f. -.zz.Zzi :——.:': :'.a
« Et, dressant mon squelette noir
c :: '.z r.-:.:; zt- :..:~:; ;-:..:.
S.'.iT.Z:.-:-~.i--2~-..-.z:Z Z
« J'attendais ces temps plus heureux Où, sur mes branches découvertes, Le chant des merles amoureux Ferait pousser des feuilles vertes!
« Plus de nids!... plus de vents dans l'air, Secouant à flots mon feuillage!
La hache a, comme un pâle éclair, Frappé mon tronc durci par l'âge ;
* Et, traîné des vallons charmants Au chantier brutal des banlieues, J'ai senti mes os, par moments, Crier sous la scie aux dents bleues !... »
— La pauvre bûche pleure encor; Mais déjà, dans ses mille étreintes, Le feu. comme un grand poulpe d'or, Fait, sans pitié, mourir ses plaintes !
L'àme légère du vieux bois, Moitié brise et moitié rosée Libre pour la première fois, Flotte sur la cendre embrasée!...
Le Sang des Géants.
Quand les Géants, tordus sous la foudre qui gronde, Eurent enfin payé leurs complots hasardeux, La Terre but le sang qui stagnait autour d'eux Comme un linceul de pourpre étalé sur le monde.
On dit que, prise alors d'une pitié profonde,
Elle cria : « Vengeance 1 » et, pour punir les dieux,
Fit du sable mouvant sortir le cep joyeux
D'où l'orgueil indompté coule à flots, comme une onde.
De là cette colère et ces fougueux transports, Dès que l'homme, ici-bas, goûte à ce sang des morts Qui garde, jusqu'à nous, sa rancune éternelle.
O vigne 1 ton audace a gonflé nos poumons, Et, sous ton noir ferment de haine originelle, Bout encor le désir d'escalader les monts 1
L'Aloès.
Il poussait, à l'écart, plein d'un immense ennui, Sinistre, hérissé, comme pour les querelles. L'abeille, en frissonnant, se détournait de lui ; Les fleurs le regardaient et chuchotaient entre elles.
— « D'où vient qu'il est morose et n'épanouit pas Son calice odorant sous le baiser des brises?
Au mois des papillons, a-t-il peur des frimas? » Demandait la pervenche. aux jacinthes surprises.
— « Il est donc sourd ? » disaient les rosiers éclatant ;
— « Aveugle? » murmurait l'œillet à rouge crête; « Il n'entend pas tinter la cloche du printemps, Il ne voit pas le ciel dans ses habits de fête ! »
Au bruit de leurs discours, le monstre qui dormait Leva sa tête étrange, avec un long murmure, Et, tout autour de lui, de la base au sommet, Son feuillage acéré sonna comme une armure :
— « Pauvres petites fleurs, que je verrai mourir, « Je ne suis pas gonflé d'une sève ordinaire, « Mon calice effrayant met un siècle à s'ouvrir, « Et mes éclosions sont des coups de tonnerre! »
Une Soirée.
Dix-huit ans ! - Vous croyez ?. . c'est le plus ! . . Blanche et rose, Comme un pêcher fleuri que l'eau du ciel arrose, Sous ses cheveux bouclés, elle allongeait son cou Et ses grands regards bleus allaient- on ne sait où.
C'était un bal mêlé d'art;
Une demoiselle Mûre, et pour « ces messieurs » déployant un beau zèle, Avec des soubresauts de la tête et du corps, Sur un piano sourd varlopait des accords... En cercle, l'œil béant, près de la cheminée, Les mamans avalaient la musique ordonnée, Et l'enfant blanche et rose, en extase, écoutait... Car, la main sur son cœur, un notaire chantait 1
DERNILRtS CHANSONS. 541
Il chantait — oublieux du contrat qui sommeille — Je ne sais quel bateau, quelle étoile vermeille. Quels chérubins frisés voltigeant dans l'azur! C'était si doux! c'était si vrai! c'était si pur! Les âmes y versaient tant d'amour ! « La Madone » Rimait si gentiment avec « la fleur qu'on donne », Que j'avais peur de voir, pendant ce frais débit, Germer des plumes d'ange au dos de son habit!... Un emplo}-é rêveur murmurait : « Fantaisies!... »
— O misère!... en dépit des fausses poésies, Malgré l'air bête et lourd du Monsieur qui chantait, L'enfant songeait, l'enfant écoutait, palpitait. Son pauvre petit cœur gonflé de convoitises Partait pour l'infini — sur l'aile des sottises. Et ce salon bourgeois, dont on se souviendra, Prenait, à ses regards, des splendeurs d'Alhambra !
