II. L'amour chez l'homme est un sentiment mo
rai ; ce n'est que par dég^énération qu'il se transforme quelquefois, et qu'il devient l'irrésistible appétit des sens comme chez les animaux.
Le sentiment de la beauté n'est-il pas un sentiment moral? et la beauté elle-même n'est-elle pas lexpression d'une chose toute morale? Expliquez-moi la pudeur: cet attrait de préférence exclusive, qui a tant de puissance, serait-il un produit de l'art? L'homme ne doit-il pas quitter son père et sa mère pour devenir chef d'une famille? La femme aussi ne doit-elle pas quitter son père et sa mère pour suivre l'époux de son choix? N'est-ce pas la société conjugale qui doit protéger et soigner l'indigence de l'homme enfant? Et qui peut assurer la durée de la société conjugale, si elle ne repose pas en effet sur un sentiment moral? Toute la magnificence de la prose de Buffon, toute la magie des vers de Lucrèce, ne couvrent donc que d'éclatants et tristes paradoxes.
Ainsi l'union des sexes n'aurait pas lieu chez l'homme dans cet état hypothétique qu'on a appelé l'état de nature. L'homme ne peut naître que dans la société, comme nous l'avons déjà dit; par conséquent il ne peut se propager que dans la société. Il y a des animaux qui ne peuvent se propager que dans le climat où ils sont nés ; il en est d'autres qui ne peuvent se propager dans l'état de domesti-
cité. La société est la condition nécessaire à l'homme pour qu'il devienne père. J'ai besoin de dire que cette remarque est très ancienne; j'ai besoin même de dire que les physiologistes pourraient lui prêter 1 appui de leur autorité; mais je préfère la justifier par la plus haute de toutes les considérations. L'homme sait qu'il agit en vertu, j'oserais le dire, d'une délégation du Créateur ; et c'est cela seul qui fonde le précepte d honorer son père et sa mère. Lorsque nos parents nous ont donné la naissance, ils ont été ministres de Dieu, en ce sens quils savaient ce qu'ils faisaient. Ils savaient également qu'ils contractaient, par-là même, lobligation de soigner notre longue et pénible enfance; et c'est de cette double considération que Fénélon faisait dériver la source du pouvoir paternel. Aussi les philosophes qui ont admis ce qu'il leur a plu d'appeler létat de nature ont-ils été obligés, pour être conséquents, de nier que nous dussions obéissance et respect à nos parents. J. J. Rousseau, que Ion trouve sur le chemin de toutes les vérités , lorsqu'il n'est pas contraint d'en sortir par l'esprit de système , Rousseau avait bien compris lobstacle de l'union des sexes dans létat absolu d'ignorance; et c'est même une des objections qu'il se propose dans son Discours sur llnégalité des conditions : cependant cela ne l'empêche point, dans son Contrat social , de se hâ-
ter de dissoudre les liens de famille sitôt que , selon lui , le besoin cesse de s'en faire sentir pour l'enfant. Mais rassurons-nous sur les suites d'une pareille monstruosité : l'homme ne deviendra jamais père dans l'état de nature, il n'aura jamais des enfants ingrats. L'amour est une chose sainte et auguste. Voilà ce qui explique pourquoi, dans les livres saints, l'idolâtrie est caractérisée par tous les détails , même les plus repoussants, de la prostitution, et pourquoi le culte du vrai Dieu est caractérisé à son tour par tous les effets et tous les charmes de l'amour.
Lorsque vous voyez une peuplade, s'il en existe où l'union des sexes ne soit pas soumise au mariage, dites hardiment que ce sont là les ruines d'une société ancienne qui a péri , et que l'amour n'y subsiste que parceque le saint nœud du mariage y fut connu auparavant.
Dieu a voulu que dans l'homme Tamour fût le principe de la reproduction : c'est une grande et belle loi morale. Ainsi l'amour, tel qu'il est peint dans une poésie chaste, l'amour tendre et sérieux est le véritable amour de la nature.
III. L'homme n'invente rien ; ce que Dieu ne lui a pas enseigné directement , il le lui enseigne par la société.
Les anciens attribuaient à des dieux l'invention de tous les arts, comme ils appelaient fils des dieux
les chefs des peuples, les héros, les poètes, les fondateurs des sociétés humaines.
Il est douteux que riiomme eût pu inventer le labourage , Fart de manier les métaux.
