‹ Œuvres de Louis BouilhetChapitre 34 sur 36 · XX. II · texte numérisé non relu

XX. II

Première Ride.

Aglaé n'est pas heureuse :

Elle a trouvé, ce matin, Une ride qui se creuse . Dans les neiges de son teint.

Les Jeux ailés, les Dieux-mouches, Tous les petits nains du ciel Vont menant des deuils farouches Pour ce cas essentiel.

DERRIÈRE S Cil AXS ON S. 367

Voici les Plaisirs moroses Confits en dévotion ; Des yeux bleus aux lèvres roses Descend leur procession.

Et de ses cheveux couverte, Vénus, en pleurant bien haut, Etend dans la fosse ouverte L'Amour mort, ou peu s'en faut.

Sur sa couche de parade,

En pompe on l'ensevelit!...

— Pauvre Amour, vieux camarade,

Fais-moi place dans ton lit.

Gelida.

Elle a, pour toute science,

La gaité de ses vingt ans;

C'est la blonde Insouciance,

Aux yeux bleus, couleur du temps.

Pour lasser la patience Des désirs les plus constants, Son cœur a fait alliance Avec ses cheveux flottants.

Sourde à l'hymne des tendresses, Elle rit de ces détresses due rien ne peut consoler...

Et je crois que la coquette Dans l'amour de Juliette Passerait sans se brûler !

Les Chevriers.

L'Aube aux pieds d'argent descend des montagnes ; La Nuit s'est cachée au fond des grands bois; Tous les nids d'oiseaux chantent à la fois. Hardis chevriers, quittons nos compagnes!

Les sentiers couverts de mousse et de thym Mettront sous nos pas un tapis superbe, Et nous ferons choir en passant sur l'herbe Du bout des rameaux, les pleurs du matin !

En marche! il est temps de quitter les plaines; Déjà les coteaux ont le front vermeil.

Nous atteindrons bien le tour du soleil, Avec nos sacs lourds et nos gourdes pleines!

Nous redescendrons, quand la nuit viendra, Entonnant en chœur l'air connu des chèvres; Et la douce Lune, un sourire aux lèvres, En bel habit blanc, nous reconduira 1

Air de Chasse.

Le soleil va chasser la nuit; Pale Phcebé, reine aux longs voiles, Il est temps de rentrer, sans bruit, Ton troupeau de blanches étoiles !

Déjà des bois silencieux L'aube pénètre le mystère...

Que fais-tu si tard dans les cieux, Quand nous t'attendons sur la terre?

Elle vient! elle vient!... de son pied diligent Entendez-vous, li-bas, le bruit léger dans l'herbe? Mais ce n'est plus Phcebé par les cieux voyageant...

C'est Diane au cœur dur, Diane au front superbe ! Elle a ses blonds cheveux liés comme une gerbe, Et sur son dos bruni sonne un carquois d'argent.

A nous, Déesse!... En chasse! en chasse! Le bois s'emplit de cris ardents.

Les chiens sont fous. Voici la trace Des sangliers aux longues dents!... •

Au galop, courbés sous les branches, Plus vite, allons! plus vite encor!

La mince flèche aux ailes blanches Siffle, comme le vent du nord.

Nous courons, nous volons ; — victoire ! Les épieux et les javelots!...

La béte en tient ; — la mousse noire Boit, par les monts, son sang à flots.

Elle tombe, à bout de colères; Et sa blessure, en s'épanchant, Rougit le lac aux ondes claires, Comme fait un soleil couchant.

Les cornets ont sonné, — la nuit vient, qu'on se presse ! Amis, la route est longue après les durs combats.

Six chevaux traîneront, fiers et pleins d'allégresse, Le monstre hérissé, trop pesant pour nos bras. Diane ! en ton honneur nous brûlerons sa graisse ! Phcebé ! remonte aux cieux pour éclairer nos pas ! . . .

L'Oiseleur.

Les plaines, au loin, de fleurs sont brodées. Parmi les oiseaux et les papillons, J'entends bourdonner l'essaim des Idées Qui flotte au soleil en blancs tourbillons!

