AU CLAIK DE LUNE
Dans la vigne, au mur étalée, La hine glisse lentement, Et, sous la feuille dentelée, Caresse le raisin dormant.
Tout à coup la grappe en alerte .S'éveille et croit le jour venu;
Chaque grain, gonflant sa peau verte, Frissonne au vent comme un sein nu.
Chaque bourgeon, rouge de honte, Semble une perle de corail ; Le tronc frémit, la sève monte, Toute la vigne est en travail.
Clarté menteuse! erreur fatale!
O vigne, reprends ton sommeil; Ce n'est point à ce reflet pâle Que ton sang deviendra vermeil.
Pampres pressés, attendez l'heure, L'aube du jour est loin encor, Et ce rayon qui vous effleure Est plus froid qu'un baiser de mort!
Les Larmes de la Viarne.
M.irs est venu, la vigne pleure :
Le vent du nord, passant brutal, Fait, sur les branches qu'il effleure, Rouler des perles de cristal;
Et, peu sensible à tes alarmes, Au flanc des côtes sans chemins, La terre boit tes grandes larmes, Consolatrice des humains.
Oh ! dis-nous, se peut-il qu'on voie, Pour calmer nos «âpres douleurs, Sortir un jour des flots de joie De tes rameaux gonfles de pleurs?
Toute joie a sa source amère :
Poète, ne t'étonne pas Si je suis triste, moi, la mère De l'ivresse et des gais repas.
Le ciel, jaloux du vin qui charme, A taxé mon philtre puissant, Et je paie aux dieux une larme Pour chaque goutte de mon sang.
Toi-même, à l'heure du délire, N'entends-tu pas avec effroi Monter, aux strettes de ta lyre, Tous les sanglots qui sont en toi!
Chatterie.
Je la vis seule, aux derniers rangs assise; Des feux du lustre éclairée à demi, Elle courbait, comme un chat endormi, Son dos frileux, sous sa fourrure grise.
Sa main mignarde, aux gestes ambigus, Dans un gant paille avait rentré ses griffes ; Ses longs yeux verts, comme deux escogriffes, Dévotement fermaient leurs cils aigus.
A peine, au bord de ses lèvres félines, Passait le bout des petits crocs d'émail, Et son nez mince, au rose soupirail, D'un souffle frais baignait ses barbes fines.
Soudain la belle (un homme était entré) Sembla frémir sous ses noires dentelles, Et j'entendis comme un bruit d'étincelles Qjui s'échappait de son jupon moiré!...
Portrait.
Je ne sais pas ton nom, comtesse ou bien marquise, Dont le portrait charmant rit dans ce cadre d'or; Mais nulle, en sa beauté, n'eut plus de grâce exquise, Au temps qu'on était jeune et qu'on aimait encor.
Tes cheveux à frimas, où le zéphyr se joue, Effleurent mollement ton visage vermeil, Car le pastel du maître a semé sur ta joue L'incarnat velouté d'une pèche au soleil.
Mille amours sont nichés sous tes narines roses, Mille autres sont blottis dans tes yeux irisés, Tandis que Cupidon, sur tes lèvres mi-closes, Appelle au pâturage un troupeau de baisers.
Ht le ruban bleu-ciel, dont ta robe est fermée, Semble, au long du corsage, étaler à plaisir, De ta taille divine à ta gorge embaumée, Une échelle d'azur où monte le désir!...