Sombre Églogue.
LE VOYAGEUR
L'ombre sans lune a couvert la campagne ; Où t'en vas-tu, Pâtre silencieux?
LE PATRE
O Voyageur, le souci m'accompagne,
Et, quand tout dort, je marche sous les deux.
LE VOYAGEUR
Sans voix qui bêle et sans grelot qui sonne, Ton noir troupeau s'allonge dans la nuit!...
LE PATRE
O Voyageur, ne le dis à personne, 11 est muet le troupeau qui me suit!
LE VOYAGEUR
Ce ne sont donc ni des bœufs ni des chèvres Que tu conduis, ô Pâtre, avant le jour? Ce chalumeau tout usé par tes lèvres Ne sait donc pas quelque refrain d'amour?
LE PATRE
J'ai dans ma flûte un refrain lamentable; J'ai dans mon âme un hymne de douleurs Qui fait, en cercle, autour de mon étable, Tomber les nids et se faner les fleurs!
LE VOYAGEUR
Mais... ce troupeau! qu'ai-je vu?... je frissonne!... Spectres hideux, à la tombe échappés !
DERNIÈRES CIIAXSOXS. 515
LF. PATRE.
O Voyageur, ne le dis à personne, C'est le troupeau de mes désirs trompés!
LE VOYAGEUR
Ciel ! comme on voit, là-bas, grandir la foule 1 Leur nombre échappe à mes regards perclus !
LE PATRE
Ne compte pas! chaque instant qui s'écoule Derrière moi, laisse un monstre de plus.
LE VOYAGEUR
Quel Dieu t'enchaîne à ce troupeau farouche? Viens, ô Berger, dans nos vallons fleuris, Un rossignol chante au bord de ma couche, Mon toit de paille est tout bordé d'iris!...
LE PATRE
Oh! Voyageur, dans tes vallons fidèles Je ne veux pas montrer ce front pâli.
Nous allons paître au champ des asphodèles, Nous allons boire aux fleuves de l'oubli!
Musique.
Quand le vieil Amphion, la cithare à la main, Bâtissait les remparts de la ville thébaine; Quand le bon Josué, soufflant à perdre haleine, Ébranlait Jéricho de sa trompe d'airain;
Certe ils avaient tous deux le rythme souverain, Bien qu'un effet contraire ait couronné leur peine; Et tous deux ont touché, poète et capitaine, A des buts différents, par le mênie chemin.
Amphion! Josué! musiciens antiques!
Le temps n'a pas brisé vos instruments magiques,
Prévoyant qu'après vous d'autres s'en serviraient.
Mais, hélas! dans nos jours aux Muses difficiles, Pour un ou deux chanteurs qui bâtiraient des villes, Comme on en peut nommer qui les renverseraient !
Europe.
Quand, sur le grand taureau, tu fendais les flots bleus, Vierge phénicienne, Europe toujours belle, La mer, soumise au Dieu, baisait ton pied rebelle, Le vent n'osait qu'à peine effleurer tes cheveux !
Un amant plus farouche, un monstre au cou nerveux T'emporte, maintenant, dans sa course éternelle ; La rafale, en fureur, te meurtrit de son aile; La vague, à ton flanc pur, colle ses plis baveux !
Tes compagnes, de loin, pleurent sur le rivage, Et, jetant leur prière à l'océan sauvage, Dans la paix du Passé veulent te retenir.
Mais tu suis, à travers l'immensité sans bornes, Pâle, et les bras crispés à l'airain de ses cornes, Ce taureau mugissant qu'on nomme l'Avenir!...
3^6 DLRNIÙRES CHANSONS.
La Source.
Ils diront, mesurant la profondeur de l'onde Et l'horizon bleuâtre où la vague se perd : « Quel est ce fleuve étrange, épandu sur le monde, Pur comme le cristal et grand comme la mer?
Sans doute, il vient des monts avec un bruit immense ; 11 tombe des sommets où l'aigle fait son nid ; Ou du fond des déserts il s'allonge en silence, Comme un serpent d'azur sur le sable jauni ! »
Ni des monts escarpés! ni du désert aride! Passez votre chemin, voyageurs curieux; La source du grand fleuve est cette perle humide Que j'ai bue au départ, en baisant ses beaux yeux !