Comme un aigrefin méditant ses crimes, Sans perdre un moment, j'apprête, en sournois, Un beau trébuchet fait avec des rimes; Et j'attends, — caché dans le fond des bois.

Toutes!... les voici toutes!... à la file! Hésitant un peu, n'osant approcher.

Parfois un manant qui sort de la ville Vient, d'un bruit de pas, les effaroucher.

Moi, je reste là, sans voix, sans haleine, L'oreille et les yeux sur mon traquenard.

372 UERN1L1U1 CHANSONS.

Si la gibecière est à moitié pleine,

Je rentre au logis, plus fier qu'un renard.

Et c'est sous mes doigts un bruit d'étincelles, Quand j'ouvre le sac où tient mon trésor, Et que je les prends, par le bout des ailes, Pour les enfermer dans leurs cages d'or!...

Une Baraque de la Foire.

Oh! qu'il était triste, au coin de la salle! Comme il grelottait, l'homme au violon ! La baraque en planche était peu d'aplomb, Et le vent soufflait dans la toile sale.

Des bourgeois blasés — l'un d'eux s'en alla! Raillaient à plaisir ces vieilles sornettes, Ainsi qu'il convient à des gens honnêtes Qui sont revenus de ces choses-là!

Dans son ermitage, Antoine, en prière, Se couvrait les yeux, sous son capuchon ; Les diables dansaient; — le petit cochon Passait, effaré, la torche au derrière.

Découvrant sa gorge, et portant, je croi, Sur son carton peint, la mouche assassine, En grand falbala venait Proserpine, Comme une princesse à la cour d'un roi.

Tout l'Enfer sautait au bout des ficelles.

— Dieu l'avait permis, très évidemment! — Puis ce fut le tour du bleu firmament Avec ses pétards et ses étincelles.

Le soleil tournait, plein de vérité Chaque trou d'étoile était à sa place, Des anges bouffis flottaient dans l'espace, Pendus au plafond pour l'éternité.

— Ohl qu'il était triste! oh! qu'il était pale!... Oh! l'archet damné raclant sans espoir!

Oh ! le paletot plus sinistre à voir

Sous les transparents aux lueurs d'opale!

Comme un chœur antique au sujet mêlé, Il fallait répondre aux péripéties, Et quitter soudain, pour des facéties, Le libre juron, tout bas grommelé!...

Il fallait chanter! il fallait poursuivre Pour le pain du jour, la pipe du soir, Pour le dur grabat dans le grenier noir, Pour l'ambition d'être homme et de vivre !

Mais parfois, dans l'ombre — et c'était son droit ! Il lançait, lui pauvre et transi dans l'àme, Un regard farouche aux pantins du drame Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid.

Puis — comme un rêveur dégagé des choses — Sachant que tout passe et que tout est vain, Sans respect du monde, il chauffait sa main Au rayonnement des apothéoses!...

Novembre 1867.

Dans le Cimetière de S***.

Toute chose, ici-bas, cherchant Dieu comme un pôle, Se tourne, en frémissant , vers son dôme éternel : Élancé dans les airs, le mont, sur son épaule, Comme un pavillon bleu porte le vaste ciel.

Le cèdre du Liban, loin de la roche nue, Pousse toute sa sève à flots tumultueux, Géant désespéré qui, pour toucher la nue, Hausse son front superbe et tord ses bras noueux.

Le temple a cent degrés; la tour solide et fière D'un cercle de créneaux couronne la cité; Et, comme un long serpent, dressant son col de pierre, L'obélisque, d'un jet, perce l'immensité.

O cèdre ! ô monts géants où l'aigle a sa patrie, Temples, dômes, babels que bâtit notre orgueil, Le plus proche des cieux est le sage qui prie Dans le vallon des morts, les pieds sur un cercueil !

Lied normand.

(Reconstruit avec les débris d'une vieille chanson normande.)

Sous le chèvrefeuil, Je vidais bouteille.

Trois amis en deuil M'ont dit à l'oreille :

■ — Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

« Prends bien garde à toi, On te fauche l'herbe. »

— 1 Je n'ai pas d'effroi, J'ai rentré ma gerbe! »

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qn'on nous verse e: . Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

H prend son cheval, Sa bride et sa selle, Et court, par le val.

