‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 33 sur 60 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

SECONDE PARTIE

Conséquences de l'émancipation de la pensée dans la sphère de la littérature et des arts.

Toute théorie de l'avenir ne peut reposer que sur la juste appréciation du passé; mais aujourd'hui cette première donnée nous manque presque entièrement. La société marche dans des voies insolites, et n'accepte pour règle que des doctrines non éprouvées par l'expérience. Les souvenirs la blessent; elle semble craindre que des principes anciens ou vieillis ne soient entachés de féodalité. Elle voudrait cependant conserver encore ses préjugés littéraires; c'est la seule portion de l'héritage de nos pères qu'elle désire maintenir. Tout s est écroulé autour du trône de la littérature et des arts : ce trône seul ne peut pas rester debout parmi tant de ruines; il faut qu'il s'écroule à son tour.

La nuit du moyen âge ne saurait s'étendre maintenant sur le genre humain , parceque notre marche

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est devenue trop rapide. Les années suffisent où jadis il fallait des siècles. Le régne de Louis XV, qui fut une sorte d'interrègne sous le rapport des mœurs, le fut aussi sous le rapport des arts: la décadence avait été trop précipitée pour qu elle pût durer. De même, notre littérature qui, sous ce règne , a jeté encore un si grand éclat , a été envahie, un instant, par une génération éphémère: cette génération fut sans aïeux, elle n'a point laissé de postérité. Les Sénéque et les Glaudien de cette courte époque n offrent déjà plus que des titres de livres aux bibliographes , des noms inconnus dans notre chronologie littéraire. Trop peu d'années nous séparaient de notre grand siècle : pendant que des hommes qui vivaient au milieu de nous avaient vu briller les dernières étincelles de ce siècle fameux, les enfants, dans les écoles, étaient toujours nourris des chefs-d'œuvre qu'il avait produits. Le temps est nécessaire pour entrer dans la barbarie comme pour en sortir : ainsi on peut dire qu'il faut des traditions, même pour parvenir à l'état de décadence , et sur-tout pour s'y maintenir.

Si, d'une part, notre littérature du siècle de Louis XIV est devenue européenne , et a cessé d être exclusivement la nôtre, nous cherchons, d'une autre part, une littérature nouvelle, qui soit classique aussi , mais classique dans l'ordre de choses qui

va naître. Remarquons toutefois que cette littérature nouvelle doit avoir pour caractère particulier d'être européenne, en même temps quelle sera tout-à-fait française ; car la France ne peut qu'être à la tête des destinées de l'Europe.

Pour commencer par le point qui offre le plus de prise aux conjectures; lorsque notre régime constitutionnel sera affermi, lorsque nos habitudes sociales seront prises , nous imposerons à tous les peuples une éloquence parlementaire inconnue jusqu'à présent. La langue de l'improvisation poétique nous a été refusée, celle de l'improvisation oratoire se perfectionnera : elle est, au reste, plus conforme au génie de notre langue, qui, elle-même, ainsi que nous l'avons fait remarquer, est singulièrement appropriée à l'âge actuel de l'esprit humain. Je suis persuadé que cette sorte d'éloquence aura plus d'éclat, plus de mouvement, plus de puissance, que n'en a jamais eu l'éloquence analogue, chez les Grecs , chez les Romains , chez les Anglais : il y a, dans la contexture et le génie de la langue française, une raison invincible, une logique nécessaire, une clarté constitutive, un sentiment de goût et de convenance, qui apportent peut-être quelques obstacles à la passion désordonnée, mais qui contiennent l'enthousiasme sur les limites où il deviendrait vertige, et qui doivent être très favo-

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 32(j râbles à la discussion calme , solennelle , animée.

La langue et les institutions marchent en même temps : Tune est l'expression des autres. Ce qui arrive toujours arrive encore aujourd'hui : nos institutions commencent à modifier nos discours; c'est une preuve certaine que bientôt elles seront réalisées.

