Sonnet XXIV, p. i J
SUR LOUISE LABÉ
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bien conduit, un chef-d'œuvre de finesse naïve et de grâce malicieuse. Bien qu'un contemporain, Pierre de Saint - Julien *, en ait attribué la paternité à Maurice Sève, la maternité, pour le moins, en appartient à la Belle Cordière. C'est elle qui a inventé cette fable charmante de V Amour aveuglé par la Folie^ que Jupiter condamne à lui servir de guide. Il est possible que Maurice, familiarisé, en sa qualité d'avocat, avec la langue du droit, l'ait aidée pour le judicieux emploi qu'elle a fait des termes juridiques dans son dialogue; mais il n'est pas admissible qu'il en ait même retouché le style, car ses écrits prétentieux, obscurs, alambiqués n'offrent aucun des caractères qui distinguent cet aimable opuscule, où les idées sont nettes, oii la phrase est claire, où, à part quelques traits moins légers, qui trahiraient seuls une main plus pesante, mille détails respirent l'esprit le plus féminin qui soit au monde.
En ce qui concerne les poésies de Louise, ou du moins celles dont elle a cru devoir faire part au public, elle eut un collaborateur longtemps ignoré. La découverte de ce fait appartient à un poëte charmant, dont la perte sera toujours un regret pour mon cœur. Bibliophile délicat et fin, ses préférences se portaient sur les rimeurs du XVI^ siècle, et, chose rare, il lisait ses livres qui le récompensaient de sa peine par mille trouvailles aussi curieuses qu'inattendues.
Edouard Turquety, dans une étude sur Olivier de
I. Gemelles ou Pareilles, recueillies de divers auteurs, etc., par Pierre de Saint-Julien, de la maison de Balleure. (Lyon, Ch. Pesnot, 1585, in-80, p. ^2^.)
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Magny \ élucide avec un soin et une perspicacité remarquables sa tendre affection pour Louise ^ dont la profonde empreinte subsiste en maint endroit de ses poésies.
Comme Monfalcon, que nous avons déjà cité, Turquety pense que deux amours auraient dominé la vie de Louise et que les Élégies, expression de cette ardeur première, seraient de plusieurs années antérieures aux Sonnets. Cependant^, si l'on s'en rapporte à la longue pièce Des Louanges de Dame L. L., que j'attribue au Poitevin Guillaume Aubert, la première flamme de Louise, flamme qu'il compare à celle de Penthésilée pour Hector (cet Hector ressemble singulièrement au dauphin Henri), n'aurait guère survécu au siège de Perpignan; et il faut songer qu'alors elle avait à peine dépassé seize ans. On ne voit pas une différence assez marquée entre le style des Élégies et celui des Sonnets pour croire qu'un long intervalle se soit écoulé entre la composition des premières et celle des derniers. La véritable vocation poétique de Louise ne paraît s'être révélée qu'à l'époque où elle a connu Olivier de Magny. Jusqu'alors elle avait pu s'essayer dans quelques odes, ou plutôt quelques chansons, qu'elle modulait d'une voix harmonieuse, en s'accompagnant de son luth avec un véritable talent; c'est à peu près tout ce dont la félicitent les poètes qui l'ont d'abord célébrée *.
1. Bulletin du Bibliophile, publié par Techener, XI série (Paris, 1860, in-80, pages 1637 et suivantes).
2. Le Privilège des Œuvres de Louise Labé^ en date du 1} mars 1 5 H» est requis pour \e Dialogue de Folie et d'Amour, dès longtemps composé, ensemble plusieurs Sonnets, Odes et
SUR LOUISE LABÉ
Mais, vers i^^o, lorsque Jean d'Avanson, seigneur de Saint-Marcel, membre du Conseil privé, président du Grand Conseil, se rendit à Rome, chargé de défendre auprès du pape les intérêts de la France, il emmena comme secrétaire un jeune homme de vingt et quelques années, compatriote et protégé du Quercinois Hugues Salel, abbé de Saint-Chéron, prélat très-influent à la Cour.
Les voyages, au XVI® siècle, surtout les voyages officiels, s'accomplissaient avec une prudente et majestueuse lenteur. L'ambassadeur dut s'arrêter à Lyon, y attendre des instructions et y faire un assez long séjour. Ce fut alors qu'Olivier de Magny fut présenté à Louise Labé. Au milieu de ce cénacle provincial, avide des nouveautés parisiennes, quel effet dut produire l'arrivée d'un poète ami de ce grand Ronsard, qui venait de conquérir d'emblée la royauté du Parnasse français 1 Olivier rayonna comme une étoile de première grandeur parmi ces nébuleuses lyonnaises. Louise se sentit fascinée : Phaon apparaissait à Sappho! Elle ne vit plus au monde que le jeune et brillant poète. Lui-même ressentit soudain le contre-coup de la commotion qu'il avait donnée. Ce fut comme une fatalité :
Car dés lors que fatalement J'en approchay premièrement...
s'écrie Olivier, dans son ode en faveur de Louise, qui répond, dans son XX® sonnet :
Epistres. Il n'y est pas question des Élégies, qui ne seraient donc pas antérieures à 1554.
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ÉTUDE
Puis le voyant aimer fatalement, Pitié je pris de sa triste aventure *.
Elle était dans l'été de la vie, à l'âge où la femme éprouve d'ordinaire cette crise suprême et décisive qui, rompant la chaîne du passé, absorbant l'avenir, dominera désormais l'existence dont elle marque l'apogée.
Plus jeune de quatre ou cinq ans, Olivier était vif, ardent, bien pris dans sa petite taille, Iljjjaniait admirablement cette langue divine de la poésie, qui plaît tant aux âmes féminines, et possédait en outre tous les avantages extérieurs qui peuvent les captiver.
Son talent, sa personne, sa situation, son âge, font involontairement penser à la jeunesse d'Alfred de Musset. Dans l'auteur des Soupirs, comme dans celui des Contes d'Espagne et d'Italie^ on trouve cette même désinvolture adorablement maladive et nerveuse, cette ardeur allanguie et puissante, qui s'harmoniait à force de contraste avec la nature brûlante et passionnée d'une femme dans toute la richesse de l'âge, dans toute l'exubérance de l'amour.
L'âme de Louise et celle d'Olivier en arrivèrent bien vite à vibrer d'un même accord, et ce n'est pas seulement par hasard, c'est à tout instant que leurs voix se répondent. Si l'on étudie parallèlement leurs œuvres, on y respire un même souffle : les pensées, les expressions, alternent comme l'écho d'un mutuel amour. Ainsi (et c'est Turquety qui parle), quand on vient de lire dans Louise ces premiers vers du XXIII® sonnet: