SOCIALE
PROLEGOMENES.
Une entreprise immense pèse sur moi, sans m effrayer. Ce n'est point en mes forces que je me confie ; je ne puis me reposer que sur la puissance et la vérité des sympathies générales dont je vais me rendre l'interprète. Et cependant que Ion ne s alarme pas ; je ne veux point parler aux passions ; je ne dois m adresser qu'aux nobles instincts, aux sentiments élevés , aux intérêts de Tintelligence et de la morale.
li'Essai-sur les Institutions sociales, que je publiai eu 1818, contient déjà un germe fécond ; ce germe s'est développé avec les événements et avec mes propres méditations. Plusieurs années d'études historiques, d'observations de tout genre; les circonstances extraordinaires qui depuis 181 4 ont
mûri à-la-fois toutes les populations de notre Europe, demeurée jusqu'alors à différents âges de la société, circonstances qui ont si prodigieusement accéléré la marche de l'esprit humain ; sans doute aussi un voyage que je viens de faire en Italie : tout a réagi sur moi.
Une nouvelle ère se prépare; le monde est eii travail , tous les esprits sont attentifs.
Le champ de la civilisation s'est agrandi ; la Grèce a soulevé son suaire de mort et de servitude, et a pix)uvé que la bannière du Christ est aussi le drapeau du patriotisme et de la liberté; l'Italie parle avec gémissement de ses anciennes gloires, de ses espérances si souvent et si cruellement trompées ; et tous les cœurs généreux sont vivement émus et irrités de ses longues douleurs ; les Espagnes ont frappé aux barrières qui les tiennent séparées de l'Europe: ces barrières fatales et caduques sont trop fortement ébranlées pour qu'elles ne finissent pas bientôt par s'écrouler avec fracas; les jeunes Amériques se sont précipitées dans la pensée émancipatrice qui fait les peuples ; mais elles se sont placées tout-à-fait en dehors de nos traditions, et je n'aurai point à m'occuper de leurs destinées quelque grandes qu'elles soient, quelque influence qu'elles doivent exercer sur les nôtres.
ï^a vieille Europe , qui a des traditions , des sou-
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venirs, des ancêtres, veut se régénérer sans renoncer à ses traditions , sans fouler à ses pieds ses souvenirs , sans renier ses ancêtres.
Les jeunes Amériques entrent tout-à-coup dans le monde civil sans avoir passé par les initiations successives que FOrient nous imposa; nous avons vu commencer cette histoire si nouvelle, qui ne jflb présente ni les origines incertaines des autres histoires , ni leurs temps fabuleux , ni leurs cycles cosmogoniques, et qui, à cause de cela, noiis^jgraît dépouillée de tout un ordre de choses, l a poé sie dans la littérature et les arts.
AinsrHonc les Amériques , colonies violentes et exterminatrices, qiïi se sont si entièrement ^ubsti- ^ tuées aux nations indigènes, qui n'ont eu ni les castes organisatrices , ni les théocraties fondant un ordre primitif, ni les sacerdoces dépositaires et conservateurs jaloux de croyances sociales, qui nont rien eu enfin de ce qui forme les premiers âges de tous les peuples, ont dû marcher rapidement vers le christianisme développé dans la sphère civile, vers ce christianisme qui réduit à sa juste valeur la solidarité, la communauté des destinées humaines. Toute science archéologique de législation et de jurisprudence leur est étrangère. Montesquieu est pour eux un ancien; cest leur Aristote: Delolme et Bentham sont leur Justinien. Toutefois ils auront
bien un jour leur poésie , une poésie qui finira par animer d'un soufle de vie leurs langues importées, qui reposera sur le spectacle dune nature toute nouvelle, sur les sentiments éternels du cœur, sur les investi g[ations de la pensée, sur les traditions générales du genre humain , consignées , pour eux comme pour nous, dans la Bible. Dans ce moment, ils font à-Ia-fois leur sol et leur état social : la science philosophique et la poésie viendront après.
Ce n est donc qu'à l'Europe que nous devons nous adresser ; c'est elle seulement que nous devons avoir en vue dans les considérations qui composent la Palingénésie sociale.