‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 26 sur 60 · TOME I I · texte numérisé non relu

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son édifice , en proclamant cet axiome antisocial : " L'homme est bon , et les hommes sont mauvais. » Fénélon a fait contre la doctrine d'un contrat primitif des ar[>uments qui sont restés sans réponse, parcequ ils sont l'expression même de la vérité. Ces dégoûts de la société, qui viennent, à de certaines époques et dans de certaines circonstances , saisir les hommes chagrins et mélancoliques, sont une vraie maladie morale qu'il faut guérir. Mais alors il arrive que les conservateurs des doctrines sociales sont eux-mêmes atteints de cette cruelle maladie. Voyez ce qui est arrivé dans la révolution française, où Ton a marché dans cette voie du dégoût: on a commencé par abolir toutes les hiérarchies sociales, et il n'y a plus eu de ces barrières concentriques où les principes conservateurs peuvent, en se retirant, se retrancher avec quelque succès. Les paradoxes comme les vérités se donnent la main. Rousseau a donc été conduit, par la conséquence de ses antipathies sociales , à dire que l'homme qui réfléchit est un animal dépravé. La véritable dépravation de l'homme, c'est l'état sauvage et le dégoût de la société. La solitude ne vaut rien à l'homme, parcequ'elle n'est pas son état naturel.

Les inconvénients de la société , qui à toutes les époques blessent toujours plus ou moins certains hommes, se font bien plus sentir, ou deviennent

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bien plus généraux, dans les temps de révolution, ou dans les temps qui précédent les révolutions. Il semble à ces esprits inquiets que hors du cercle social ils se trouveraient plus à Taise. On ne fait pas attention que la vie sociale est un état de souffrance, comme la vie humaine en général. Ainsi je ne prétends pas nier cet état de souffrance et de combat qui a enfanté et les doctrines perverses de Hobbes , et les plaintes de Rousseau , et auparavant les rêveries des poètes sur fâge d'or; mais cet état de souffrance tient à notre nature même, qui est tout souffrance. Il ne s'agit plus de discuter les avantages et les inconvénients de l'état social, puisque l'homme ne peut exister que là. C'est comme si l'on discutait les avantages ou les inconvénients de l'atmosphère qui enveloppe notre globe.

N'oublions jamais que la société n'étant point un état de choix, l'homme ne consent point à aliéner une partie de sa liberté pour jouir de certaines prérogatives ou de certains biens attachés à la société. L'état social, en un mot, ainsi que nous l'avons dit, est une des limites naturelles assignées par Dieu même à la liberté de l'homme.

Il faut, à toutes les époques, lutter contre cet instinct antisocial de la multitude ; il faut , à toutes les époques , propager les idées sociales au sein de cette multitude. I^es hommes de talent qui em-

■iGo ESSAI

ploient le don le plus élevé du Créateur h favoriser cet instinct antisocial, sont sûrs d obtenir d'abord une très grande renommée, mais leur tombeau sera maudit.

Répétons donc encore une fois que l'homme ne choisit pas Tétat social par préférence , mais que cet état lui est imposé. Disons que riiomme sauvag^e n'est point l'homme primitif, mais Fhomme dégénéré. L'homme, dans l'état sauvage, ne fait que consommer sans produire. La terre lui est marâtre; et les animaux refusent de lui obéir. Il n'a reçu de pouvoir que dans la société ; hors de la société il est sans puissance.

Ce n'est donc que dans la société qu'il faut étudier l'homme, et la société ne peut exister sans la parole.

IX. Dans l'état de société, ainsi que nous l'avons remarqué, les générations se succédant sans interruption, et se croisant les unes les autres, la raison de se soumettre à une loi n'est jamais suspendue, ne cesse jamais de subsister. On peut donc dire, en thèse générale , que les modifications doivent se faire successivement par le travail lent et graduel du temps et des mœurs. Ajoutons ici que le gouvernement étant destiné, par la nature même de son institution , à réprimer les erreurs de la volonté d'un peuple, il est nécessaire qu'il soit pri-

mitivement imposé à ce peuple comme les autres nécessités sociales. M. Ancillon, qui professe la doctrine des systèmes politiques fondés sur l'expérience, au lieu de la doctrine des systèmes fondés sur une théorie spéculative; M. Ancillon, en cela d'accord avec M. de Maistre, dit fort bien qu'à l'origine ce sont les princes qui ont formé les nations , et non point les nations qui ont fait les princes. Toute l'histoire affirme ce fait.