DHRN'ILRES CHAKSONS. J4J
Baiser de Muse.
Je l'ai gardé ce bon baiser de Muse ! Comme une perle, il rayonne à mon front; Et désormais, qu'on me flatte ou m'accuse, Sans l'effacer les soucis passeront.
Je l'ai gardé ce baiser de poète !
Comme un bon vin qui réchauffe au départ, Quand sur le seuil, au chant de l'alouette, Le cheval brun hennit dans le brouillard !
Je l'ai gardé dans mon âme sereine Comme un espoir et comme un souvenir... Alain Chartier eut un baiser de reine, Mais de plus haut un baiser peut venir!
Je l'ai gardé, comme ces amulettes Qui font le cœur plus solide ; — et pourtant, Bien qu'il soit sot de songer à ses dettes, Que je voudrais vous le rendre au comptant!
A ma belle Lectrice.
Oh! votre voix sonnait brève, lente ou pressée, Suivant les passions et les rythmes divers, Puis, s'échappant soudain légère et cadencée, Sautait, comme un oiseau, sur les branches du vers !
Moi — j'écoutais — perdu dans de lointains concerts, Ma pauvre poésie à vos lèvres bercée : Heureux de voir glisser mon âme et ma pensée Dans votre souffle ardent qui remuait les airs!
Et j'oubliai bientôt — pardonnez mon délire I Paulus et Mélaenis, Commodus et l'Empire, Pour regarder les plis de votre vêtement,
Votre front doux et fier, votre prunelle noire, Songeant que j'étais fou de réveiller l'histoire, Quand j'avais sous les yeux un poème charmant!
Février 1852.
Sur la première page d'un Album.
Quoi! vous voulez que, le premier, Au seuil blanc de ce beau cahier, Je me pavane et me prélasse
Juste à l'endroit prétentieux
Où doivent tomber tous les yeux,
Sitôt qu'on entre dans la place?
Ma foi ! sans chercher d'argument
Je m'exécute bravement;
Les gens en riront, mais qu'importe .-
Mes vers mis de cette façon
Peuvent servir de paillasson :
« Essuyez vos pieds à la porte ! »
L'Amour noir.
Filles de Jupiter, vierges aux longues tresses, Je dirai de Vulcain les antiques détresses, Et quel bâtard céleste arriva le premier Avant l'enfant Amour et le filet d'acier!
Quand Vénus au dieu Mars, sous les pins de Sicile, Pour la première fois fut pliante et facile, Le boiteux immortel, le forgeron divin Jura — les dieux puissants ne jurent pas en vain — Que sa vengeance atroce et fatale à connaître Écraserait d'un coup l'enfant encore à naître, Et qu'il imiterait, pour ce fils odieux, Saturne aux dents de fer, dévorateur des dieux. Phébus l'avait instruit, Phébus qui tout éclaire.
Mais l'époux, dans son cœur, enferma sa colère; Et quand, le soir, coupable et le visage en feu, La Déesse rentra dans la forge du dieu, Elle le vit, de loin, qui, selon sa coutume, Domptait les durs métaux, penché sur son enclume, Et qui, jusqu'à la fin, — sûr de se contenir, — Sans un nuage au front, la regardait venir.
Ce fut aux profondeurs d'un antre solitaire
Qu'enfanta, loin du jour, la divine adultère,
Tandis que les Sylvains et les vierges des bois
Chantaient à l'unisson pour étouffer sa voix.
Cependant, par les monts et les vastes prairies,
Comme un lion qui rôde autour des bergeries,
Le dieu, le dieu jaloux qui sait le temps venu,
Tâche à surprendre un cri de l'enfant inconnu.
Un faune aux pieds fourchus et dont la voix chevrote
L'avait, tout vagissant, emporté dans sa grotte.
L'entrée en était basse et peu facile à voir;
Un lierre la couvrait de son feuillage noir,
Et, comme des lutteurs mêlant leurs bras énormes,
Cent arbres tortueux, entrelacés, difformes,
Gardiens du seuil, abri des corbeaux croassants,
En dérobaient l'approche au regard des passants.