Nous devons renoncer désormais à cette critique verbale qui n'entre point dans le fond des choses , qui s'attache sur-tout aux formes du style , à l'économie d'une composition, à l'observance de certaines régies, à la comparaison superstitieuse avec les modèles , sorte de critique secondaire dont M. de La Harpe est souvent un modèle si parfait. Maintenant cette critique nous a appris tout ce qu'elle pouvait nous apprendre. Il s'agit de pénétrer le sens intime de tant de belles et de nobles conceptions de l'esprit humain. Les mots ne doivent plus nous inquiéter ; c'est la pensée elle-même qu'il faut atteindre. Cette critique nouvelle, tout en nous dévoilant des merveilles inconnues , nous montrera la route pour en opérer aussi à notre tour.

L'histoire nous ouvre une carrière immense : c'est presque un monde tout entier à découvrir et à explorer. Oui, la muse de l'histoire est la plus jeune des muses; et elle n'a fait que bégayer jusqu'à présent. Les géologues prouvent fort bien que nos continents sont nouveaux ; et c'est depuis bien peu de

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temps aussi que nous avons perdu les traditions orales; car Ihistoire nest, encore à présent, pour les premières orig^ines de tous les peuples, que ces traditions écrites, la prose substituée à la poésie. Tous les enseig^nements ont changé, et il est permis d'affirmer que nous avons plus de ressources qu'on n'en a eu jamais pour étudier le g^énie des peuples anciens. Nous avons signalé déjà (juelques uns des travaux préparatoires auxquels se livrent des hommes d'une patience admirable et d'une vaste science. L'art de discuter les témoignages, d'interroger les monuments, de faire parler aux traditions leur véritable langage : voilà plus qu'il n'en faut pour retrouver de grands sujets de gloire. La philosophie éclairée par ses expériences ne dédaignera plus les vieilles doctrines , car les vieilles doctrines sont demeurées dans le genre humain.

On a beaucoup comparé entre eux les historiens anciens et les historiens modernes, sous le rapport du but, de la direction des idées, de l'intérêt. On a dit que les historiens anciens étaient les historiens des peuples, et que les historiens modernes étaient les historiens des princes, des grands de la terre. La manie des parallèles et dies comparaisons est une manie de bel esprit. Les véritables historiens, à mon avis , ont été les poètes , parcequ'ils ont été les

historiens de rhomme , du genre humain. Il n y a de pensée élevée que la pensée^ religieuse, la pensée poétique. Les historiens donc ont voulu, chez les anciens comme chez les modernes, faire briller leurs talents, au lieu de faire briller la vérité. Ils nont pas assez dominé les siècles; ils n'ont pas vu les événements d'assez haut. Bossuet seul , parmi ceux qui ont écrit en prose, donne l'idée du véritable historien. Loi'sque les hommes qui se sont arrogé le domaine de l'intelligence ou de l'imagination , et qui ont renoncé en même temps à l'inspiration de la poésie, se sont ainsi avancés sans mission , ils ont cru pouvoir choisir parmi leurs propres pensées. Ils ont dit j'écrirai dans tel ou tel système. Dès-lors on a pu exiger d'eux l'impartialité ; ils avaient donné ce droit ; mais les poètes , qui furent les premiers historiens, n'avaient pas besoin de chercher l'impartialité; ils avaient plus que cela; ils avaient la vérité vue de haut, vue dans l'ensemble des choses.

Les temps où régna la parole furent les temps de l'imagination ; ceux où régna la pensée indépendante doivent être ceux de la raison. Il semblerait donc que nous n'avons plus de poésie à attendre. Il faut combattre cette erreur : la poésie est éminemment pourvue de raison , mais c'est une raison sensible, animée, dominante. Je n'ai pas besoin de

répéter ce que j'ai dit dans la première partie du chapitre précédent, pour peu que mes lecteurs se soient approprié mes idées.