Bossuet , dans sa Politique sacrée , admet le consentement des peuples. Il a bien raison , car le ! consentement des peuples constitue la liberté. Pour obéir librement, il faut obéir avec amour; mais n'oublions point que le consentement des peuples ne peut être qu'un acquiescement tacite, une reconnaissance de ce qui existe, ou plutôt un acquiescement qui résulte de la conformité aux mœurs. La légitimité est ce lien mystérieux qui forme l'unité morale des nations ; et en ce sens elle est le consentement même des peuples.

On s'est fort trompé sur le droit divin. Sans doute le droit divin ne consiste point à admettre l'action de la Providence sur les sociétés humaines, comme sur l'ordre général de Funivers; car l'une est une action pour ainsi dire physique, et lautre une action toute morale; mais la parité est la même. Les lois physiques ont été établies par Dieu

au coinnienceiiient; et Tunivers continue d'exister, soit par la persistance de ces lois premières, soit par un soin providentiel de tous les instants pour la durée et la continuelle existence de ces lois. 11 en est de même de la société. Dieu n'abandonne pas plus la direction des êtres intelligents que celle de l'univers matériel. L'homme n'a pu naître que dans la société; et les régies primitives de la société ont été faites par Dieu. Le droit divin n'est pas toujours visible comme dans la théocratie des Juifs, mais il n'est jamais suspendu.

Nier le droit divin est une erreur analogue à celle de nier la création. La nation anglaise, la première, a fait du droit divin un dogme antinational. Si une fois elle veut consentir à l'affranchissement des catholiques, je pense qu'elle n'aura plus de raison pour continuer de professer une telle hérésie sociale , et qu'elle rentrera , à cet égard , dans la grande orthodoxie du genre humain.

L'action de la Providence doit être voilée par respect pour la liberté de l'homme; il a fallu qu'il fût possible de la nier, pour qu'il y eût du mérite à y croire, car la croyance ou la foi doit être un des mérites de l'homme sur la terre. Peut-être même sous ce point de vue était-il nécessaire que le droit divin fût nié par une société, parceque la résistance de quelques honnnes isolés, pour admettre

ce dogme fondamental, n'aurait pas assez prouvé la liberté.

Le despotisme , tel qu'il existe en Orient, paraît suivre la règle posée par Samuel, lorsqu'à la demande du peuple juif il institua la royauté. On n a pas fait attention que les Juifs auparavant étaient gouvernés immédiatement par Dieu, et que la royauté leur fut infligée à titre de châtiment parcequ'ils avaient voulu être gouvernés comme les autres peuples. Mais il ne faut point en conclure que le despotisme soit un gouvernement qui puisse ne pas déplaire'à Dieu. Il a fallu, ainsi que nous l'avons remarqué, il a fallu que la liberté fût prouvée pour les gouvernements comme pour les peuples.

X. Je ne reviendrai point sur les castes, que j'ai regardées comme conservatrices des traditions, et ([ui deviennent inutiles à mesure que la puissance des traditions s'affaiblit et s'éteint; mais avouons ([ue Ton ne peut se passer des hiérarchies sociales. Elles produisent une sorte de sentiment religieux , })arceque alors les familles s'avançant au lieu des individus, il en résulte dans l'individu un affaiblissement de l'égoïsme , source de toutes nos misères , de nos ambitions hâtives et désordonnées. Il serait bon que l'homme songeât moins à s'élever, lui, qu a diriger dans l'avancement ses enfants ou ses petits-enfants. Ses rêves alors ne seraient point pour

lui , ils seraient pour sa postérité. Desirons de voir renaître Tesprit de famille, et il ne pourra renaître qu'au sein des hiérarchies sociales. Il ne s ajj^it point de ressusciter Tesclavage des anciens, ni la féodalité du quatorzième siècle. Mais comprenons au moins qu'il faut une base sur laquelle puissent s appuyer les hiérarchies sociales. Sitôt que le principe de l'égalité recule les barrières, il tend toujours à les reculer de plus en plus.