Cinq ans, l'enfant vécut près du faune ; les chèvres
D'elles-mêmes portaient leur tétine à ses lèvres ;
La vigne, en verts festons sur le bord des chemins,
Penchait sa grappe lourde au niveau de ses mains,
Et les abeilles d'or, formant de longues chaînes,
Le guidaient, à grand bruit, jusqu'au creux des vieux chênes.
Puis, il connut les dons de l'innocente paix,
La danse des Sylvains, sous les halliers épais,
Les tambours grelottants, la flûte aux roseaux lisses,
Tous les jeux, et parfois — l'enfance a ses malices —
Quand midi tout en flamme invitait au sommeil,
Pour un nid de colombe, ou pour un fruit vermeil,
De leurs antres secrets sachant les avenues,
Le traître, au chèvre-pieds, livrait les nymphes nues; Le vieux faune en riait dans sa barbe; et parfois On entendait un bruit sinistre dans les bois — Bruit lointain, bruit profond, qui venait de la terre ; Et l'enfant s'arrêtait dans son jeu solitaire; Et le faune disait, en frissonnant aussi : « O mon fils adoré, si tu sortais d'ici!... « Si tu q uittais nos bois ! . . . reste sous nos bois sombres, « Où les pins sourcilleux te couvrent de leurs ombres ! » Mais l'enfant, malgré lui, rentrant à petits pas, Songeait à ce bruit sourd qu'on entendait là-bas, Curieux et mêlant, dans son âme interdite, L'audace de son père aux langueurs d'Aphrodite.
Impatient du joug où la peur le soumet,
Seul, furtif, une nuit que le faune dormait,
11 quitta l'antre obscur, et, sans un guide au monde,
S'en alla, tout petit, par la forêt profonde,
Si léger sous les bois et respirant si bas
Que les oiseaux couchés ne se réveillaient pas.
Son pied nu, son pied blanc, dans ses vives secousses,
Comme un éclair qui passe, éclatait sur les mousses,
Quand, pareil au nageur qui rame avec ses mains,
Le Dieu fendait le flot des halliers sans chemins.
Tantôt, sans s'arrêter, la lune qui voyage
D'un regard nonchalant sondait le noir feuillage;
Tantôt, couvrant les pins de ses voiles plus lourds,
La nuit redescendait implacable, — et toujours,
Comme un appel lointain, comme un rendez-vous sombre,
Le grand bruit inconnu retentissait dans l'ombre. Mais déjà, des buissons s'échappant par milliers, Les daims, les loups chenus, les renards familiers, Et le lézard jaunâtre et la couleuvre bleue, Suivaient l'enfant céleste, en remuant la queue.
Or le bruit rappelait, plus clair à chaque pas. Le choc de cent guerriers que l'on ne voyait pas.
Soudain, derrière un mont qui penchait sur la route, Une chose effrayante apparut — une voûte Morne, affreuse, insondable et se tordant au bord, Avec des jets de pourpre et des pâleurs de mort; Un nuage montait, ondoyant et farouche, Comme si la montagne, ouvrant sa large bouche, Eût vomi, vers les dieux, tout l'Enfer; — et c'était De cette bouche-là que ce grand bruit sortait !
Les animaux frappés d'une terreur profonde Avaient fui. L'enfant seul, vers la voûte qui gronde, Entre les rocs fumeux se perdant à moitié, Marcha, la tête haute, et ferme sur son pié; Et ce qu'il aperçut, dans la caverne austère, Nul ne l'a vu, de ceux qui vivent sur la terre.
Au plus profond de l'antre, éclatant, furieux, Tel qu'un soleil sinistre enchaîné par les cieux, Un brasier formidable, aux vigueurs éternelles, Flambovait; — et, du gouffre horribles sentinelles,
Vingt géants soucieux qui portaient à leur front
Un œil, comme la lune, immobile et tout rond,
Dans le tressaillement de la flamme qui bouge,
Apparaissaient — au loin ; noirs sur le foyer rouge.
Ainsi que d'une éponge, ornement de la mer,
On voit, en la pressant, sortir le flot amer,
Vingt marteaux étaient là qui faisaient, sur l'enclume
Du fer gorgé de feu jaillir l'ardente écume;
On entendait parfois, à quelque coin obscur,
Siffler, comme un serpent, la scie aux dents d'azur,
Ou rugir, indigné, dans sa cuve ordinaire,
Le soufre en fusion qui sera le tonnerre;
Épouvantable ruche et ténébreux essaim...
