‹ Œuvres de M. Ballanche (volume 3)Chapitre 34 sur 60 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

ceptions modernes doit changer tout entier de sphère d'idées et de sentiments; mais il faut que dans la nouvelle sphère où il est introduit il y arrive avec les mêmes proportions et la même harmonie d'ensemble. Ainsi l'auteur de Veïes conquise, en adoptant la machine de l'Enéide, s'est trompé, car il n'a pas pu emprunter la croyance des peuples. Ainsi l'auteur de la Parthénéide a commis une erreur plus grande encore, car il a placé un sujet contemporain sous l'intervention des divinités de la Grèce. Ces divinités qui furent admises par Sannazar aux couches de la Vierge, et par Le Camoens dans sa contex tu re épique, vont bientôt être bannies, même des madrigaux , où elles ne sont plus que des lieux communs épuisés. Ee sérieux de la pensée exclut de semblables jeux de l'esprit. Le goût, qui n'est autre chose que le tact des convenances , suffit pour achever de détruire les derniers vestiges de cette idolâtrie de l'imagination; et la langue française, docile sur-tout aux régies du goût , commence à refuser son appui à de telles divinités. Plutarque, de son temps, s'étonnait du silence des oracles; il ignorait quel sceau venait d'être apposé sur la bouche des Sibylles. Lorsque le Labarum parut dans le ciel, n'entendit-on pas une voix qui sortait du Gapitole, et qui disait : Les dieux s en vont? Les dieux s'étaient enfuis, mais leurs images étaient restées.

Maintenant une autre voix retentit dans le monde littéraire : Les images des dieux s'en vont.

Un sujet ancien doit, sans doute, admettre les croyances du temps où sa fable est placée; car on ne peut pas être infidèle à la première de toutes les lois, celle qui oblige à peindre un âge de l'esprit humain ; mais il faut s'abstenir de faire intervenir comme agents visibles les êtres surnaturels dont la croyance n'existe plus. En un mot, il ne faut pas que le poëte participe à une croyance qui n'est point la sienne, et qui ne peut pas être celle de ses lecteurs. Nous ne pouvons plus nous prêter à de telles suppositions. Jupiter n'a plus de foudre; et la ceinture de Vénus doit rester dans les vers d'Homère, pour les embellir à jamais.

Remarquons encore que toutes les fois que des agents surnaturels appartenant à la croyance des chrétiens sont venus animer nos compositions , nous avons toujours été, en cela même, trop serviles imitateurs des anciens; c'est-à-dire que trop souvent ces agents surnaturels ont ressemblé aux divinités d'Homère ou de Virgile : tant nous avons été fourvoyés dans les voies de Fimitation. Nous avons, de plus, exigé des vers pour reconnaître la poésie, comme si cette langue triée, à laquelle nous ajoutions la rime, constituait essentiellement la poésie; comme si, depuis que la muse épique ne confie

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plus ses annales mélodieuses à la tradition orale, depuis que ses poëmes ne se chantent plus, il pouvait y avoir une raison pour écrire en vers ; comme si enfin il n'y avait pas toujours eu une partie au moins de la poésie française, celle qui affectait Timitation de la langue grecque , qui trouvait mieux à s'exprimer en prose.

Au reste, ce que nous disions tout-à -l'heure de la réserve avec laquelle il faut user des divinités grecques s'étend non seulement aux divinités indiennes et Scandinaves ou calédoniennes , mais encore à ces sortes d'êtres iconologiques et moraux dont la création est toute moderne. Le gardien du cap des tempêtes, le dieu du vertige au milieu des précipices des Alpes , le génie de Rome défendant le passage du Rubicon, sans doute sont de belles inventions d'une muse qui ne prétendait point à la croyance des peuples ; mais comment Voltaire a-t-il pu oser nous présenter le Fanatisme et la Politique?

