‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 27 sur 60 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Théorie de la parole.

L'homme n'a jamais trouvé l'inspiration en luimême; il l'a toujours puisée hors de lui, ou dans une révélation directe, ou dans les traditions religieuses et sociales, ou dans l'imitation. Maintenant que dans la société tout change continuellement et avec une rapidité vraiment nouvelle, et que les sources de l'imitation sont, pour ainsi dire, taries; maintenant les esprits contemplatifs n'ont pas le temps de saisir et de s'approprier les inspirations de la société : telle est la cause de la difficulté qu'ils éprouvent à se mettre en harmonie avec ce qui est, car ce qui est aujourd'hui n'était pas encore hier. L'homme a besoin d'être aidé à produire ses pensées; s'il n'a pas la confiance intime d'un appui dans l'opinion ou le sentiment de ses contemporains , il s'effraie de sa solitude; s'il ne sent pas dans les autres l'influence qu'il se croyait appelé à exercer, le

décourag^ement vient le saisir, et il garde un silence qui le dévore : il n'est pas assez assuré dans sa propre conscience parcequ il est éminemment un être social. Gomment donc, sons l'empire absolu de la lettre, expliquer les attributs, la fécondité, les limites, la sainteté de la parole? Nous serons oblip^és de nous transporter dans d'autres temps, de fouiller parmi les ruines de traditions qui ne sont plus , comme, pour faire l'histoire complète du g^enre humain, il faudrait commencer par une cosmogonie.

I. Dieu ne cesse de parler à l'homme parcequ'il ne cesse de veiller sur lui. Les cieux racontent la gloire de leur auteur : tous les êtres disent qu'ils sont l'ouvrage d'une main toute-puissante. La création tout entière est une manifestation de la parole divine, la pensée de Dieu écrite.

Une émanation de la parole divine a été communiquée à l'homme. Au commencement. Dieu voulut enseigner la parole à l'homme pour lui parler au moyen même de cette parole. Dieu apprit donc à l'homme le nom de chaque chose , de chaque être , et de toutes les idées premières. Dieu revêtit d'un nom tous les sentiments de l'homme et le lui enseigna. Dieu se donna à lui-même un nom pour que l'homme connût le nom de Dieu.

Il subsiste encore des monuments de ce premier

état de choses, comme il y a des monuments (}colojO^iques qui attestent le premier état du globe. L'hél)reu et le sanscrit portent dans leurs racines lempreinte d'un sens intellectuel et moral , au lieu de porter l'empreinte d'un sens matériel et physique.

La parole de Dieu est instantanée et éternelle: celle de l'homme est successive et limitée. Elle est successive, parceque l'homme vit dans le temps, parceque l'homme est un être collectif, qui ne peut jamais être isolé. L'homme, cest le genre humain. Elle est limitée, parceque l'homme est perfectible avec limites sur la terre, et sans limites hors de la terre. L'homme ne peut se perfectionner qu'en devinant un ordre de choses plus' parfait : encore, dans ce cas, ne fait-il que se rappeler, comme disait Platon, un souvenir confus de l'état qui a précédé la déchéance.

Dans Torigine, la parole de l'homme avait plus qu a présent les prérogatives de la pensée. La succession du temps lui était moins nécessaire, parceque chaque expression avait un sens plus vaste et plus profond. Toutes les prérogatives primitives n'ont pas été perdues : sans cela notre parole ,ne serait plus qu'un son. La génération de la parole a conservé une partie de sa fécondité.

Puisque l'institution du langage vient de Dieu , malheur à celui qui prostitue la parole!

Le type des idées et des sentiments de l'homme repose dans le langage qui lui a été donné par Dieu même; et il connaît ses rapports avec Dieu et avec ses semblables par la parole.

La transmission du langage est une révélation sans cesse existante , où tous les hommes sont tourà-t»ur prophètes et initiés , les uns à 1 égard des autres, et dans les générations successives.

Les langues sont donc une révélation générale qui ne quitte jamais les sociétés humaines; elles sont aussi une révélation continue pour tout le genre humain depuis Torigine des choses, et qui durera jusqu'à la fin des temps.

Ainsi toutes les sociétés humaines, le genre humain tout entier, depuis l'origine des choses jusqu'à la fin, ne forment par la parole qu'un seul être collectif uni à Dieu. Ainsi sont liés, dans la pensée de l'homme , dans son intelligence , dans ses affections, le présent, le passé, le futur, le monde idéal et le monde positif, le fini et l'infini, le temps et l'éternité. Ainsi toutes les générations humaines; ainsi tous les peuples de tous les âges et de tous les lieux ; ainsi les vivants et les morts sont unis entre eux et avec Dieu par la parole. Voilà ce qui explique ces mots de l'apôtre des nations : La foi, cest toute.

Le génie est une révélation particulière de Dieu ,

pour exercer une influence plus immédiate sur les destinées humaines : malheur donc à celui qui abuse du génie !

Ainsi se concilient le système des idées innées et la doctrine qui ne permet à l'homme d'enrichir son intelligence, d'orner son esprit, de perfectionner son ame que par la voie des sens. Toutes les facultés sont dans l'homme ; mais toutes ont besoin d'y être fécondées : les unes le sont par les perceptions des sens, les autres le sont par la parole. Les sens, que l'homme a en commun avec les animaux, ne feraient de lui qu'un animal plus parfait à cause de la perfection relative de ses organes; la parole seule en fait un être intelligent et moral, c'est-à-dire l'homme.

La parole est donc l'homme tout entier; et dans la langue d'un peuple on doit trouver la raison des mœurs et des institutions de ce peuple.

Les bornes des sens de l'homme, pour voir l'univers; de son intelligence, pour en connaître les lois ; de ses facultés, pour en juger l'ensemble : telles sont les limites de la parole, considérée comme expression de l'intelligence ou de la pensée. Gomme expression du sentiment moral, la parole a des limites qui ne peuvent se déterminer.

Dieu a révélé à l'homme par la parole tout ce qu'il doit savoir et connaître, aimer et craindre,

chercher et éviter. Dieu a enfermé la liberté de

rhomme dans une aire circonscrite par la parole.

L'homme ne peut nommer que ce qui existe ; et ce

n'est pas lui qui impose le nom, c'est la société.

L'homme seul, entre les animaux, a le sentiment

de l'existence, et il ne l'a que par la parole.

Dire que l'homme a pu inventer la parole et

créer les langues est une haute folie, si ce n'est une

impiété.

La parole primitive, révélée à l'homme, est la

poésie.

IL La poésie est la parole primitive, révélée à

l'homme. Elle est l'histoire de l'homme, le tableau de ses rapports avec Dieu, avec les intelligences supérieures, avec ses semblables, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, dans le temps et hors du temps.

Le poëte domine de haut l'époque où il vit, et l'inonde de lumière : l'avenir est aussi dans sa pensée; il embrasse, dans un seul point de vue, toutes les générations humaines, et la cause intime des événements dans les secrets de la Providence.

La poésie est éminemment allégorique; et l'allégorie n'est autre chose c[ue l'unité dans le but moral, ou l'expression d'une pensée universelle: son attribut essentiel consiste dans la faculté d'individualiser, c'est-à-dire de personnifier les sentiments

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