L'enfant eut peur; un cri s'échappa de son sein.
A ce cri frais et pur, dans la caverne sourde
Les sombres travailleurs, tournant leur tête lourde,
Sur le milieu du seuil virent, tout pâle encor,
Le petit dieu couvert de ses longs cheveux d'or,
Comme un rayon du ciel tombé dans la fournaise,
Comme un souffle des monts plein d'une odeur de fraise,
Comme un printemps fleuri qui les venait charmer.
« Qu'il est beau ! ... » — Les plus forts savent le mieux aimei
« Qu'il est beau!... » disaient-ils, et dans l'antre qui fume
Les marteaux oubliés s'endormaient sur l'enclume,
Et ce grand bruit de forge entendu dans les bois
S'interrompit, alors, pour la première fois!
Ce furent des éclats de joie involontaire,
Des chansons de nourrice à secouer la terre,
Quand l'enfant, déjà fait à leurs fronts surhumains,
Passa de l'un à l'autre, entre leurs larges mains. Ils touchaient, enivrés de sa candeur divine, Ses sourcils délicats, ses cheveux, sa peau fine Et ses membres pareils à de frêles roseaux, Avec les peurs qu'on a pour les petits oiseaux. Puis, de ce même airain dont les foudres sent faites, Ils forgeaient des anneaux et des colliers de fêtes, Cent jouets monstrueux dont ils couvraient l'enfant, Et tous poussaient, en chœur, un rire triomphant A le voir, raidissant la douceur de ses formes, Chanceler sous le poids de ces hochets énormes.
Vulcain parut au seuil.
Quand par un soir d'été, Au bas d'un mont, non loin d'une antique cité, Le char des moissonneurs s'arrête, lourd de gerbes, Les propos familiers, le rire aux dents superbes, Éclatent, les pieds nus frappent le vert gazon; Des nuages errants le groupe se rassemble, La cime des forêts palpite, le sol tremble, Et les jeux et les cris tombent tous à la fois, Pour écouter des deux rouler la grande voix.
Ainsi tonna le maître emporté dans sa rage :
« Forgerons mal appris ! ouvriers sans courage, Cœurs de cerf!... à quoi bon ces fourneaux allumés? Et ces fleuves de feu, sous la terre enfermés,
JS6 DERNIÈRES CHAXSOKS.
Qui des monts éternels brisent la rude écorce, Si le marteau trop lourd pèse à vos bras sans force, Ou si vous dédaignez pour de futiles jeux L'amour des durs métaux, grave et profond comme eux. Songez-vous qu'ici-bas l'homme au cœur sanguinaire Ne reconnaît le ciel qu'au bruit de son tonnerre, Et que des vieux Titans on verrait le retour, Si nous laissions les dieux désarmés un seul jour? J'ai suivi ces combats; j'en ai su les audaces, Au sang des immortels pleuvant dans les espaces, Quand déjà Pélion se levait sur Ossa!
Jupiter tint de moi la foudre qu'il lança, Car c'est sur ma vertu que l'Olympe repose I Assis, la coupe en main, dans une molle pose, Les dieux ne songent guère aux armes qu'il leur faut, Seul, je travaille en bas, quand ils boivent en haut ! »
— Les géants consternés l'écoutaient en silence; Soudain, de sa poitrine, un cri rauque s'élance, Un rire impétueux, convulsif, étouffant; Il sentit là sa proie, il avait vu l'enfant, Et ce rire, inconnu dans l'antre séculaire, Etait plus effroyable encor que sa colère !
Enfin, les bras levés et le regard en feu :
« Soyez bénis sept fois, habitants du ciel bleui Quel qu'ait été mon zèle, aux époques passées, Vous acquittez d'un coup les dettes amassées.
DERN'IÉRES CHAKSOSS. 357
Et toi, plus que nous tous, immuable et serein, Dieu caché, Dieu puissant, dont le temple est d'airain, Je te rends grâce, ô Sort!... ton arrêt salutaire Livre à l'époux blessé le fils de l'adultère! Et vous, durs compagnons que j'aime tant à voir, Gigantesques enfants de la Terre au flanc noir, Par nos travaux communs, frères, je vous adjure D'être témoins d'un Dieu qui venge son injure I »
A ces mots, écartant les Cyclopes troublés, Il prit l'enfant divin par ses cheveux bouclés, Et frémit, au dedans, d'une douleur amère, A les voir doux et blonds, comme ceux de sa mère.
