CHANT CINQUIÈME
frère de l'Amour, Hyménée! Hyménée!
Dieu couronné de fleurs, jeune homme aux blonds cheveux, Toi dont la main secoue un flambeau résineux! Toi qui conduis l'amant à la vierge étonnée, Quand aux sons du crotale et de la flûte aimée, L'étoile de Vénus palpite dans les cieux !
Pour toi la jeune fille, en respirant à peine, Va cueillir dans les champs son chapeau de verveine ; Elle tremble, elle hésite, elle écoute en chemin, Les bois, les prés, les flots au murmure incertain, Et regarde, en rêvant, la ceinture de laine Que l'époux, sur ses pieds, fera tomber demain.
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Elle ne viendra plus dans les campagnes blondes Jouer avec ses sœurs, aux rayons du soleil! Car les temps sont passés des courses vagabondes, Des plaisirs enfantins; demain, à son réveil, Elle sera l'épouse aux angoisses profondes, Par qui vit la famille et le foyer vermeil.
Elle sera mêlée aux mères sérieuses, Chaste, grave, et parfois guidant avec fierté Un beau groupe d'enfants qui saute à son côté, Tandis que, contemplant leurs têtes gracieuses, Le père, à ses cils noirs sent des larmes joyeuses Glisser, comme la pluie, après un jour d'été.
Oh! qui dira la paix, et le bonheur tranquille! Muse, qui chantera, dans des vers assez doux, La maison reluisante, et les baisers d'époux! Les pénates, au feu, séchant leur corps d'argile! Et l'essaim des valets, et le cercle immobile Des aïeux, sur le seuil, rongés du temps jaloux 1
Elles vivaient ainsi, les mères d'Étrurie, Celles du Latium et du pavs sabin, Gardant comme un trésor, loin du tumulte humain. Le travail, la pudeur, les dieux et la patrie! Elles n'attendaient pas qu'un préteur d'illvrie Vnu tenter leur vertu des colliers à la main!
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Laissons l'amant rôder près des murs de sa belle, Et, les cheveux mouillés par les pleurs de la nuit, Faire, sous le ciel noir, hurler le chien fidèle, Comme un voleur furtif que la crainte poursuit. J'aime mieux pour entrer, la porte que l'échelle, J'aime mieux pour sortir, le calme que le bruit.
L'amant, c'est le chasseur qui marche par la plaine, Hâve et noir de poussière, avec son lévrier; L'époux majestueux ressemble au cuisinier Qui, sans battre les bois, a sa marmite pleine; Tous deux, filet en main, vont cherchant leur aubaine : L'amant pêche à la mer et l'époux au vivier.
Quand les temps sont partis de la jeunesse folle, Quand il n'a plus de jour à jeter au destin, L'homme, essoufflé, s'asseoit sur le bord du chemin, Entre l'avenir sombre et le passé frivole, Alors l'épouse vient, l'épouse qui console Et relève son âme en lui tendant la main!...
« Des perles! » dit Bacca, courant par les cuisines, Plus ardent que Vulcain au bord de ses fourneaux: « J'aime dans les pois gris l'éclat des perles fines! « Arrosez la polente avec le vin de Cos; « Ces huîtres seraient mieux sous des herbes marines. « Pressez le feu; Chrysale, a-t-on vu mes turbots?
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a — \Ton, maître !» — « Par Bacchus ! c'est une raillerie !
« Fiez-vous pour souper au vaisseau d'un préteur 1
• Jamais gabarre à flot n'eut pareille lenteur!
.< Herclé!... pas de turbots!... le jour qu'on se marie! »
Et le bon cuisinier tordait avec furie
Ses cheveux grisonnants, sur son front en sueur.
C'était un homme osseux et maigre de figure,
Bien que tout cuisinier classique soit orné
D'un ventre respectable et d'un chef bourgeonné;
Mais lui ne rôtissait que pour la gloire pure.
Tel bâtit des palais qui couche sur la dure,
Tel barde des faisans qui n'a pas déjeuné!... .
Et les broches tournaient, de bécasses chargées, Et la cigogne blanche aux ailes allongées Couvait des œufs de paon, dans des corbeilles d'or ; De grands poissons d'azur qui semblaient vivre encor Nageaient dans le safran, tandis que deux rangées D'huitres et d'escargots se pressaient sur le bord.
Une rumeur montait, incessante et profonde, De valets affairés que la sueur inonde, De vaisselle sonore et de poêlons d'airain, Frémissant sur le feu comme le flot marin : « Allons ! criait Bacca pour exciter son monde, « Vous boirez, à la noce, un tonneau de bon vin !
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« A-t-on vu mes turbots?... » — « Pas encor, » dit Chrysale.
« — Bombax ! ... » C'était le mot terrible et redouté ;
Les marmitons tremblaient et Bacca devint pâle :
« S'ils arrivent trop tard, c'est une indignité 1
« Au Tibre!... il en est temps! courez sans intervalle!...
« J'ai vécu cinquante ans par mon nom respecté;
« J'ai fait de grands repas et des fêtes splendides,
« Où, couronnés de fleurs et la coupe à la main,
« Cent convives joyeux mangeaient jusqu'au matin I
« De la Bretagne froide aux régions torrides,
« Quand nous avions soupe, trois mondes étaient vides 1
« Et les dieux à Bacca devaient une autre fin !...