Les régies que je prescris ici devraient être longuement développées : ce serait la matière d'un livre tout entier. Si j'avais à écrire une poétique appliquée à lâge actuel de l'esprit humain , il faudrait que je discutasse les doctrines de M. de Chateaubriand et celles de M. de Marchangy. Or ce n'est point ici le lieu. D'ailleurs il ne s'agit point de mettre en œuvre des choses qu'on aurait dû mettre en œu-

vie plus tôt; et Ton ne donne point non plus de préceptes d'avance.

La poésie doit remonter à son berceau , elle doit revenir à ce qu'elle fut à l'origine. N'imitons point les anciens, mais faisons comme eux. Souvenonsnous que cette race éclatante des Homérides a cessé de régner sur nous , et qu'une nouvelle dynastie va se placer sur le trône de l'imagination , qui est vacant. Le sceptre de Boileau est brisé à jamais.

Le génie poétique de la Grèce , dont les préceptes furent appliqués par Horace à la langue latine, et par Boileau à la langue française, ce génie est maintenant épuisé : nous fûmes trop séduits par ses charmes puissants ; mais nous ne jDouvons plus rentrer dans cette partie du domaine de fimagination où nous devions trouver nos propres origines , nos mœurs antiques, nos véritables traditions. Il est impossible de se le dissimuler plus long-temps , les études littéraires doivent prendre une direction nouvelle, être assises sur d'autres fondements. Lorsque Gharlemagne , dans son immense pensée, imposait à l'Europe l'ordre social qui vient de finir, il donnait pour base à l'instruction publique l'enseignement du grec et du latin. Depuis, le latin a toujours dominé dans nos études; et c'est à cette cause, sans doute, que nous devons cet humble sentiment de nous-mêmes qui nous a portés à nous

contenter d une littérature d'imitation. La laufjue latine n'a plus rien à nous apprendre : tous les sentiments moraux qu'elle devait nous transmettre sont acclimatés dans notre langue ; elle n'a plus de pensée nouvelle à nous révéler. Horace et Virgile sont pour nous comme Racine et Boileau. Ainsi les auteurs latins ne doivent plus être qu'une belle et agréable lecture, un noble délassement, et non point l'objet de longues et pénibles études. Bannissons donc dès à présent le latin de la première éducation : les trésors de cette langue seront bien vite ouverts au jeune homme, à l'instant où il quittera les bancs de l'école. Il reste encore des choses à deviner dans Homère , dans Eschyle , dans Platon ; mais le grec lui-même sera bientôt épuisé , bientôt il ne contiendra plus de mystère à deviner. Alors il faudra l'abandonner aussi; car il est inutile de donner à l'homme le lait de l'enfant. Le grec, à son tour, sera facilement pénétré par le jeune homme studieux, à l'âge où il pourra de lui-même achever la culture de ses facultés. Le temps est venu de commencer à introduire dans les premiers rudiments de l'éducation l'étude des langues orientales, de se former de nouvelles traditions littéraires. J'ai peine à comprendre comment , avec le sentiment progressif qui travaille les esprits, on reste cependant attaché aux méthodes stationnaires. La vie de l'homme

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est courte; il faut lui abréger, le plus possible, le temps d'apprendre. Je le répète, le latin est épuisé, le grec le sera tout-à-l'heure. On a senti la nécessité de propager de nouvelles formes d'enseignement pour bâter l'instruction dans les dernières classes de la société; et l'on néglige l'avancement simultané de celles qui sont destinées à marcher les premières. Mais , ainsi que nous l'avons remarqué , il faut de l'accord et de l'harmonie dans tout l'ensemble du système social. Lorsqu'une armée se précipite à la victoire, les grenadiers redoublent le pas pour que les compagnies du centre puissent se mouvoir, et que les autres, à leur tour, trouvent de l'espace. Si toute la poussée vient d'arrière, un grand bouleversement sera inévitable.