« Insensé 1 » cria-t-il en le poussant plus fort, « Tu n'es pas assez Dieu pour affronter la mort ! Celui qui, d'un seul geste, ébranle l'Empyrée, Le fils prédestiné, sorti des flancs de Rhée, Ne serait pas le roi de la Terre et des Cieux, S'il n'avait de Saturne évité les grands yeux, En cachant sa faiblesse au fond d'un noir repaire ; Te crois-tu donc plus fort, issu d'un moindre père? Qu'il accoure à ta voix!... » — L'enfant épouvanté Sanglotait. — « Qu'il arrive, à vingt chevaux porté 1 Son empire, ici-bas, est fait de violences. Il a les javelots, les carquois et les lances, Les boucliers épais, les casques sans défauts, Les chars de guerre armés de glaives et de faux, Ses béliers dont la tète ouvre les forteresses,
Le bruit de ses clairons doux au cœur des déesses; Mais il ne pourrait pas, malgré tes cris d'effroi, Dompter le feu divin qui n'obéit qu'à moi! »
Alors, l'enfant en main — sourd aux plaintes frivoles — Comme un frondeur grégeois dans des lanières molles, Fait tourner une pierre à l'entour de son front. Il décrivit dans l'ombre un formidable rond, Et, parmi les torrents de lave incendiaire, Le précipita nu, la tête la première.
Telle, au gouffre marin tombe une étoile d'or; Telle, en un tourbillon d'écume, on voit encor Plonger, du haut des airs, la mouette aux blanches ailes. Le soufre ardent jaillit en fauves étincelles, Tandis qu'on entendait, sous le linceul baveux, Siffler la chair qui brûle, et craquer les cheveux.
Cependant, par les cieux sans limite et sans voiles, Sur des gazons semés d'une poudre d'étoiles, Les fiers Olympiens, beaux éternellement Dans l'orgueil de la force et du contentement, Écoutaient d'Apollon sonner la grande lyre. Les déesses, en foule, excitant leur délire, La blonde Hébé, Cérès, reine des champs herbeux, Junon, dont l'œil est grand comme celui des bœufs, Minerve, espoir des forts, Vénus, cliarme du monde, Du nectar écumant vidaient l'urne profonde. Mais, ô Cypris, la coupe échappe de tes doigts, Tu frémis, et soudain, haletante et sans voix :
« Mon enfant! » — Jupiter porte aux pieds des oreilles, Vénus, au cœuri — Déjà six colombes pareilles Sont prêtes ; un frein d'or luit dans leurs becs rosés ; Elle part, elle vole aux fourneaux embrasés.
La voûte, à son aspect, s'écarta; — la lumière S'abattit d'un seul coup dans la caverne entière ; Et, parmi les senteurs de la myrrhe et du nard, La Déesse au front pâle apparut sur son char. Sans un mot, sans un cri, touchant du pied la terre, Elle atteignit d'un bond la fournaise... ô mystère!... O prodige!... la lave au reflet jaune et bleu Vient lécher son bras nu de ses langues de feu ; Et, soumis comme un chien qui flaire sa maîtresse, Le brasier monstrueux doucement la caresse, Poussant, jusqu'à ses mains, l'enfant mort à demi.
Vulcain désespéré dans son cœur a frémi ; Son amour croit encore, en la voyant si belle, c Mon père est roi là-haut ! tu l'apprendras, » dit-elle, « J'y cours !... »
Et, dans un coin de son voile étoile, Elle emportait son fils hurlant et mutilé. L'époux sentit son âme en deux parts divisée. Déployant les douceurs d'une langue rusée, Par des soumissions et des propos plus doux, Va-t-il de la Déesse apaiser le courroux? Ou, bravant tous les dieux dont la haine l'accable, Couvrir d'un mur de fer sa forge inattaquable !
Soudain, le souvenir de ses malheurs passés Fait trembler sur son front ses cheveux hérissés; Et, retenant Vénus par sa longue tunique :
« Jupiter!... N'y va pas!... Si ma vengeance inique
A comme un ouragan sur ton fils éclaté,
C'est le Destin, plus fort que notre volonté!...
