‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 4 sur 36 · LA CHANSON · texte numérisé non relu

LA CHANSON

Marchand de Mouron.

Petits serins, petits moineaux, Passez la tête à vos barreaux, Je viens des bois et de la plaine, De mouron frais ma hotte est pleine.

Mouron ! mouron !

Qui veut du mouron!

Au long des prés et des ruisseaux,

Des champs tout blonds aux verts coteaux,

Parmi la mousse et la bruyère,

Je vais cherchant la graine amère...

Mouron ! mouron !

Qui veut du mouron 1

Pour vous cueillir le picotin,

Je m'éveille, dés le matin,

Car, la nuit, mes songes fidèles

Sont pleins de chants et de bruits d'ailes.

Mouron ! mouron !

Qui veut du mouron !

Je suis le père des oiseaux, Et, dans leur prison de roseaux, Tous, quand je chante par la ville, Frissonnent au perchoir mobile.

Mouron ! mouron !

Qui veut du mouron?

Amis à l'œil luisant et noir, Vous vous croirez libres, ce soir, Quand, à la grille de vos cages, S'étaleront mes gais feuillages.

Mouron! mouron!

Qui veut du mouron !

Merles, pinsons, chardonnerets,

J'ai vu vos frères des forêts,

Et j'ai des nouvelles certaines

Des bois, des monts, et des fontaines.

Mouron ! mouron !

Qui veut du mouron !

Je les vois venir, par milliers, Quand je passe au fond des halliers, Et, pour me jaser dans l'oreille, Plus d'un se pose à ma corbeille.

Mouron ! mouron 1 Qui veut du mouron !

Le Crapaud.

L'ombre descend, la terre est brune, Tous les bruits meurent à la fois ; Seul, les yeux fixés sur la lune, Le crapaud chante au bord du bois.

Du vieux tronc qu'un lierre festonne Il sort ainsi, quand vient le soir.

Comme une flûte monotone, Sa voix monte sous le ciel noir.

Ah ! pauvre ami, vieux camarade !

Que dit-elle à l'astre argenté, Ta longue et morne sérénade Qui pleure dans les nuits d'été?

Crois-tu qu'enfin lasse et charmée Par tes tristesses d'opéra, Au long d'une échelle enflammée, Ta Juliette descendra?

Tant que l'ombre étale ses voiles, Il reste là, s'évertuant, Sous le balcon d'or des étoiles, Roméo sinistre et gluant.

Puis il retourne vers son antre, Au premier sourire du jour, Traînant, dans l'herbe, son gros ventre, Plein de poisons et plein d'amour.

Marée montante.

Dans ma chambre, au bord de la plage, Frère, je rêvais l'autre nuit, Et la lune, sur mon visage, Doux fantôme, glissait sans bruit;

La blanche lueur qui pénètre Tremblait aux rideaux suspendus; Une voix chante à ma fenêtre, Une voix aux sons inconnus.

Jusqu'à moi, dans l'ombre, elle arrive Frémissante et pure à la fois, Comme la vague sur la rive, Comme la brise dans les bois :

« Éveille-toi! fils de la terre,

« Je suis la nymphe aux verts réseaux,

« J'habite l'antre solitaire

« Où bruissent les grandes eaux.

■ J'attache ma tunique bleue i Avec des perles de corail;

■ Deux poissons à la large queue « Font voler ma conque d'émail.

« Pour orner ma gorge d'ivoire « Et mes longs cheveux ruisselants, « J'ai des couronnes d'algue noire « Et des colliers de galets blancs.

« Ma trompe est pleine de murmures <; Qui du ciel charment les palais, « Et je prends, quand les nuits sont pures, ' Les étoiles dans mes filets.

t Eveille-toi! je suis la reine,

La reine aux immenses éclats!

u Je marche hère et souveraine, « Portant le monde dans mes bras.

« Les destins ont mis mon empire » Partout où sonne l'Océan;

• L'azur des flots est mon sourire, « Et ma colère est l'ouragan.

« Loin des climats où sont les hommes,

• Pour le nautonnier libre et fort, « J'ai des villes et des royaumes

« Dont on voit luire les toits d'or.

« Je garde mes iles fécondes

« A qui franchit les vastes flots;

« Car j'aime à bercer, sur mes ondes,

« Le navire et les matelots.

« Et ceux qu'entraînent les naufrages, « Je les emporte dans mes bras, « Jusqu'au pays des coquillages « 0 ue le monde ne connaît pas.

« On les a crus morts, dans leurs villes; « Ils ont des palais de cristal.

« Ensemble, sous les flots tranquilles, <* Us causent du pays natal.

« Ils sont rois des vallons humides, « Aux lieux profonds et reculés « Où viennent les phoques timides « Bondir dans les varechs salés.

« Au bruit lointain des vents sonores, « De belles vierges aux yeux verts, « Sous des grottes de madrépores, « Les attirent par leurs concerts.

« Ils ont des champs et des collines « Que tapisse le fucus frais, « Et vont cueillant mes perles fines « Aux branches rouges des forêts... »

Et la voix, plus faible résonne, Mêlée au murmure des vents.

De ma fenêtre qui frissonne J'écartai les rideaux mouvants.

La nuit, sur la plaine ondoyante, Comme un riche dôme, éclatait, Tandis qu'écumeuse et bruyante, Sur la grève la mer montait.

Et c'est le chant qu'en leur jeune âge Ont entendu les matelots, Quand ils jouaient sur le rivage, Ou qu'ils dormaient au bruit des flots.

L'Esprit des Fleurs.

Svlphe léger, fils des molles rosées, J'aime à bondir sur les gazons en fleurs, Et l'arc-en-ciel aux teintes irisées Fait à mon front chatoyer ses couleurs; Sur un brin d'herbe, en passant, je me pose, Et, sous mes pieds, bourdonnent les sillons; J'ai, pour tunique, une feuille de rose, J'ai, pour voler, l'aile des papillons.

Quand du matin glissent les brises folles,

Dès que l'oiseau commence ses chansons,

Avec mes doigts, j'entr'ouvre les corolles,

Et doucement j'éveille les buissons :

« Debout! debout!... » Tout frémit, et la plaine,

Et le lac bleu dont je rase !e bord

Avec mon char de roseaux verts qu'entraîne

Un scarabée à la cuirasse d'or.

« Debout! debout!... » Les sveltes demoiselles Dansent en rond sur les blancs nénufars, Au grand soleil bruissent mes deux ailes, Aux flots d'azur se plongent mes regards.

Quand vient le soir, et que les fleurs sont closes, Du ver luisant je m'éclaire en chemin, Et vais frapper à la porte des roses, Pour m'endormir dans mon lit de satin.

L'hiver, je tremble, et mes fleurs sont flétries, Sur l'arbre nu pendent les blancs frimas; Près de la vitre aux froides broderies, Des blonds enfants j'écoute les ébats... Mais si, parfois, je peux franchir les grilles, Au feu qui danse, ouvrant mes doigts gelés, Je me blottis au sein des jeunes filles, Ou je me berce à leurs cheveux bouclés.

Les Raisins

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