Au seuil de sa belle.

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'orl

Y trouve un garçon, Qui faisait ripaille, Lequel eut frisson, De peur de bataille.

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

— » Reste désormais Près de cette femme; Tu n'auras jamais L'orgueil de mon âme!

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse enccr Le vin, c'est du sang! — '.. .'or!

— » Au fond de son cœur, ai cueilli naguère

Une belle fleur

Qu'on ne trouve guère,

— Eh ! bon I bon ! bon ! — qu'on nous verse encoi ! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

— « J'ai couché trois ans, La nuit avec elle,

Dans de beaux draps blancs, Garnis de dentelle.

— Eh 1 bon 1 bon ! bon ! — qu'on nous verse encor 1 Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

— a Reste et sois joyeux 1 J'ai trois enfants d'elle; L'un est à Bayeux, L'autre à La Rochelle 1

— Eh 1 bon 1 bon ! bon ! — qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'orl

— « Le troisième, ici, Dessous les charmilles I Fait tout son souci

De courir les filles!...

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

— ■ Reste, beau vainqueur 1 Moi qui suis leur père, J'ai noyé mon cœur Au fond d'un grand verre! »

— Eh I bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor I Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or 1

L'Abbaye.

Une ruine immense et formidable à voir 1

Le jour qui se levait, sur les tours au flanc noir Étalait sa lumière, et, comme une ironie, Faisait lutter sa joie avec cette agonie.

Pareille à quelque monstre oublié par les eaux Dont le temps, sur la grève, a rongé les grands os, La vieille basilique, avec des bruits funèbres, Parfois, dans l'herbe haute égrenant ses vertèbres,

Livrait à la pitié du passant inconnu La désolation de ses côtes à nu!...

Le toit, dont le squelette aux décombres s'appuie, Ployait sous huit cents ans de soleil et de pluie ; Les fenêtres, au loin, dans les murs élevés, S'ouvraient horriblement, comme des yeux crevés, Tandis que — dominant la montagne prochaine, Empanaché de lierre et plus touffu qu'un chêne, Avec ses chérubins qui se penchaient sur nous, Ses diables grimaçants, ses docteurs à genoux — Le grand clocher muet, debout dans les airs libres, Gardait, miné d'en bas, d'effrayants équilibres; Si bien qu'on avait peur, en passant sous l'arceau, D'un souffle de la brise ou du poids d'un oiseau, Des enfants se roulaient, au pied des murs, dans l'herbe ; Mille insectes cachés faisaient un bruit superbe; Les genêts d'or ouvraient leur bouquet éclatant, Tout riait, tout chantait, tout vivait; Des gazons répandus en touffes inégales, Du rire des enfants et du cri des cigales, Des fleurs, des nids joyeux, des buissons chevelus, Quelque chose montait des temps qui ne sont plus. Comme une odeur de tombe, emplissait la vallée !

Une cloche tinta, misérable et fêlée.

C'était pour une morte, un doux être emporté Qui dormait là, depuis un an, tout à côté, Dans l'endos qui verdoie, avec ceux du village.

Or, vers le bout du chœur moins effondré par l'âge,

Comme un radeau survit au vaisseau naufragé,

Quelques planches aidant, on avait ménagé

Un coin d'asile au culte, une chapelle, un bouge.

Trois femmes en haillons, sur le vieux seuil qui bouge,

Avec un mendiant hâve et défiguré,

Le rosaire à la main, attendaient le curé;

Et rêveur, à pas lents, pris de pitié sincère,

J'entrai. J'étais venu pour cet anniversaire.

Près du catafalque en drap noir Jauni par des lueurs de cierge, Un vieux bedeau me fit asseoir, Un vieux bedeau vêtu de serge ;

Et vers l'autel tout crevassé, Entre deux drôles en galoches.

Le prêtre, œil cave et front glacé, Se hâtait, au bruit faux des cloches.

Pendant que, du fond de son cœur, Il versait le flot des prières, On entendait siffler en chœur Tous les nids cachés dans les pierres.