N'y va pas! n'y va pas!... Je garde la mémoire,
De ce temps douloureux, si fatal à ma gloire,
Où le fils de Saturne, horrible et sans pitié,
Du haut des cieux ouverts, me lança par le pié,
Si bien que, pantelant, épouvanté, livide,
Je roulai tout un jour par le désert du vide,
Maudissant à jamais l'audace de mon cœur!
Car qui pourrait lutter avec un tel vainqueur?
Nos projets contre lui sont vains et misérables!
Tais-toi!... je te ferai des dons considérables,
Et tu t'apaiseras, car c'est le mieux encor;
— Les présents couvrent tout ; — dans ses balances d'or
Thémis, dont la raison sert de règle à la nôtre,
Met d'un côté l'injure, et les présents de l'autre;
Et c'est ainsi que vont les hommes et les dieux I
Et je te nommerai ces présents radieux,
Afin que ta poitrine en tressaille de joie ;
Pour tes cheveux flottants, où tout mon cœur se noie,
Je te ferai moi-même, en argent ciselé,
Un bandeau, sur le rond de la lune moulé;
Et — j'en jure le Styx, si tu crains l'imposture ! —
Je te ceindrai les flancs d'une belle ceinture,
Si pleine de vertus et de pouvoirs cachés, Q.ue les astres du ciel, sur ta tête penchés, Palpiteront d'amour, dans les hauteurs sans bornes !... Attends!... j'ai mis ma tête au trou des antres mornes, J'ai vu dans mes travaux à quelles profondeurs L'escarboucle de flamme enfouit ses splendeurs, Et, bien mieux que Mercure aux mains fallacieuses, Je peux surprendre au nid les pierres précieuses. A quoi bon ! je suis lourd, je suis difforme et laid ; Pour qu'on me veuille aimer, je n'ai pas ce qui plait ; Et de la terre aux deux la fable serait sue, Si j'ornais de colliers ma poitrine bossue! C'est toi, l'amour ! . . . C'est toi la grâce et la beauté ! . . . C'est pour toi que la terre, en sa fécondité, Étage incessamment la floraison des choses. Par-dessous les rubis, et par-dessus les roses!... Tais-toi!... »
Le petit Dieu trépignait cependant.
Labouré par la flamme, à nu sous l'air mordant, Son corps tout rabougri se tordait sur ses hanches ; Ses yeux, sous son front noir, faisaient deux taches blanches, Et son nez s'écrasait en large soupirail; Les lèvres dont la lave a terni le corail Avançaient, comme un mufle, énormes et gonflées, Tandis que, moutonnant à ses tempes brûlées, Les cheveux, du zéphyr pour toujours oubliés, Rappelaient, à les voir, la toison des béliers.
« Regarde!... » dit Vénus. Le cœur de la Déesse
Flottait entre les dons promis et sa tendresse. Écrasé sous le poids des remords superflus, Vulcain baissait la tète et ne répondait plus; Quand, se frappant le front et relevant sa face : « J'oubliais! Calme-toi! j'ai l'eau qui tout efface, L'eau de paix et d'oubli qu'on trouve chez les morts. Son pouvoir sur le cœur s'étend peut-être au corps?... Le soir de notre hymen, Pluton me l'a donnée; Je l'ai, depuis ce temps, hélas! abandonnée Dans cette peau de chèvre, au flanc large et barbu. .. Heureux si tu m'aimais — ou si j'en avais bu ! »
Et sur l'enfant tout noir dont la tête est baissée,
Il verse du Léthé l'onde épaisse et glacée;
Vains efforts : la douleur persiste ! Seulement
Le corps a secoué son engourdissement.
Il grandit; sur les os, dont les moelles frémissent,
Les nerfs sont déployés, les muscles s'affermissent.
Ce n'est plus l'humble enfant, — c'est un monstre emporté
Dans sa force première et dans sa puberté.
Tous le suivaient des yeux, les narines ouvertes.
Il flairait du dehors l'odeur des forêts vertes,
Et sa bouche qui rit, ténébreuse au dedans,
Montra, comme un éclair, la pâleur de ses dents.