Les mythologies sont une langue allégorique qui n a pas plus été inventée que les autres langues. En grec et en latin le mot fable signifie parole. Bailly a très bien remarqué que l'absurdité même de certaines fables prouve qu'elles n'ont pas été inventées : c'est un langage hiéroglyphique dont nous n avons plus la clef, dont nous ignorons les racines ; et c'est aussi la raison qui a déterminé quelques archéologues à croire la langue écrite douée d'une telle énergie.
Les planisphères anciens primitifs sont vraisemblablement la première origine des différentes mytlîologies. Voyez ce que dit Jamblique des tapisseries qui décoraient les temples des Égyptiens. Nos métaphores, d'après Denys d'Halicar nasse, ne sont autre chose que les restes des écritures symboliques. Nos langues conservent toujours des monuments vivants de leurs premières origines.
Les inventions qui ont été faites pour ainsi dire sous nos yeux , ou dont nous pouvons encore suivre la trace , sont dues à des hommes inconnus , dont les procédés pour y parvenir sont ignorés , ou appartiennent incontestablement au hasard, comme
si la Providence eût voulu nous prouver visiblement que nous n'inventons rien.
IV. La paresse est la passion dominante de l'homme : s'il travaille, c'est pour parvenir au repos. Mais le travail lui a été imposé , et il n'y a pour lui de repos que dans la mort. Il lutte contre la société comme il lutte contre la nature , car sa vie est une vie de combat dans tous les modes de son existence.
Si l'homme défriche une terre nouvelle que le fer n'ait pas encore déchirée, il sort de ces pénibles sillons une exhalaison mortelle : il faut que la terre s'accoutume à la charrue , tant la nature est rebelle à l'homme.
Si l'homme laisse envahir son domaine par la solitude, la nature reprend ses premiers droits; et l'homme est de nouveau frappé par la mort. Les envahissements de la solitude sont remarquables à Rome. Ce qui se passe là , sous nos yeux , est la preuve écrite de ce qui se passe par-tout dans toutes les circonstances analogues.
Selon que vous dépouillerez une colline de ses arbres, ou que vous y ferez croître une forêt, vous priverez un terrain de la rosée du ciel, ou vous ferez couler du rocher aride d'abondantes eaux. Il dépend donc de l'homme de changer jusqu'à la constitution atmosphérique du lieu où il s'établit. Les météores lui obéissent en quelque sorte, et
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le plus terrible de tous vient mourir à ses pieds. Lorsque le Nil était contenu dans des canaux et dans de vastes bassins, il distribuait la fécondité parmi les peuples, et l'EjO^ypte était couverte de villes immenses. Les ruines de Palmyre ne sont-elles pas cachées dans la solitude? Je demanderai si Zénobie fit élever tant de magnifiques monuments parmi des monceaux de sable , vain jouet des vents. Sa ville , dont le nom se trouve une seule fois dans l'histoire , s appelait-elle la ville des Palmiers , ou la Reine du désert? Si l'industrieux Batave cesse un instant de réparer les digues qu'il sut élever à force de courage et d'art, bientôt la mer retombera de tout son poids, et les villes ne seront plus que d'affreux récifs, ou des phares pour les navigateurs. Croyez-vous que les flots de l'Adriatique respecteraient long-temps les pointes de rochers où furent d'abord assises de misérables huttes.de pêcheurs, et qui devinrent la superbe Venise? Il est très probable que les travaux d'Hercule ne sont autre chose qu'une allégorie des travaux de l'homme pour assainir et féconder la terre, car la terre ne se laisse pas cultiver comme on le croit: elle commence par résister avec violence, elle cède avec déplaisir, et niêmeavec douleur; elle reprend ses droits avec un empressement terrible. Les anciens, qui avaient mis en symboles toutes les puissances de la nature,
n'avaient pas manqué d'établir des divinités conservatrices des lieux. Sitôt que l'homme voulut attenter à la paix profonde dont jouissaient ces divinités sauvag^es, elles s'élevaient avec fureur contre l'audace de l'homme. Le chêne criait sous la cognée, et le sillon produisait des semences de mort.
Ainsi l'homme fait en quelque sorte le climat et le sol : il les fait , les perpétue , les modifie ; mais sitôt qu'il s'arrête , l'invincible nature reprend ses droits. Le marais impur croupit dans les fontaines de marbre, le lierre s'élance autour des colonnes de porphyre, l'herbe croît sur les parvis des temples et sous les portiques des palais. Tyr n'est plus qu'un cadavre jeté sur le rivage de la mer.