■ — Les turbots! » dit Chrysale en enfonçant la porte Plutôt qu'il ne l'ouvrit, tant sa joie était forte; Puis, auprès du vieux maître arrivant en deux bonds : « Je les ai vus moi-même ! ils sont dodus et ronds ! « Mais le préteur est mort en voyage !» — « Qu'importe 1 « Dit Bacca radieux, si les turbots sont bons!... »
La villa de Tibur avait un air de fête,
Les murs de marbre blanc semblaient frémir d'amour;
S'il n'était pas si tard nous en ferions le tour;
Mais voici Marcia qui passe sa toilette :
Dans les miroirs d'argent, sa beauté se reflète,
Et l'ambre et les parfums voltigent alentour I
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Avez-vous vu parfois, sur une coupe antique, Entre deux beaux festons d'acanthe sinueux, Diane chasseresse avec ses longs cheveux, Quand elle sort de l'onde, et, baigneuse pudique, Livre aux nymphes des bois sa gorge magnifique, Et ses pieds nus, mouillés par les flots amoureux !
Telle, et plus jeune encor, prés d'une eau qui murmure, Dans un bassin de marbre aux contours ciselés, Frémissante, et les yeux par ses grands cils voilés, Marcia souriait ; sous sa blanche parure, Une esclave avec art attachait la ceinture, L'autre les brodequins de perles étoiles.
Ses longs cheveux tombaient comme ceux des vestales,
Séparés par le fer en six tresses égales,
L'anneau serrait son doigt, et du coffre odorant,
Les matrones tiraient le voile de safran,
Avec la pièce d'or des fêtes nuptiales,
Et le fuseau qui dit : « Travaillez en aimant ! »
Ainsi qu'un arc tendu, sur son œil qui pétille, Son sourcil se courbait par le pinceau tracé; Entre ses dents d'émail un souffle cadencé Glissait comme la brise au bord d'une coquille ; Un petit serpent vert dont la tête frétille Entourait son bras nu, d'un bracelet glacé.
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Des toiles de Milet, des tuniques traînantes, Parmi les beaux colliers sur les tables épars, Déroulaient à longs plis leurs teintes chatoyantes; Les couronnes de fleurs riaient de toutes parts, C'était un bruit confus d'étoffes ondoyantes, Et mille reflets d'or à troubler les regards.
« Salut! » dit le bouffon en entrant dans la salle, Avec une façon de tête triomphale, Et portant, comme Amour, la torche et le carquois : « Je me marie aussi, je viens faire mon choix; «Celle-ci me plairait, mais elle est un peu pâle; « Cette autre serait mieux plus haute de deux doigts!
Et Coracoïdès, comme un patron sans gêne, Devant chaque suivante agitait son flambeau ; Puis, saisissant le bras d'une esclave africaine : « Par Castor! cria-t-il, c'est le meilleur morceau! « Je préfère aux seins blancs les poitrines d'ébène, <i C'est le cœur, après tout, qui leur monte à la peau !
« J'aime ces yeux d'argent, ce nez dont les deux ailes « S'étalent, cette bouche, aux bords gonflés et ronds, « Qui semble avoir mangé des mûres. Nous verrons « Des contrastes charmants et des choses nouvelles ; • Ensemble, ce sera superbe : nous ferons « Des enfants blancs et noirs, comme les hirondelles. »
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Et vers sa sombre épouse il tendait, en parlant, Une poire de coing, d'après l'antique usage : « Dans neuf mois la grenade !... ajouta le galant, «Je tente la fortune, et me voue au ménage; « Tous les maris trompés ne font pas le tapage « De Ménélas. Pour moi, je suis moins pétulant!... »
La suivante, immobile, écoutait cette histoire, Sans montrer au dehors la moindre émotion; La pudeur libyenne est une fiction, On ne saurait rougir, quand on a la peau noire : v< Hélas! dit Marcia, joignant ses mains d'ivoire! « Quel malheur de quitter un si gentil bouffon !
« Quand je t'aurai perdu, qui donc me fera rire? • Mon pauvre petit nain, je ne te verrai plus «Imiter, en dansant, le faune ou le satyre!... ■ Mais, pourquoi, reprit-elle, abandonner Paulus? « Viens avec nous ! ...» Le nain se tenait, sans mot dire, Et roulait, au hasard, des yeux irrésolus.
Enfin, la tête basse, et d'une voix câline, « Bacca vient-il aussi? » — «Non,» dit-elle en riant. « — C'est que... fit le bouffon, pale et balbutiant, «J'aime le vieux Bacca! C'est une âme divine!... » Et Coracoïdès, qu'un double instinct domine, Sentait sourdre en lui-même un combat effravant.
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Le cœur et l'estomac luttaient de violence : Il adorait Paulus, et la bécasse au vin, Et voyait s'échapper, ainsi qu'un songe vain, Les ragoûts safranés, l'ivresse et la bombance!... On l'eût pris volontiers pour un chien qui balance Entre la voix du maître et l'odeur du festin.
Cependant sur les monts la nuit tendait ses voiles, L'astre cher aux époux se levait dans les cieux ; On entendait, au loin, les jeunes gens heureux Qui jetaient, tous en chœur, leurs chansons aux étoiles. « Il vient!... » dit Marcia, baissant les riches toiles Dont le mince tissu voltigeait sur ses yeux.
C'était le chant d'hymen, la flûte, les cymbales, Et le pétillement des torches dans la nuit; Le cortège amoureux s'avançait... et le bruit Montait, comme la mer, en bruyantes rafales. Déjà sonnent les pieds sur le pavé des salles; Hyménée!... Hyménée!... On approche... c'est lui!
C'est lui, dans son manteau de pourpre tyrienne! Beau, jeune, ivre d'espoir, et défiant les pleurs. Sous leur toge de fête aux riantes couleurs, Ses amis, alentour, effeuillaient la verveine, Et tout frottés d'onguents, selon la mode ancienne, Cinq enfants secouaient des flambeaux et des fleurs.