Vulcain trembla ; Vénus en eut peur, elle-même, Et, de loin :
« O mon fils, ma douleur est extrême 1
Quand j'irais de mou père embrasser les genoux, Tu ne peux pas, si noir, habiter parmi uous! Va-t'en vers ces pays inconnus des vieux âges, Où le soleil plus proche a brûlé les visages. Là vivent, dans un calme à ma gloire odieux, Les Éthiopiens visités par les dieux, Les Nubes vagabonds, nourris du miel des ruches, Les mangeurs de serpents et les mangeurs d'autruches, Et les hommes sans tête, et le peuple tout noir Que l'on entend marcher, sous terre, sans le voir. Un rempart sablonneux couvre au loin cette engeance. Mon amour t'y suivra, comme aussi ma vengeance ; Pars!... ces peuples lointains dont tu seras le roi N'ont pas courbé leur front sous ma puissante loi. Abandonnés sans lutte aux pentes naturelles, Ils ignorent le nom des ardentes querelles; Aucun soupçon jaloux ne les vient consumer, Nul n'a connu, chez eux, les angoisses d'aimer. Il est temps de fléchir cet orgueil éphémère! Tu dois un nouveau monde au culte de ta mère. Pars!... j'armerai tes mains d'inévitables traits. Du désert flamboyant à la nuit des forêts, Dans la virginité des grandes solitudes, Va semer les désirs et les inquiétudes, Et que tout coeur dompté sente en lui des transports Brûlants comme ces feux qui t'ont touché le corps 1 »
Elle dit. — Aussitôt les colombes fidèles, Sautelant sous leur joug, avec un grand bruit d'ailes,
JÔ4 DERNIÈRES CHANSONb.
Attendent, pour partir, le signal de sa voix.
Mais, rougissant alors pour la première fois, D'un mouvement de main plein de grâce ingénue, Cypris, aux forgerons, cache sa gorge nue; Et, sur son char de nacre, aux coquilles pareil, En détournant la tête, étend son corps vermeil. L'attelage, emporté comme un flocon de neige, S'élance — mille oiseaux lui font un long cortège — Tantôt fendant les cieux, tantôt rasant le sol, Devers Chypre, à Paphos, il dirige son vol.
Là, cent parfums choisis brûlent pour la Déesse, Là, sous un bois sacré que le zéphyr caresse, Oublieux des clairons, Mars attend son retour, Le cœur tout languissant d'un éternel amour... Longtemps, le fils sans mère, immobile à sa place, D'un regard consterné la suivit dans l'espace. Mais quand le char, baigné par les feux du matin. Disparut tout à coup à l'horizon lointain... Sans un pleur de ses yeux, sans un cri de sa bouche, Il sentit l'abandon tomber du ciel farouche; Et, vers ce monde étrange où le sort le conduit, Marcha sous le soleil, sombre comme la nuit!...
— Je te salue, ô toi, premier-né d'Aphrodite, Dont le règne est perdu dans un autre univers! Ton histoire aux humains n'a jamais été dite; Nul poète amoureux ne t'a donné ses vers!
Ton nom puissant, formé de syllabes bizarres, Est un de ceux qu'en vain les savants chercheront. Il n'a sonné qu'au bruit des instruments barbares, Autour d'un feu nocturne, où l'on dansait en rond !
Tu n'es pas cet enfant qui voltige a Cythére, Parmi les bois de myrte et les rosiers fleuris, Et qui, sa trousse au dos, va guidant par la terre Le frais essaim des Jeux, des Grâces et des Ris !
Ton temple n'est ouvert, sur tes âpres rivages, Qu'à des adorateurs prosternés et rampants; Car tu sais la vertu des floraisons sauvages, Et tes dards sont trempés au venin des serpents !
Dans tes jardins, ô Roi. les panthères en troupes A côté des lions dorment sous le soleil; D'immenses aloès tendent, comme des coupes, Aux pithons monstrueux, leur calice vermeil ;
Et quand, parfois armé de tes plus sûrs dictâmes. Tu veux de ton empire explorer les détours, Ton char sombre est conduit par des hippopotames Dont on entend ronfler la narine aux poils courts.
Tu vas ; sur ton chemin , bondissent les gazelles ; Le tigre, en miaulant, vient lécher ton pied noir ; Les pélicans goitreux, avec leurs lourdes ailes, Du haut des cieux profonds descendent pour te voir.
Et pour te voir aussi, levant leurs fronts difformes, Les crocodiles verts et les grands lézards mous Coulent entre les pieds des éléphants énormes, Hideux torrent d'écaillé, aux sinistres remous!
Mais toi, silencieux comme la destinée,
Tu passes — étendu sur ton lit de roseaux —
Sans retourner jamais ta tête couronnée
De coquillages blancs et de plumes d'oiseaux!