On s est fort trompé, en dernier lieu, lorsque, sentant que tout finissait, on a voulu nous montrer de nouveaux trésors à exploiter, ou plutôt des richesses anciennes, que nous avions négligées jusqu'à présent , et que l'on nous conseillait de mettre en œuvre. On s'est imaginé que l'homme créait la poésie : la poésie consiste à dire des faits ou des doctrines poétiques par eux-mêmes. Un homme de talent, quel que soit d'ailleurs son talent, ne peut rendre poétique une chose qui ne l'est pas, une chose qui n'est pas déjà de la poésie. La poésie est une langue , et non point une forme d'une langue ; la poésie est universelle , et non point locale : c'est la parole vivante du genre humain. Nos annales françaises font partie du domaine de la poésie, comme toutes les histoires des peuples ; mais c'est en ce qu'elles tiennent à l'histoire du genre humain. Rien n'est isolé; et les faits de notre histoire ne seraient que des faits isolés, indignes par conséquent de la poésie , s'ils n'étaient pas fondus dans d'antiques et vénérables traditions , répandues parmi les peuples d'un même âge, s'ils ne s'appuyaient pas sur une croyance générale. Homère na point chanté, il a laissé chanter la muse; c'est-à-dire quil a été lin-

terpréte de la parole. Vos sociétés savantes proposent des prix pour savoir quelle a été Tutilité des croisades ; vous cherchez à expliquer les actions merveilleuses de Théroïne d'Orléans, qui fut la simple bergère de Domremy ; et vous demandez où sont les sujets pour l'histoire, pour la poésie!

Nous devons regretter sans doute que nous ayons été si pe^i habiles à user des trésors de la poésie qui nous étaient offerts, à toutes les époques de notre existence sociale. Nous nous sommes dépouillés nousmêmes de notre propre héritage. Ainsi les antiquités juives, les antiquités chrétiennes, nos temps héroïques modernes , c'est-à-dire ceux de la chevalerie, les sombres et sauvages traditions de nos aïeux les Gaulois ou les Francs, nous avons tout abandonné pour les riantes créations de la Grèce. L'ar-* chitecture nous a donné le style gothique ; mais les terribles inondations des Sarrasins et des hommes du nord, mais les croisades n'ont pu féconder notre imagination. La voix de nos Troubadours et de nos Trouvères a été étouffée par les chants de l'Aonie. Ce jour religieux qui éclairait nos vieilles basiliques ne nous a point inspiré des hymnes solennels. Nous avons refusé d'interroger nos âges fabuleux; et les tombeaux de nos ancêtres ne nous ont rien appris.

Mais il faudra bien que la poésie, depuis si long-

temps exilée, trouve enfin un asile; car elle existe toujours, puisqu'elle est immortelle. Espérons que notre belle France finira par devenir sa noble patrie.

A présent, nous ne pouvons en douter, il faut chercher la poésie ailleurs que dans des embellissements; au reste, elle n'a jamais été là que pour le vulgaire. Nous devons la prendre où les sagies de tous les temps l'ont placée : voilà tout le secret. Un sujet quelconque n'est pour le vrai poëte que ce que la toile est pour le peintre habile. Les sujets anciens et les sujets modernes sont indifférents ; car la poésie est par-tout , il ne s'agit que de la faire sortir : sous ce rapport, aucune mine n'est épuisée. Homère fait dire à Alcinous ces mots, qui sont une poétique tout entière : « Les dieux ont permis la ruine d'Ilion et « la mort d'un grand nombre de héros, afin que la " poésie en tirât des leçons utiles aux siècles à ve- « nir. " Proposez encore des prix pour l'utilité des croisades! Discutez les prestiges de la vierge qui sauva la France, qui fut brûlée comme sorcière par nos ennemis, et dont la cour de Rome a protégé la

mémoire!