Nous avons vu, au commencement de cet ouvrage, que la société était nouvelle, dans la plus rigoureuse acception du mot : alors les hommes qui se sont trouvés à la tête de cette société nouvelle ont voulu fonder une aristocratie prise dans le terrain de la révolution, qui n'est point, comme nous l'avons démontré, la véritable terre sociale. Alors ces mêmes hommes ont voulu se donner un nom nouveau pour se déclarer les gentilshommes de la société nouvelle. Ils n'ont pas fait attention, d'une part, que ce n'est pas lorsque les castes anciennes n'ont plus d'objet que l'on peut créer des castes nouvelles : les castes maintenant n'ont rien à conserver. Ils n'ont pas fait attention , d'une autre part, que cette unité morale qui fait qu'une nation est 5 ils nont pas fait attention, disons- nous, que cette unité morale existait avant eux, qu'ils n'étaient pour rien dans la cause restée mystérieuse

de son existence , et qu'une telle aristocratie ne pouvait être qu'artificielle. Or tout ce qui est artificiel dans la société ne peut compter sur la durée.

L'universalité de la science rend peut-être la science aussi stationnaire que la concentration. On dirait qu'il ny a jamais eu qu'une certaine mesure d'idées départie au genre humain, à toutes ses périodes. Ainsi le système de l'égalité est venu s'appliquer au monde intellectuel : il semblerait qu'on veut y substituer aussi la division indéfinie des propriétés au droit d'aînesse. Il va sans doute venir un moment où nul ne pourra se distinguer entre tous : voyez déjà comme toutes les réputations qui croissent encore au milieu de nous ont peine à se traîner du jour au lendemain.

L'ère nouvelle n'est donc point, comme on l'a cru, celle de la liberté civile, ni même celle de l'égalité devaM la loi, et de l'admissibilité de tous à tous les emplois : c'est l'ère de l'indépendance et de l'énergie de la pensée ; celle des lois écrites substituées aux lois traditionnelles ; celle des institutions sociales et des institutions religieuses marchant sur deux lignes séparées ; celle du bien-être social appliqué à toutes les classes; celle de la raison humaine devenue adulte , et s'ingérant de décider par sa propre autorité; celle de la démonstration rigoureuse , qui repousse les axiomes en géométrie

et les préjugés en politique; celle du discrédit des faits antérieurs pris comme base convenue et incontestable; celle de l'opinion consultée à chaque instant, et à part même de toute conjoncture nouvelle.

XI. Le problème de l'origine de la société étant intimement lié à celui de l'origine du langage, nous avons dû examiner en même temps ces deux problèmes pour les résoudre de la même manière. Il a fallu partir de l'existence de la société pour raisonner avec certitude sur le nouvel ordre de choses qui tend à s'établir, quelque indépendant qu'il soit d'ailleurs de tout ce qui a précédé, comme il a fallu partir du don primitif de la parole pour arriver à expliquer l'émancipation graduelle de la pensée : c'est ce qui nous reste à faire pour achever le tableau de l'âge actuel de l'esprit humain. Mais auparavant présentons, dans son ensei^Lle, la théorie de la parole, en y comprenant l'esquisse rapide des destinées de la langue française. Nous nous arrêterons ensuite quelques instants sur les résultats et les conséquences des idées qu'un tel développement aura fait naître en nous; mais ce sera toujours sans nous permettre aucun conseil de direction , ni aucune vue pour lapplication de ces résultats et de ces conséquences. Je laisse cela aux habiles, comme je l'ai déjà dit. Le sentiment de

l'avenir repose d'ordinaire dans le passé ; s'il est vrai que le passé nous échappe, nous ne pouvons pas en tirer des documents pour l'avenir. Dans tous les cas , le moment n est pas encore venu de prévoir ; il ne peut toutefois tarder d'arriver. Seulement il est certain , dès à présent , que si nous ne sommes plus sous la tu télé immédiate des traditions, nous sommes encore sous l'empire et l'influence de ce qui a été primitivement fondé par elles, tant est grande l'énergie de cette volonté toute -puissante qui n a eu besoin que de s'exercer une fois pour que les choses existassent toujours.

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