Je ne sais de qui est cette observation sur l'énergie vitale : les éléments matériels dont se compose un être quelconque, ai-je vu quelque part, sont, tout le temps que dure la vie de cet être , en opposition avec les affinités chimiques; et, lorsque la vie se retire, les affinités chimiques viennent se ressaisir de ces éléments pour leur imprimer de nouvelles combinaisons. On peut donc dire qu'en toutes choses l'énergie vitale lutte continuellement contre l'énergie de la nature aveugle et matérielle.
V. L'amour de la patrie se compose de l'attachement au sol et aux institutions; au sol, parceque
cest rhomme qui le fait ce qu il est, par le travail de ses mains; aux institutions, parcequ'elles se font ce qu'il faut qu'elles soient pour le ppotéger. Sa puissance est plus grande sur le sol et sur le climat que sur les institutions. Mais ce que l'homme fait , il ne le fait que dans la société : il n'a point de pouvoir sans elle.
11 y a deux ordres de choses qui existent en même temps; les unes sont faites par Dieu, car il ne faut pas oublier que Dieu s'est réservé le haut domaine sur la société; les autres sont faites par l'homme, car il ne faut pas oublier non plus que l'homme est un être libre, et que, si la société lui a été imposée, il est des modifications qui peuvent lui appartenir.
Les éléments qui constituent le bon lieu r de l'homme ne se trouvent que dans la société : ce n'est que là qu'il peut jouir du charme des affections. Le courage, le dévouement, les plus hautes vertus ne se trouvent que là , ainsi que le plus grand déploiement de l'intelligence. Enfin il ne trouve que là les douceurs de l'étude , le goût pour les sciences, les pensées généreuses, les sentiments élevés, la gloire, noble et immense instinct de l'immortalité; car l'immortalité elle-même n'est qu'au sein de la société, comme la société seule est conservatrice des traditions religieuses. La perpétuité d'un nom au sein des sociétés humaines, quel que soit au leste
le genre de renommée qui entoure ce nom , n estelle pas en effet comme un symbole vivant de l'immortalité elle-même? On ne saurait trop le redire, riîomme n'est pas fait pour être seul , l'homme n'est rien tout seul , l'homme enfin ne peut séparer sa destinée de celle de ses semblables ; et le genre humain tout entier est solidaire.
Ainsi la solitude déprave l'homme. Ce qui arrive au sol , lorsqu'il cesse d'être travaillé par l'homme social, arrive à l'homme lui-même lorsqu'il fuit la société pour la solitude : les ronces croissent dans son cœur désert. Le goût de la solitude est donc une dégradation morale qui finit par pervertir l'homme.
De ce que la société a été imposée à l'homme il résulte que l'homme qui veut se soustraire à la société devient rebelle à la volonté de Dieu , refuse une des conditions auxquelles il a reçu l'existence. Ai-je besoin d'avertir que je n'entends point toucher à l'exaltation du sentiment religieux qui pousse certains hommes dans la solitude des cloîtres? Ce n'est pas pour se soustraire à la société , c'est pour remplir une autre sorte de mission utile encore à la société. Pendant que les uns agissent, les autres prient ; et ceux qui prient remplissent aussi un ministère public. Nous avons vu ces pieux cénobites, exilés dans le monde où ils étaient étrangers, nous
offrir le spectacle de ce sacerdoce aujourd'hui si méconnu.