DERNILRES CHANSONS. j8l

Un pinson des plus étourdis Mêlait, perché sur un saint-georges, Aux sanglots du De prof midis La chanson des blés et des orges.

D'autres, malgré l'événement De cette pompe mortuaire, Se balançaient joyeusement A la lampe du sanctuaire.

Et, changeant son rôle aujourd'hui, Plein de caquets et de bruits d'aile, Chaque pilier servait d'appui A la maison d'une hirondelle.

Le pauvre confessionnal Se cachait, triste et taciturne, N'ayant plus à son tribunal due l'aveu du hibou nocturne.

Sur l'autel aux maigres décors, Un grand christ oublié des masses Montrait, tout le long de son corps, Le baiser visqueux des limaces;

Et des insectes, étonnés De ce tumulte avant dimanche, Parmi les vieux bouquets fanés, Se traînaient sur la nappe blanche,

Tandis qu'un frêne aux jets ardents, Crevant la muraille entr'ouverte, Pour voir ce qu'on fait là-dedans, Passait, en haut, sa tête verte!...

— Les trois femmes et le vieillard, Agenouillés au fond de l'antre, Répondaient d'un ton nazillard Au fausset enroué du chantre.

Et je songeais au siècle fort Où, loin du doute et des scandales, De ce vieux temple à demi mort Un peuple entier baisait les dalles.

Voilà que tout à coup, dans l'air, autour de moi, Sur mon front, sous mes pieds tout chancelants d'effroi, Un changement se fit, — énorme et sans exemple : La chapelle à grand bruit s'abima dans le temple! Et le temple lui-même, avec ses cent piliers, Ses cent lustres pendus à ses cent madriers, Sa voûte formidable où l'encens fait des ondes, Son orgue, au loin, tonnant sur les foules profondes, Dans toute sa grandeur, comme au jour qu'il est né. Parut debout, vivant, terrible, illuminé!...

A deux pas de l'autel, sous le banc des chanoines, Fume, dans l'air glacé, le troupeau gras des moines -Qui tous, la corde aux reins et le capuce au front, Songent aux espaliers où les fruits mûriront. Et, les yeux demi-clos, ruminent les histoires Des longs repas servis dans les grands réfectoires. Quand le carillon clair s'élance jusqu'au ciel Pour quelque Epiphanie ou pour quelque Noël. Seul, au plus haut du chœur, dans ses habits de fête, Sous un dais de brocart, crosse en main, mitre en tête, L'Abbé, de son fauteuil dont les deux bras sont d'or, Se soulève à moitié pour le Confiteor ; Et, promenant partout son regard pacifique, Dans un redoublement d'encens et de musique, Au peuple, par bonté, se laisse voir un peu, Rose comme une vierge — et calme comme un dieu.

Et là-bas, tout là-bas, comme au fond d'un abîme, Laboureurs et manants sur qui pèse la dîme, Gardes-chasse étranglés dans l'étroit hoqueton, Maigres pasteurs, debout sous leurs peaux de mouton, Bons archers guerroyant pour les droits de l'Eglise, Tous ceux qu'au même joug la misère égalise, Contemplent, éperdus ainsi que des enfants, Les beaux surplis brodés, les drapeaux triomphants, Les vitres de couleur d'où les saints vous regardent ; Si bien que le temps pèse et que les heures tardent Pour s'en aller, plus haut que le séjour mortel Oublier leur néant, dans la grandeur du Ciel!...

Les hymnes, cependant, sous la nef emportées S'élargissent au loin, par cent voix répétées, Et, du portail plein d'ombre au choeur étincelant, Dans l'écho des piliers remontent en roulant, — Choc des vents déchaînés, bond d'une mer immense, Bruit qui tantôt s'arrête et tantôt recommence Selon le rythme antique — ou l'ordre souverain Du chantre aux grands poumons qui mugit au lutrin.

Non, c'est un rêve! c'est un rêve!

Le Temps ne se retourne pasl Dans sa main de glace il enlève Toutes les choses d'ici-bas.

Rentrez en foule sous ces dalles, Pour ne plus jamais revenir, Spectres de moines à sandales Dont ne veut plus notre avenir!

