'ombre du ciel nu ! « Tourne! tourne!...» Et sa voix haletante, insensée, Sa chevelure grise, à son front hérissée, Ses yeux sanglants, ses doigts crispés, son bras tendu,
Tout passait, tout grinçait, ainsi qu'un rêve étrange,
Devant la courtisane immobile d'effroi...
« Tourne ! tourne plus fort !... c'est l'amour qui se venge 1
« Le feu flambe au foyer ! l'air siffle autour de moi !
• A. la lèvre du vase écume le mélange 1
« O cieux, lancez la foudre ! ô terre, entr'ouvre-toi ! »
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Mais sa voix s'éteignit, arrêtée au passage, Une froide sueur sillonna son visage, Et le fouet à ses mains échappa brusquement ; Elle se tint d'abord, droite et sans mouvement, La lèvre en sang, l'œil fixe, et couvert d'un nuage, Puis, sur les durs pavés, s'affaissa lourdement.
« A l'aide ! à moi ! » cria la danseuse effarée. L'écho seul répondit, et l'antre spacieux, Ainsi qu'un grand tombeau, resta silencieux! Alors, comme ferait une mère éplorée A son enfant qui meurt, sur son sein gracieux Elle appuya la tête, âpre et décolorée.
Elle la réchauffait sous son souffle tremblant,
Et de ses doigts légers soulevait sa paupière :
« Pourquoi dormir toujours?... éveille-toi, ma mère!
a — Où suis-je ? dit Staphyle, oh ! j'ai le front brûlant,
« Les pieds glacés ! Enfant de la vieille sorcière,
«Adieu!... je vais mourir! Fantômes au pas lent,
« Avec vous, sur les monts où le cyprès frissonne, ■ Je glisserai demain sous le pale croissant. c O larves des tombeaux, préparez ma couronne! « D'un agneau nouveau-né faites couler le sang! u Terre, adieu ! j'ai vécu! Durant les nuits d'automne, « Je ne m'asseoirai plus au foyer rougissant I