VI. L'homme régne sur les animaux : mais les uns fuient son approche, les autres viennent chercher les fers de la servitude, les autres enfin accourent autour de son habitation pour l'embellir ou pour être protégés par lui ; il en est même qui viennent chercher la mort pour sa nourriture, ou offrir leurs molles toisons pour ses vêtements. Mais façonnez , si vous pouvez , le tigre à l'esclavage : non , Dieu a voulu qu'il restât libre dans les forêts , ainsi que le chamois sur les rochers escarpés. Dieu qui a voulu aussi que l'homme social eût des serviteurs parmi les animaux, a dit au taureau: «Tu «abaisseras tes cornes menaçantes sous le joug, « pour rendre fertile la terre que j'ai donnée à « l'homme. » Il a dit au cheval : « Sois son noble « compagnon dans ses travaux et dans ses dangers; » au chameau , doué de sobriété : « Tu traverseras u avec lui les déserts , en t'abstenant de boire et de « manger ; » au renne : « Tu traîneras le Lapon au- « tour des glaces du pôle. )• Il a dit au chien : « Tu «garderas les troupeaux de l'homme, tu veilleras « autour de sa demeure, tu le suivras dans ses voya- « ges, tu trahiras ton propre instinct pour te faire " l'ennemi des autres animaux lorsque ton maître «voudra prendre les plaisirs de la chasse; et, s il
« devient pauVre , misérable , privé de la vue , tu < dirigeras ses pas sur les bords du précipice pour ' le lui faire éviter, ou parmi les flots d'une multi- " tude insouciante pour qu'il reçoive le pain de Tau- « mône que tu partageras avec lui. »
Croyez-vous que cet instinct des animaux marqués pour la domesticité ne prouve pas l'intention du Créateur qui leur donna cet instinct, et qui, ainsi , l'ajouta en quelque sorte aux organes mêmes de l'homme? Les animaux sont comme des machines intelligentes , qui ont tout ce qu'il leur faut de facultés pour obéir à des ordres , et qui n'en ont pas assez pour les enfreindre. L'homme communique quelque chose de lui aux animaux qui sont ses serviteurs ou ses compagnons, à-peu-près comme la main imprime à la pierre placée dans une fronde le mouvement qui doit porter cette pierre à un but fixé par l'œil de l'homme. Cette communication trop merveilleuse pour qu'on puisse l'expliquer est un de ces mystères profonds qui confondent notre intelligence.
Dieu a donc tout prévu pour la société : sans la société l'instinct perfectible de ces animaux ne se serait jamais développé, et aurait, par conséquent, été une force perdue. Or rien n'est inutile dans la création.
VIL Dieu qui a voulu que les hommes vécussent
en société , et qui a voulu , en même temps , que le genre humain fit un seul tout, a employé divers moyens pour remplir et voiler ce but Parmi ces moyens on peut considérer la guerre et le commerce comme les plus puissants. Il fait beau déclamer contre les conquérants qui se jouent de la vie des hommes, et contre ces marchands avides qui vont tenter la fortune dan,s mille climats divers. L'état social est un état de souffrance. L'homme doit manger un pain trempé de ses sueurs. Il lui faut des périls, de la gloire, de nobles malheurs. Des peuples ont été civilisés par les sons de la lyre, d'autres par le glaive du guerrier , d'autres par les relations du commerce. La terre est fécondée par des fleuves tranquilles ou par des torrents impétueux. Les orages ne sont pas plus inutiles que les douces ondées. Ce qu'il y a de plus nécessaire c'est que lespéce humaine soit honorée et perfectionnée. La résignation du captif dans les fers , le courage du guerrier sur un champ de bataille, sont des faits qui honorent l'homme aussi bien que l'intelligence qui le dirige sur les mers. Un ancien a dit que le juste aux prises avec Fadversité était un beau spectacle pour les dieux. Nous trouvons un instant où la puissance guerrière et la puissance commerçante se sont disputé l'empire du monde. Carthage succombe, parceque sans doute la Providence jugea plus convenable de confier les desti-
nées sociales aux vertus guerrières. Trois jjrands hommes sont morts la même année, et ont laissé chacun un nom immortel, qui se rattache à un ordre différent d'idées : le dernier des Grecs , Philopœmen, enveloppé dans la gloire du guerrier qui défend ses foyers ; Scipion , qui venait de donner aux Romains le sceptre de la domination universelle; et le plus grand des hommes de guerre qui ait jamais paru, Annibal, survivant, au sein de l'exil , à une patrie qu'il ne peut sauver.
VIII. Dieu a fait l'homme pour la société; il la lui a imposée, ainsi que nous l'avons déjà dit, et l'homme voudrait quelquefois secouer le joug de la société comme les autres jougs. Ainsi , dans les révolutions , il y a un certain nombre d'hommes qui forment la multitude , et qui tendent à se débarrasser de toute forme sociale. Rousseau , interprète de cette sorte d'instinct de révolte contre la société , qui repose dans la multitude ignorante et toujours prête à retourner à la barbarie , Rousseau préludait aux doctrines de son Contrat social par son Discours contre les sciences et les arts, et par son Discours sur l'Inégalité des conditions. Montesquieu était parti de l'existence de la société pour en étudier les lois : Rousseau était parti , au contraire, de l'hypothèse d'un état de nature pour arriver à la fiction d'un contrat primitif; mais il sapait les bases de