Croulez, nefs où sont les vertiges, Et que la splendeur du ciel bleu, O cierges, sur vos longues tiges Fasse pâlir vos fleurs de feu !

DFRXIÉRFS CHANSONS. j8^

Assez de nuit et de mensonge !

Assez de peuples à genoux !

Deux mille ans... c'est trop pour un songe !

Réveillons-nous, réveillons-nous I

Vent des monts aux bruyantes ailes, Voisin des astres radieux, Pousse, au fond des noires chapelles, Ton air libre où meurent les dieux !

A moi glaïeuls, genêts, orties !

A l'assaut, les verts escadrons I Plantez au dos des sacristies Vos échelles de liserons !

Grimpez sans peur au mur qui penche, Noirs mulots, lézards aux pieds froids ; Sifflez, pinsons! — C'est la revanche Des prés, des ondes et des bois.

Et toi, la mère universelle ; Toi, la nourrice aux larges flancs, Dont le lait pur à flots ruisselle Du haut des deux étincelants;

Toi, qui marches fière et sans voiles Sur les cultes abandonnés, Et, par pitié, dans tes étoiles Caches les dieux découronnés;

j86 DERNIÈRES CHANSONS.

Toi, 4jui réponds aux calomnies Des aveugles niant le jour, Par des tonnerres d'harmonies Et des cataclysmes d'amour;

Toi, qui proposes dès l'enfance, A notre faible humanité, Pour symbole ta confiance, Pour évangile ta beauté,

Entre, ô Nature, avec ta joie, Ton soleil et ton mouvement — Et qu'on te laisse cette proie A dévorer tranquillement 1...

Kronos. roi du passé, père des jours à naître, Seul des Olympiens sur son trône est resté; L'impitoyable faux au tranchant redouté Tremble éternellement dans les mains du vieux maître,

Sa barbe, que le feu des étoiles pénètre, Sous ses flocons d'argent couvre l'immensité; Il jette aux dieux nouveaux un regard de côté, Et se détourne d'eux, sans les vouloir connaître.

A quoi bon? rien n'est sûr, d'autres viendront encor. N'a-t-il pas vu ses fils brisant leurs sceptres d'or, Et l'Olympe encombré du débris de leurs armes?

Sur terre et dans les cieux, sachant que tout est vain,

Il pleure, épouvanté de ce néant divin —

Et la profonde mer n'est qu'une de ses larmes!

A la Lune.

O toi qui dans le vieux Paris, Comme quelqu'un qu'on doit connaitre, Venais tout le long des toits gris Me regarder par ma fenêtre ;

Toi qui, du bout de tes ravons, Répandais, veilleuse obstinée, Tes pâles consolations, Sur le noir de ma destinée!

Sœur de la terre, astre charmant, Loin des cités où l'homme est chiche, duels bons coins sous le firmament Je te ferais, — si j'étais riche!

Que de bois profonds j'offrirais, O Lune, à tes pudeurs jalouses, A tes ébats, que de lacs frais, A tes langueurs, que de pelouses I

Oh! les frais coteaux pour s'asseoir 1

Oh! le sable uni des terrasses

Où tu promènerais, le soir,

Tes pieds d'argent, aux blanches traces 1

Comme, sans peur d'événements, On verrait, en lueurs superbes, Tout ton collier de diamants S'égrener dans les hautes herbes!

Et comme tu pourrais encor, A l'abri des vertes arcades, Balayer, de ta robe d'or, L'escalier bruyant des cascades 1

— « Pauvre ami, dit l'astre aux yeux doux, La plus chère de mes retraites Est encor le crâne des fous, Ou la cervelle des poètes!... »

DEK.NIÈRES CHANSONS. 389

Chanson des Brises

vFaite pour une Féerie).

Réveillez-vous, arbres des bois!

Tressaillez toutes à la fois,.

Forêts profondes!

Et, loin des rayons embrasés, A la fraîcheur de nos baisers

Livrez vos ondes!

Aimez-nous !

. Chantez tous, Pins et houx,

Fougères!

Nous passons,

Nous glissons,

Nous valsons,

Légères ï

Oh! comme, avec -un bruit joyeux, Nos ailes battent sous les cieux,

Grandes ouvertes !