Les langues orientales contiennent des trésors que nous commençons à peine à soupçonner. Ceux qui en font à présent l'objet d'une étude spéciale s y livrent beaucoup trop tard ; ils ont perdu le temps de leur première jeunesse à cultiver des lettres sans avenir et sans horizon. Ce n'est point assez qu'un petit nombre de savants s enfoncent dans les profondeurs du sanscrit, toutes nouvelles pour nous, il faut que la génération contemporaine soit devenue , par l'éducation , habile à comprendre les investigateurs de l'ère qui va s'ouvrir ; car l'homme ne sait bien que ce qu'il peut communiquer aux autres :

tant on rencontre à chaque pas le sentiment social, et le besoin de ce sentiment. Il est impossible encore d'apprécier toutes les révélations que nous devons recevoir de langues dont les racines primitives sont des manifestations morales ou intellectuelles plutôt que la représentation d'objets physiques ou l'expression de besoins matériels. Il est impossible de prévoir ce que nous devons apprendre de lan.gues dont les unes sont faites pour l'ouïe, et les autres pour la vue. Il faut que l'esprit humain puisse contempler à-la-fois et la magnifique cosmogonie de Moïse et la haute métaphysique des gymnosophistes de rinde.

La parole continuera d'être fécondée par la religion , ainsi que nous l'avons dit ; et l'étude des langues où sont enfermées comme dans une arche voilée aux regards les traditions primitives du genre humain, entretiendra ce genre d'activité des esprits, cette continuité de traditions. Ce n'est plus un fait dont on puisse douter que la filiation des langues de l'Orient et des langues de l'Occident; mais il ne nous suffit point de connaître le Nil par ses bienfaits ; il faut remonter, s'il est possible, jusqu'à sa source mystérieuse et inconnue.

Ainsi la poésie doit avoir un nouveau point de départ. La langue française qui , seule , entre toutes les autres n'est pas fondée sur les propres origines

du peuple qui la parle, attendait peut-être Fâ^je actuel, Tâge où, inondée de tant de lumières, elle pourrait donner à l'homme, en même temps qu'une métaphysique élevée et pénétrante , la poésie de la raison et du sentiment. La poésie , sans cesser de se consacrer à célébrer les attributs de Dieu , doit entrer davantapre dans les affections de l'homme, et sur-tout dans la liberté morale; car, comme nous le dirons tout-à-l'heure , le régne du fatalisme va finir aussi dans les royaumes de l'ima^jination , et cela seul change beaucoup toutes les données poétiques. L homme sera toujours à lui seul un fonds inépuisable, la nature peut être mieux connue, mais les sentiments de l'homme seront toujours immenses et sans limites. Les Muse^ dédaigneuses de la Grèce ne voulaient s'occuper que de royales douleurs, d'éclatants revers. Le système de l'égalité va s'introduire, à son tour, dans la région de la poésie et des arts. Les larmes de l'homme obscur exciteront aussi nos larmes; et déjà la Bible et l'Evangile nous avaient appris à compatir à tous.

Les Allemands nous ont donné l'exemple de conceptions poétiques puisées dans des intérêts privés. Tels sont Hermann et Dorothée de Goethe, et la Parthénéide de M. Bagghesen. M. de Chateaubriand a pris pour centre d'une véritable épopée deux personnages sans nom; mais il ne s'est pas

encore entièrement affranchi du vieux préjugé classique ; car Eudore descend de Philopœmen , et Gymmodocée, d'Homère. L exemple que Tillustre auteur des Martyrs a donné, en prenant un simple particulier pour héros d'une épopée, est un grand fait httéraire. Les Puritains d'Ecosse sont, dans cette hypothèse, un véritable roman historique. M. de Chateaubriand et fauteur des Puritains ont, chacun dans une carrière bien différente, ouvert un nouveau chemin. Je les cite ensemble , à cause de Fanalogie, mais sans les confondre; car M. de Chateaubriand s'est élevé à la dignité de Fépopée, et ce ne sera pas moi qui contesterai à son bel ouvrage le nom de poëme.

