‹ Œuvres de Louise Labé (volume 2)Chapitre 9 sur 42 · ELEGIE III · texte numérisé non relu

ELEGIE III

QVAND VOUS lire^, è Dames Lionnoifes, Ces miens e/crits pleins d'amoureufes noifes, Quand mes regrets, ennuis, defpits & larmes M'orre\ chanter en pitoyables carmes.

Ne veuille^ pas condamner mafimplejfe.

Et ieune erreur de ma foie ieunejfe.

Si c'efi erreur : mais qui dejfous les Cieus Se peut vanter de n'efire vicieus?

L'un n'efi content de fa forte de vie. Et toufiours porte àfes voifins enuie : Vun forcenant de voir la paix en terre,

Par tous moyens tache y mettre la guerre :

L'autre croyant pourete ejlre vice,

A autre Dieu qu'or, ne fait Jacrifice :

L' autre fa foy pariure il emploira

A deceuoir quelcun qui le croira :

L'un en mentant de fa langue lézarde,

Mile hrocars fur Vun 6" l'autre darde :

le ne fuis point fous ces planettes née,

Qj/i m'ujjent pu tant faire infortunée.

Onques ne fut mon ail marri, de voir

Che\ mon voifn mieus que che\ moy pleuuoir.

Onq ne mis noife ou difcord entre amis :

A faire gain iamais ne mefoumis.

Mentir, tromper, & abufer autrui,

Tant m'a defplu, que mefdire de lui.

Mais ji en moy rien y ha d'imparfait,

Qji'on blâme Amour : ceji luifeul qui l'a fait.

Sur mon verd aage en fes laqs il me prit.

Lors qu'exerçois mon corps S* mon efprit

En mile & mile eûmes ingenieufes,

Qu'en peu de tems me rendit ennuieufes.

Pour bien fmoir auec l'efguille peindre

l'eujfe entrepris la renommée ejîeindre

De celle là, qui plus doéle quefage,

Auec Pallas comparoit fon ouurage.

Q}ii m'uji vil lors en armes fiere aller.

Porter la lance & bois faire voler.

Le deuoir faire en l'ejîour furieus,

Piquer, volter le cheual glorieus,

Pour Bradamante, ou la haute Marphi/e, Seur de Roger, il m'ujî, pojfible, prife. Mais quoy? Amour ne peut longuement voir Mon coeur n'aymant que Mars & le fauoir : Et me voulant donner autre fouci.

En f ourlant, il me difoit ainji:

Tu penfes donq, ô Lionnoife Dame, Pouuoir fuir par ce moyen majlame :

Mais non feras, i'ay Juhiugué les Dieus Es bas Enfers, en la Mer & es Cieus.

Et penfes tu que n'aye tel pouuoir Sur les humeins, de leur faire fauoir Qp'il n'y ha rien qui de ma main ef chape? Plus fort fe penfe (y plus tôt ie le f râpe. De me blâmer quelquefois tu n'as honte, En te fiant en Mars, dont tu fais conte: Mais meintenant, voyjî pour perfijîer En le fuiuant me pourras refifier.

Ainfi parloit. & tout efchaufé d'ire Hors de fa troujje une fagette il tire. Et décochant defon extrême force.

Droit la tira contre ma tendre efcorce : Foible harnois, pour bien couurir le cœur. Contre l'Archer qui toufiours eji vainqueur. La bref che faite, entre Amour en la place. Dont le repos premièrement il chajje :

Et de trauail qui me donne fans cejje. Boire, manger, & dormir ne me laijfe.

Il ne me chaut defoleil ne d'ombrage :

le n'ay qu Amour ^ feu en mon courage,

Qiii me de/guife, O fait autre paroitre.

Tant que ne peu moymefme me connoitre.

le n'auois vu encore feï\e Hiuers,

Lors que i'entray en ces ennuis diuers :

Et ià voici le treizième ejîé

Que mon cœur fut par amour arrefié.

Le tem% met fin aus hautes Pyramides,

Le tems met fin aus fonteines humides:

Il ne pardonne aus braues Colifees,

Il met â fin les viles plus prifees,

Finir aujfi il ha acoutumè

Le feu d'Amour tant f oit il allumé:

Mais, las! en moy ilfemhle qu'il augmente

Auec le tems, & que plus me tourmente,

Paris ayma Oenone ardamment,

Mais f on amour ne dura longuement,

Medeefut aymee de lafon,

Qjii tôt après la mit hors fa maifon.

Si meritoient elles efire ejlimees.

Et pour aymer leurs Amis, efire aymees.

S'efiant aymé on peut Amour laijfer

N'efi il raifon, ne l'efiant,fe lajfer?

N'efi il raifon te prier de permettre.

Amour, que puijfe à mes tourmens fin mettre?

Ne permets point que de Mort face efpreuue.

Et plus que toy pitoyable la treuue :

Mais fi tu veus que i'ayme iufqu'au bout,

Fay que celui que i'efiime mon tout.

ça

Qjiifeul me peut faire plorer & rire.

Et pour lequel Jt fouuent iefoupire.

Sente en fes os, en fon fang, en fan ame, Ou plus ardente, ou bien égale Jîame.

Alors ton faix plus aisé me fera, Qjiand auec moy quelcun le portera.

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