Oh ! le délire et la douceur De se rouler dans l'épaisseur

Des feuilles vertes !

Quels doux sons!. .

Les chansons Des pinsons,

Des merles!

Bois bénis, Tous vos nids Sont garnis

De perles!

Quand nous aurons, quelques instants, Joué sous les berceaux flottants

De vos ramures, Nous reviendrons dans les cités Mêler un peu de vos gaités

A leurs murmures !

Ouvrez-vous Devant nous, l'ins et houx,

Fougères!

Nous passons, Nous glissons.

Nous valsons.

Légères ! . . .

Dernière Nuit.

Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte, Mon feu s'éteint avec un dernier bruit. Sans un ami, sans un chien qui m'écoute, Je pleure seul, dans la profonde nuit.

Derrière moi — si je tournais la tête, Je le verrais, — un fantôme est placé : Témoin fatal apparu dans ma fête, Spectre en lambeaux de mon bonheur passé.

Mon rêve est mort, sans espoir qu'il renaisse. Le temps m'échappe, et l'orgueil imposteur Pousse au néant les jours de ma jeunesse, Comme un troupeau dont il fut le pasteur.

Pareil au flux d'une mer inféconde, Sur mon cadavre au sépulcre endormi Je sens déjà monter l'oubli du monde Qui, tout vivant, m'a couvert à demi.

Oh ! la nuit froide ! oh ! la nuit douloureuse ! Ma main bondit sur mon sein palpitant.

Qui frappe ainsi dans ma poitrine creuse I Quels sont ces coups sinistres qu'on entaad?

Qu'es-tu ? qu'es-tu ? parle, ô monstre indomptable

Qui te débats, en mes flancs enfermé?

Une voix dit, une voix lamentable :

« Je suis ton cœur, et je n'ai pas aimé I »

Le Nid et le Cadran.

Près du cadran sonore où l'heure se balance, L'hirondelle a bâti son fragile berceau; Entendez-vous deux bruits monter dans le silence ? La voix du Temps se mêle aux chansons de l'oiseau ;

Sombre avertissement de l'heure qui s'envole, Hymne charmant du nid qui palpite d'amour, Duo mystérieux à la haute parole, Que Dieu fait retentir sur le front de la tour.

Comment donc osas-tu, voyageuse hirondelle, Aux mains de l'oiseleur suspendre ton destin? Quand l'hôte au front morose habite la tourelle, Comment conter ta joie aux brises du matin?

Chante, chante au soleil ta ballade amoureuse! Les jours n'ont pas pour toi de tristes lendemains. C'est, à nous de pâlir quand l'heure à la voix creuse Mesure à coups pressés l'orchestre des humains.

Chante, nid de l'oiseau ! j'aime à voir sous la nue Rire à côté du Temps ta calme volupté Et flotter dans les deux mollement suspendue Ta minute joyeuse à son éternité.

Les Zones de L'Ame.

L'âme — ainsi que la terre — a ses régions douces, Ses climats tempérés qu'effleure le soleil : Frais espoirs souriant comme un flot sur les mousses, Voluptés sans angoisse et bonheurs sans réveil.

Elle a les passions de sa zone torride, Ses amours, épandus comme un embrasement, Ses âpres désespoirs, steppes au sable aride, due le vent du désir brûle éternellement.

Puis elle a ses torpeurs et ses déserts de glace, Ses mornes souvenirs flottant de place en place, Avec ses jours sanglants sur la neige étalés;

Mais ceux-là vous diront une lugubre histoire, Qui, penchés au sommet de quelque promontoire, Ont aperçu de loin ses pôles désolés.

Apparition.

Près des colombes, sous les toits, Au détour de la vieille rue, Dans ma chambrette d'autrefois Ma jeunesse m'est apparue;

Ses cheveux flottaient sur son cou Libres et blonds comme les gerbes; Ses yeux fixés on ne sait où Étaient pleins de rayons superbes ;

Au seuil du pauvre appartement Elle dressait toute sa taille; Et sa voix sonnait rudement, Comme un clairon dans la bataille :

« Halte ici ! passant curieux Qui reviens, après dix années, Troubler le silence pieux Des murailles abandonnées ! »

DËKNIÉEBS CHANSONS. 595

xxxtx

Au grand Tonneau d'Heidelberg.