La plupart des observations que nous venons de faire sur la littérature s'appliquent aux arts : les ar.ts aussi sont de la poésie. C'est le génie pittoresque qui a succédé au génie statuaire. Le nu tout seul, (jui ne fut jamais dans les convenances de nos mœurs modernes, établit une grande différence pour la sphère d'inspiration; et je remarquerai, à ce sujet, que les traditions classiques nous avaient égarés aussi dans la carrière des arts; nous avions renié nos mœurs, et oublié notre climat, nous voulions à toute force nous transporter sur les bords de l'Ilissus j et sous le ciel de la Grèce. Le nu s'applique seulement aux sujets mythologiques; ce que vous voyez,

SUR LES INSTITUTIONS SOCIALES. 347 ce sont des êtres au-dessus de l'homme, qui doivent être encore Thomme tout entier, mais l'homme idéalisé par l'apothéose. Supprimez l'apothéose, et vous êtes obligé d'abandonner le nu. Les peintres qui ont cru pouvoir adopter le nu se sont étrangement trompés ; car, dans les tableaux , les personnages n'ont plus ce voile de l'immobilité et de l'absence de la couleur. L'idéal, pour la peinture, doit se concentrer sur la noble figure de l'homme, et abandonner le reste du corps. Les vêtements, il faut l'avouer, s'allient mal avec l'art statuaire; de plus, cet art est monumental et public : on élève des statues aux héros, aux grands hommes; mais si vous ne pouvez vous identifier avec la pensée de l'apothéose , il faut que vous renonciez au nu. L'art pittoresque s'applique davantage aux détails de la vie privée : il a moins d'idéal , puisqu'il n'a pas cette sorte„:^d'immobilité qui indique un être élevé audessus des passions humaines; il est donc plus approprié à toutes les conditions de l'état social.

Le génie romantique et le génie pittoresque sont deux frères qui viennent succéder au génie statuaire et au génie classique, vieux monarques dont nous devons encore honorer les cendres augustes quoique nous ne vivions plus sous leurs lois. La soumission au joug classique fut long-temps une soumission volontaire et qui par conséquent ne gênait point

la liberté. L'esprit humain, toujours indépendant, ne veut plus de ce jou(]^, qui fut de son choix, et ([iii maintenant ne pourrait dégénérer qu'en une servile imitation.

En un mot, le génie classique est usé comme toutes les autres traditions. Il a jeté dans lempirede l'imagination toutes les idées et tous les sentiments qu'il devait y jeter. Sa mission est accomplie.

Mais avant de passer à une autre partie de la discussion *, je ne puis m'abstenir de remarquer combien les travaux actuels de M. Raynouard méritent d'exciter tout notre intérêt. L'espèce d'abandon où nous avons laissé jusqu'à présent les moiiuments de notre langue romance tient à cet inconcevable dédain de nos propres origines, que j'ai si souvent déploré dans cet écrit. Quoiqu'il soit en effet trop tard pour tirer de telles recherches le fruit que nous eussions pu en tirer à une autre époque, s^anmoins elles ne seront pas bornées au seul mérite de remplir une lacune importante dans l'histoire littéraire du moyen âge; elles serviront encore à lier les unes aux autres les traditions des langues.

M. d'Agincourt a consacré sa longue et honorable carrière à remplir une lacune du même genre dans l'histoire des arts; et ses travaux auront, par la suite, un résultat analogue. Déjà M. Quatremère de Quincy vient d'agrandir pour nous l'horizon

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même des arts chez les anciens. Par la restitution spéculative du Jupiter Olympien de Phidias , il comble en quelque sorte, dans la pensée, l'intervalle que l'interruption des traditions avait laissé entre les productions du génie statuaire et celles du génie pittoresque.

Nous sommes arrivés à un temps où la science doit aider à l'instinct, et le diriger. En toutes choses, il faut que nous remontions à Torigine, et que nous rassemblions les matériaux , pour compléter les annales de l'esprit humain.

Ne disons donc point ou que tout est fini , ou que nous devons rentrer dans les voies de l'imitation classique , telle que nous l'avons conçue jusqu'à présent. Le phénix consumé sur son bûcher mystérieux va renaître de ses cendres immortelles.

Les arts de l'imagination doivent rester la noble décoration de la société.

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