Je devrais enseigner ici comment se forment les traditions, comment les systèmes allégoriques prennent un corps, comment des êtres moraux s'individualisent, en quelque sorte, et sont revêtus d'un

nom de personnage. Mais je n'ai rien fait si je ne suis point parvenu à donner à mes lecteurs le sentiment de toutes ces choses. Que Ton ne me demande pas une explication précise et textuelle; il est trop évident qu'elle est impossible. La muse épique et la muse tragique tournèrent jadis autour de la guerre de Thébes et du siège de Troie. Toutes les poésies originales des temps modernes tournent autour de Gharlemagne et des croisades. Dites-moi comment cela est arrivé? Un chêne étend ses fortes et vigoureuses racines dans la terre, et sa cime atteint à la région des orages: nul ne sait dans la contrée comment ce chêne a crû; les vieillards disent que leurs pères l'ont vu déjà couvert de la rouille des âges.

Les fêtes, quelles qu'elles soient, tiennent à des traditions qui souvent sont très obscures ou tout-àfait perdues, et ont certainement une origine religieuse. Je ne parle point ici de celles qui contiennent les fastes mêmes de notre religion, de celles dont la célébration est la profession de foi de la société chrétienne. Celles-là ont une origine positive; elles se lient aux dogmes et à l'histoire de la religion. La plupart des autres remontent aux premiers temps du christianisme : c'est ou le patron protecteur de la contrée, ou une Notre-Dame dont la chapelle modeste appelait de toutes parts les pèle-

rins. Quelquefois des rassemblements, qui furent jadis des fêtes, et qui ne sont plus aujourd'hui que des marchés ou des réunions de plaisirs bruyants, ont un motif dont on suit la trace jusqu'au sein du pa(>anisme, jusqu'au temps où le druide venait en jjrande pompe couper le gui sacré avec une faucille d'or. Quelquefois enfin la madone chrétienne, à une époque inconnue, avait remplacé la nymphe du ruisseau. Ainsi, sur les bords du Tibre, la triste sœur de Didon, qui avait reçu les honneurs d'un petit temple, dans le lieu où elle était venue mourir, en racontant les premières douleurs de Cartilage, avait cédé la place à la vierge secourable aux nautoniers. M. de Maistre remarque fort bien qu'il est hors de la puissance humaine de créer, non seulement des fêtes dont le retour soit périodique, mais même de simples réunions où les peuples accourent d'eux-mêmes, et sans une convocation spéciale , comme aux jeux de la Grèce. On pourrait même dire que nos spectacles tels qu'ils sont, quoique si prodigieusement détournés de leur institution primitive, n'existeraient pas si une pensée religieuse n'avait pas présidé à l'invention de la scène, chez tous les peuples.

Le seul fait littéraire qui, depuis la renaissance, puisse nous donner une idée de la manière dont se forment les traditions, le seul, en même temps,

qui fasse concevoir ce que fut le cycle épique chez les anciens, ce sont les poèmes qui ont été destinés à célébrer la gloire de Gharlemagne et de ses paladins. Cette fable qui s'est formée pour ainsi dire d'elle-même, dans la nuit du moyen âge, est douée d'une unité merveilleuse. Tous les poètes qui ont suivi ont créé des événements plus ou moins analogues les uns aux autres , mais tous ont été fidèles à la sorte de vraisemblance du sujet; tous ont été unanimes dans les caractères des personnages qui sont les héros de cette épopée romanesque. Les exploits et les aventures diffèrent, mais la couleur de ces exploits et de ces aventures, mais la physionomie des héros, sont les mêmes. H y a plus, ils sont tous placés dans la même hiérarchie de rang , relativement à leurs qualités. Ceci, pour le dire en passant, expliquerait assez bien l'unité de l'Iliade et de l'Odyssée, dans l'hypothèse de ceux qui pensent que ces poèmes ne sont pas l'ouvrage d'un seul homme, de l'homme qui s'est appelé Homère, c'està-dire le poète.

Quoi qu'il en soit , maintenant l'allégorie est épuisée, et le génie de l'antiquité cesse de régner dans la poésie. Nos préjugés classiques ont trop long-temps maintenu les mythes païens qui ne pouvaient pas nous offrir des systèmes de composition originale. Un sujet ancien transporté dans nos con-

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