Monstre des temps homériques, Dans les nôtres déclassé; Polyphème des barriques, Dont l'œil au ventre placé

Provoque avec assurance

— Avortons d'un siècle obtus — Nos tonneaux qui sont en France, Étroits comme nos vertus!

Foudre géant, qu'à ta forme On prendrait pour un vaisseau, Du bon vin cercueil énorme Dont je possède un morceau.

Je veux, plein d'un effroi vague, Et m'agenouillant trois fois

— Comme un dévot dans sa bague Met un fragment de la croix —

Sur un reposoir gothique, Dans un coffret de satin, Enchâsser ton bois mystique, Tiède aussi d'un sang divin !

Heidelberg!... par tes féeries, Par tes gnomes familiers, Par tes noires brasseries Où chantent tes écoliers,

Par ton château, sous les nues Debout comme un souvenir, Au nom des splendeurs connues Et des gloires à venir,

Puisse au loin, joyeux cratère, Ton fût, sur tes monts planté, Envahir toute la terre Sous un flot de volupté !

Et puisse la paix féconde, Comme dans un saint anneau, Un jour enfermer le monde Au cercle de ton tonneau!...

Berceuse philosophique.

Monsieur l'enfant qu'on attendait, Soyez le bienvenu sur terre !

Vous dansez comme un farfadet, En narguant la sagesse austère ;

Car Dieu vous fit frais et vermeil, Et votre mère en est ravie, Et vous avez, sous le soleil, L'éblouissement de la vie.

Déjà, pour vos repas de choix, Tout travaille, ô tyran superbe :

L'abeille qui bourdonne au bois, La vache qui mugit dans l'herbe.

Vous. daignerez un peu plus tard, Dans un carrosse en miniature, Honorer d'un vague regard Cet hommage de la nature.

Vous encouragerez un peu, Comme il sied aux rois débonnaires, Les oiseaux qui sont en tout lieu Vos musiciens ordinaires.

Vous connaîtrez les champs, les fleurs, Les grands flots qu'un souffle balance, Et la pelouse aux cent couleurs, Molle aux pieds de Votre Excellence ;

Puis le ciel, admirable à voir, Pavillon que Dieu vous décore De taffetas bleu jusqu'au soir, De velours brun jusqu'à l'aurore.

Un mot pourtant de l'avenir :

Tout vous flatte, ô maitre du monde !

Toutes les mains, pour vous bénir, Caressent votre tète blonde.

Et votre mère, en ses ébats, Colle ses lèvres affolées Aux traces de vos premiers pas Sur la poussière des allées.

Car, Enfant, vous avez pour vous Mieux que la force qui nous blesse, La majesté des grands yeux doux, Le droit divin de la faiblesse.

Goûtez-les bien, ces jours dorés Faits de jeu, de rire et de danse!

Vous grandirez, vous grandirez De décadence en décadence.

On vous ôtera sans merci Votre pouvoir de sept années, Et vous serez esclave aussi, Dès que vos forces seront nées.

Vous connaîtrez, pauvre oisillon, Après la cage, où l'ennui siège, La jeunesse, ce tourbillon; L'amour, ce lac; l'espoir, ce piège.

DERNltKES CHANSON'i. ^99

Par les monts, les bois et les prés, L'œil éteint, l'âme inassouvie, Sombre forçat, vous traînerez La longue chaîne de la vie.

Pour vous, le Temps, en son décours, Versera de ses mains funèbres Sur la banalité des jours, L'épouvantement des ténèbres.

Puis, vieil enfant, vous sortirez Triste et nu de la vie arrière ; Mais le berceau que vous aurez Sera froid, sinistre et sans mère!...

Jasmin.

J'ai cueilli pour vous seule, à sa branche flétrie, Ce jasmin par l'hiver oublié dans la tour. J'ai baisé sa corolle, et mon âme attendrie Dans la dernière fleur met son dernier amour.

Château de la Roche-Guyon.

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